I. Var. (édit. 5-8) : d'Autriche, de Bavière
La Bruyère, i 16
et qui lui laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui convenant de principes, et connoissant la raison ou la vérité qui est une, s'arrachent la parole Fun à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire : « // me semble^ dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites ; » ou : « /e ne saur ois être de ç>otre opinion; ^) ou bien : « Ça été autrefois mon entêtement^ comme il est le uôtre, mais.... Il y a trois choses, ajoutet-il, à considérer..., » et il en ajoute une quatrième : fade discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en œuvre ses rares conceptions; car soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule : il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et d'être de l'avis de quelqu'un* ;
I. Il prend toujours en main l'opinion contraire, Et penseroit paroître un homme du commun, Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'im.
(Molière, le Misanthrope, acte II, scène iv.)
aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque *, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il altend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes : il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même. (éd. 8.)
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogma- y6, tique^. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même *, celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites 77. simplement : elles se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière '.