‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 292 sur 373 · Au lever du Roi ou à la messe de sa chapelle · texte numérisé non relu

Au lever du Roi ou à la messe de sa chapelle

2. Dans la 6e édition : a par une grandeur, » ce qui paraît bien être une faute.

3io DE LA COUR.

32. Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement de louanges en sa faveur, qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement * : on en a audessus des yeux, on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes sur ce personnage; l'envie, la jalousie parlent comme l'adulation ; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas , comme de louer souvent celui qu'ils ne connoissent point. L'homme d'esprit, de mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre , un héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l'on fait de lui , qu'il paroît difforme près de ses portraits ; il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'où la bassesse et la complaisance viennent de le porter : il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l'avoit mis , tout le monde passe facilement à un autre avis ; en est-il entièrement déchu , les machines qui l'avoient guindé si haut par l'applaudissement et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris : je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en disent plus de mal, que ceux qui s'étoient comme dévoués à la fureur d'en dire du bien ^. (éd. 5.)

1. Cette expression désignait particulièrement à la cour l'appartement du Roi.

2. « Or i'estois sur ce poinct, qu'il ne fault que veoir un homme esleué en dignité : quand nous l'aurions cogneu, trois iours deuant, homme de peu, il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur de suffisance; et nous persuadons que croissant de train et de crédit, il est creu de mérite; nous jugeons de luy, non selon sa valeur, mais à la mode des iectons, selon la prerogatiue de son reng. Que la chance tourne aussi, qu'il retumbe et se mesle à la

DE LA COUR. 3ii

Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat 33. qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.

L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune 34par les mêmes défauts qui les y avoient fait monter.

Il y a dans les cours deux manières de ce que Ton 35 appelle congédier son monde ou se défaire des gens : se fâcher contre eux, ou faire si bien qu'ils se fâchent contre vous et s'en dégoûtent, (éd. 8.)

L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux rai- 36. sons : la première , afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu'il en dise de nous. (éd. 40

Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances, 37. qu'il est embarrassant de ne les point faire.

Il y a des gens à qui ne connoître point le nom et le 38. visage d'un homme est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet homme; ce n'est ni Rousseau^ y

presse, chascun s'enquiert auecques admiration de la cause qui i'auoit guindé si hault : «Est-ce luy? faict-on. N'y sçauoit-il aultre chose a quand il y esloit? Les princes se contentent-ils de si peu? Nous a estions vrayement en bonnes mains ! » C'est chose que i'ay veu souuent de mon temps. » (Montaigne, Essais, livre III, chapitre viii.)

I. Cabaretier fameux, dont le nom se trouve dans les comédies de Dancourt (dans le Chevalier à la mode par exemple, de 1687, acte III, scène iv), dans les vers de Coulanges, de Boursault, de Regnard et Seneçay, et dont le cabaret, situé dans la rue d'Avignon, près de la rue Saint-Denis, étoit hanté par les courtisans et par les hommes de lettres. Voyez VHistoire des hôtelleries et cabarets, par Francisque-Michel et Edouard Fournier, tome II, p. 332 et suivantes.

3i2 DE LA COUR.

ni un Fahrjr *, ni la Couture'^ : ils ne pourroient le méconnoître.

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