Var. (éclit. 4) • même sans savoir
3. a Un vrai ami est une chose si avantageuse, même pour les plus grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux et qu'il les soutienne en leur absence même, qu'ils doivent tout faiie pour en avoir. IVîais qu'ils choisissent bien ; car s'iis font tous leurs efforts pour des sols, cela leur sera inutile, quelque bien qu'ils disent d'eux; et même Us n'en diront pas du bien s'ils se trouvent les plus foibles, car ils n'ont pas d'autorité; et ainsi ils en médiront par compagnie. » (Pascal, Pensées^ p. gy.) — Nous rapprochons la réflexion de Pascal de celle de la Bruyère parce que, sous un tour très-différent , Tune et l'autre contiennent la même pensée; mais la Bruyère n'a pu connaître la phrase de Pascal : elle n'est pas dansl'édition des Pensées qu a publiée Port-Royal en 1669 .
DES GRANDS. ^5i
maxime de laisser parler et de continuer d'agir; mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire, (éd. 40
Sentir le mérite , et quand il est une fois connu, le 35. bien traiter, deux grandes démarches à faire tout de suite , et dont la plupart des grands sont fort incapables. (ÉD. 4-)
Tu es grand , tu es puissant : ce n'est pas assez; fais 36. que je t'estime, afin que je sois triste d être déchu de tes bonnes grâces, ou de n'avoir pu les acquérir, (éd. 4-)
Vous dites d'un grand ou d'un homme en place qu'il oy. est prévenant, officieux, qu'il aime à faire plaisir; et vous le confirmez par un long détail de ce qu'il a fait en une affaire où il a su que vous preniez intérêt. Je vous entends : on va pour vous au-devant de la sollicitation, vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec les puissances : desiriez-vous que je susse autre chose? (éd. 40
Quelqu'un vous dit : Je me plains cTiui tel, il est fier depuis son élévation, il me dédaigne , il ne me connoit plus. — Je n ai pas , pour moi, lui répondez-vous, sujet de ni en plaindre ; au contraire, je ni en loue fort, et il me semble même qu'il est assez cit^il. Je crois encore vous entendre : vous voulez qu'on sache qu'un homme en place a de l'attention pour vous , et qu'il vous démêle dans l'antichambre entre mille honnêtes gens de qui il détourne ses yeux, de peur de tomber dans l'inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire, (éd. y.)
n Se louer de quelqu'un , se louer d'un grand, » phrase délicate dans son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même , en disant d'un grand tout le
bien qu'il nous a fait, ou qu'il n'a pas songé à nous faire. (ÉD. 4.)
On loue les grands pour marquer qu'on les voit de près, rarement par estime ou par gratitude. On ne connoît pas souvent ceux que l'on loue; la vanité ou la légèreté l'emportent quelquefois sur le ressentiment : on est mal content d'eux et on les loue. (éd. 4-)
38. S'il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l'est encore davantage de s'y trouver complice d'un grand : il s'en tire , et vous laisse payer doublement , pour lui et pour vous. (éd. 4-)
dg. Le prince n'a point assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance, si l'on en juge par tout ce que celui qu'il veut récompenser y a mis du sien ; et il n'a pas trop de toute sa puissance pour le punir, s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en a reçu. (éd. 5.)
4o. La noblesse expose sa vie pour le salut de l'Etat et pour la gloire du souverain * ; le magistrat décharge le prince d'une partie du soin de juger les peuples : voilà de part et d'autre des fonctions bien sublimes et d'une merveilleuse utilité ; les hommes ne sont guère capables de plus grandes choses, et je ne sais d'où la robe et Tépée ont puisé de quoi se mépriser réciproquement, (éd. 4-)
4i • S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde une vie destinée à couler dans les ris , le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables , il faut avouer aussi
I. Var. (v«dit. 4) : pour la gloire du souverain et pour le salut de l'État.
qu'il a un tout autre dédommagement , qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu ; il meurt obscur et dans la foule : il vivoit de même, à la vérité, mais il vivoit; et c'est Tune des sources du défaut de courage dans les conditions basses et serviles. Ceux au contraire que la naissance démêle d'avec le peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges, sont même capables de sortir par effort de leur tempérament , s'il ne les portoit pas à la vertu; et cette disposition de cœur et d'esprit, qui passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est celte bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse même. (éd. 4-)
Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite; mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe, je suis Achille, (éd. 5.)
Les princes , sans autre science ni autre règle *, ont un 4^goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre des meilleures choses , à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent , ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de Racine et de LE Brun ^ est condamné.
1 . Var. (édit. I et certains exemplaires de 2) : sans d'autre science ni d'autre règle.
2. De ces trois personnages, le premier seul était mort lorsque fut publiée la i^e édition des Caractères : Racine vécut jusqu'en 1699; Charles le Brun mourut le 12 février 1690. Dans le chapitre du Mérite personnel [\oyez ci-dessus, p. i58, n° 24), la Bruyère avait nommé, pour leur rendre un hommage du même genre, Mignard, Lulli et Corneille. Lulli n'avait point de rival, et la Bruyère inscrit son nom dans l'un et l'autre passage ; mais ayant cité Mignard et Corneille dans le premier, c'est le Brun et Racine que, par esprit de justice, il a nommés cette fois. Le Brun, presque oublié et profondément attristé de la faveur de P. Mignard, vivait alors dans la retraite.
La Bruyère, i 23
431 Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est un excès de précaution , lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à les respecter, et qu'ils sont bien moins sujets à ignorer aucun des égards dus à leur naissance*, qu'à confondre les personnes, et les traiter indifféremment et sans distinction des conditions et des titres. Ils ont une fierté naturelle, qu'ils retrouvent dans les occasions ; il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement.
44* C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède : il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui , de prendre dans une assemblée une dernière place, afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est d'une pratiqae plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase; s'ils choisissent un poste incommode, il leur demeure.
45. Arîstarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette ', celui-ci commence : toute la multitude accourt et se rassemble. « Écoutez, peuple, dit le héraut; soyez attentifs; silence, silence! Âristarque^ que vous i^ojez présent^ doit faire demain une bonne action. » Je dirai plus simplement et sans figure : « Quelqu'un fait bien, veut-il faire mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le^ soupçonne pas du moins de me l'avoir appris. » (éd. 5.)
1. Var. (édit. I et certains exemplaires de 2) : aucun des égards qui sont dus à leur naissance.