‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 252 sur 373 · Allusion aux conversations de l'hôtel de Rambouillet · texte numérisé non relu

Allusion aux conversations de l'hôtel de Rambouillet

2. "Var. (édit. 1-4) . à ce que l'on ne se donne pas même la peine d'écouter. — « Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de

sans le moindre égard pour les raisonnements d' autrui ; Ton est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, Ton n'est pas encore convenu de celle que Ton cherche. Qui pourroit écouter ces sortes de conversations et les écrire, feroit voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.

68. Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile , qui rouloit toute sur des questions frivoles qui avoient relation au cœur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture de quelques romans les avoit introduites parmi les plus honnêtes gens de la ville et de la cour; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a reçues avec les pointes et les équivoques.

69. Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de n'oser dire le nom des rues, des places , et de quelques endroits publics , qu'elles ne croient pas assez nobles pour être connus. Elles disent : le Louure^ la place Royale ^ mais elles usent de tours et de phrases plutôt que de prononcer de certains noms ; et s'ils leur échappent, c'est du moins avec quelque altération du mot , et après quelques façons qui les rassurent : en cela moins naturelles que les femmes de la cour , qui ayant besoin dans le discours des Halles^ du Chdtelet^ ou de choses semblables, disent : les Halles, le Châtelet,

gens qui paroissent raisonnables et agréables dans la conversation, dit la Rochefoucauld (no cxxxix), c'est qu'il n'y a presque personne qui ne j)ense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement luie mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire.... »

ET DE LA CONVERSATION. i^g

Si Ton feint quelquefois de ne se pas souvenir de cer- yo. tains noms que l'on croit obscurs, et si Ton affecte de les corrompre en les prononçant, c'est par la bonne opinion qu'on a du sien *. (éd. 40

L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la yi. conversation , de ces choses froides , qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette manière basse de plaisanter a passé du peuple , à qui elle appartient , jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent ; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire , de quelque chose de meilleur.

Entre dire de mauvaises choses, ou en dire de bonnes y 2. que tout le monde sait et les donner pour nouvelles , je n'ai pas à choisir, (éd. 5.)

« Lucain a dit une jolie chose,... Il y a un beau mot de ^3. Claudien.... Il y a cet endroit de Sénèque ; » et là-dessus une longue suite de latin, que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui feignent de l'entendre. Le secret seroit d'avoir un grand sens et bien de l'esprit; car ou l'on se passeroit des anciens , ou après les avoir

I. Var. (édit. 4) * On feint de ne se pas souvenir de quelques noms que l'on croit obscurs, et on affecte de les corrompre en les prononçant, par la bonne opinion que l'on a du sien.

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lus avec soin , Ton sauroit encore choisir les meilleurs , et les citer à propos. ^

74' Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohême*; ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande ^, dispensez-le du moins de vous répondre : il confond les temps , il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont fini ; combats, sièges , tout lui est nouveau ; mais il est instruit de la guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails, rien ne lui est échappé ; il débrouille de même l'horrible chaos' des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien ; il connoît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles*, il ne le verra point : il a presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. Dirai-je qu'il croit Henry IV " fils de Henry IIP ? Il néglige du moins de rien

1. En 1627, Ferdinand, frère de Charles-Quint, avait été couronné successivement roi de Bohême et roi de Hongrie. Depuis lors la Bohême n'avait cessé d'appartenir à la maison d'Autriche que pendant fort peu de temps, dans le premier quart du dix-septième siècle. Quant à la Hongrie, elle n'avait reconnu la domination autrichienne qu'en 1670, sous Maximilien II ; et c'était à la fin d'octobre 1687, un peu moins de trois années avant la publication de ce passage (voyez la note suivante), que les états de Presbourg avaient déclaré la couronne héréditaire dans la maison d'Autriche.

2. C'est-à-dire des guerres entreprises sous le règne de Louis XIV, et qui, suspendues parle traité de Nimègue (1678), venaient de recommencer, et se poursuivaient au temps même où paraissait (mars 1690) la 5^ édition delà Bruyère, la première qui contienne ce morceau. Le Roi avait de nouveau déclaré la guerre à la Hollande à la fin de 1688; la victoire de Fleurus est du i^*" juillet i6go.

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