Portraits littéraires, tome I, p. 4o
ki% APPENDICE.
Page i53, n° 47- — L'on voit hien que VOpéra.,., (1687). — L'Opéra jusques à ce jour Le bon ménage (T Ampliion et de sa race.... (1689).
Clef Cochin : « LuUi, Florentin, qui étolt originairement laquais, ensuite violon, a porté la musique à sa dernière perfection et a donné les plus beaux opéras. Il est mort en 1686. Il avoit supprimé la plus grande partie des machines des premiers opéras, faites par le marquis de Sourdeac, de la maison de Rieux en Bretagne. »
Les clefs du dix-huitième siècle placent à côté du nom de Lulli celui de Francine, son gendre. « Je ferai remarquer, dit à ce sujet Walckenaer, que ces mots: et de sa race, ne s'appliquent pas au gendre de Lulli, mais à ses fils Louis Lulli et Jean-Louis Lulli, qui ont composé la musique de Zèph'ire et Flore, représenté en t688; de l'opéra ai Orphée et Euridice , représenté en 1690; et à'Jlc'ide, représenté en 1693. )) Walckenaer se trompe à notre avis. C'est à Francine, maître du Roi et intendant des eaux et fontaines des maisons royales, et non à ses beaux-frères, que fut donnée, après la mort de Lulli, la direction de l'Opéra : il faut donc maintenir le nom de Francine.
L'abbé Perrin, qui obtint en 16691e privilège des représentations de tragédies en musique, avait associé à son privilège Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neuf bourg , en qui ses contemporains s'accordaient à reconnaître le génie des machines. Le marquis fit de telles avances qu'il se ruina, comme nous l'avons déjà dit, et par ses intrigues bien conduites l'habile Lulli parvint à le déposséder de la part qu'il avait dans le privilège (i()72). Lulli fit construire une salle de spectacle dans le jeu de paume du Bel-Air, rue de Vaugirard, ne voulant pas se servir de celle qu'avaient élevée les associés de Perrin dans le jeu de paume de la Bouteille, rue Mazarine, et il ouvrit son académie de musique avec le concours d'un machiniste qui n'avait pas le talent si souvent célébré de Sourdeac '.
Lorsqu'il se produisait quelque critique contre les opéras de Lulli et de Quinault, leurs amis accusaient de mauvais vouloir et de partialité les amis du marquis de Sourdeac^. La Bruyère était-il de ces derniers ? Il est du moins vraisemblable qu'en blâmant le bon ménage d'Ampliion et de sa race, il a voulu venger le marquis de Sourdeac des méchants procédés qui avaient achevé sa ruine.
1. Voyez la Muse historique de Loret, 12 février 1661; V Histoire de VOpéra (par Bernard Durey de Noinville) , p. 23; et dans Taliemant des Réaux , tome VII, p. 379,1a note v^ où sont cités les passages de Loret et de Durey de Noinville.
2. Voyez Clîarles Perrault, critique de l'opéra à'Alceste, dans le Recueil des ouvrages en prose et en vers, in- 12, p. 278.
L'opéra était alors fort à la mode, et les questions d'art et de littérature que soulevait « la fantaisie des opéras de musique dont le peuple et même les honnêtes gens » s'étaient « laissé entêter, » suivant l'expression du P. Rapin, reviennent souvent dans les ouvrages du temps : voyez le P. l\ii[nn,Bé flexions sur la poétique, chapitre xxiii ; Vépitre de la F'ontaine à M. de Nyert citée ci-dessus, p. i33; la dissertation sur les opéras et la comédie, de Saint-Evremond, le Coquet trompé^ de Baron, acte II, scène ix, etc.
Page i34, n" 48. — Ils ont fait le théâtre^ ces empressés.... (1689).
Allusion à « M. Manse, architecte du Roi, qui a prétendu avoir donné l'idée de la helle fête donnée à Chantilly, » suivant la clef Cochin ; à « M. Manie, » suivant la clef tirée à part de 1697; à « Mance, » suivant la clef de l'édition de 1697. — Les imprimeurs des clefs du dix-huitième siècle ont repris la phrase que nous avons citée d'après le manuscrit Cochin, et changé le nom de Manse en celui de Mansard.
Mêmes incertitudes dans les clefs marginales des exemplaires que nous avons vus : les noms de Manse ou Mance, Manie et Mansard s'y retrouvent tour à tour.
L'auteur a désigne , dit un annotateur anonyme qui nous semhle en général bien informé, M. Manse, qui s'empressoit et se faisoit honneur à cette fête. » C'est bien ce nom qu'il faut lire. Il était, paraît-il, fort peu connu, puisque, si souvent altéré, il a fait place dans un grand nombre de clefs à celui de Mansard. Manse était l'ingénieur qui avait construit la pompe des hautes eaux de Chantilly, car le pavillon qui l'enfermait s'appelait le « pavillon de Manse (voyez Mérigot, Promenade ou itinéraire des jardins de Chan^ tilly-j 1791, in-40, p. 48, et le Mercure galant^ septembre 1688, 2e partie, p. 201). » C'est encore lui qîii établit en 1670 l'une des deux pompes sur le pont Notre-Dame (voyez G. Brice, Description de Paris y tome IV, p. 358, édition de 1725).
Le premier qui inscrivit à côté de ce passage le nom que chacun a répété plus ou moins exactement était-il dans la confidence de la Bruyère? Avait-il assisté à la fête? Manse ne figure point parmi les auxiliaires que donnent à Monsieur le Prince les récits du Mercure. Ce sont : Jean Berain, dessinateur des menus plaisirs du Roi, qui avait construit la salle de spectacle dans l'orangerie, élevé l'édifice du labyrinthe, etc. ; le Camus et Bréaar, qui avaient dirigé le service des tables; le plus jeune des fils de Lulli, surintendant de la musique du Roi, qui avait conduit l'orchestre; Pécour et Lestang, danseurs
424 Al'PENDICE.
de l'Opéra, qui avaient préparé les entrées de l'opéra représenté; le duc de Nevers et l'académicien le Clerc, qui en avaient fait les vers ; Lorenzani, qui en avait composé la musique ; le secrétaire des commandements du grand prieur, du Boulay, auteur de diverses pièces de vers.
En notant la part que Berain avait prise aux préparatifs de la fête, le Mercure loue en lui un « génie universel. » Cet éloge, l'activité qu'il avait mise au service de Monsieur le Prince, la pidjlication qu'il fit du c dessin de la collation » préparée par lui (voyez ci-dessus, p. i36, note i), auraient permis peut-être déplacer Berain à la tête des personnages dont le zèle indiscret avait blessé la Bruyère, si les clefs n'eussent nommé personne.
Page i36, n° 49. — Les connoisseurs.... (1689).
Cette remarque contient une allusion, suivant les clefs imprimées du dix-huitième siècle, à l'engouement excité par les poèmes de « M. Quinault , auditeur des comptes , qui a fait les plus beaux vers de plusieurs opéras. »
Page i38, n° 5i. — Le poëme trafique (1691).
Clefs imprimées du dix-liuitième siècle : « Il parle contre l'opéra, b C'est là une erreur. La Bruyère parle des tragédies du temps, et particidièrement de celles de Quinault.
Page i38, n° 52, — Ce ri' est y oint assez que les moeurs du théâtre..,. (1690).
Les auteurs de toutes les clefs, sauf celle du manuscrit Cocliin, ont reconnu dans la fin de ce paragraphe une allusion à l'acteur Baron et à sa comédie de l'Homme à bonnes fortunes, dans laquelle il a pris plaisir à se peindre lui-même. La comédie de P Homme à bennes fortunes a été jouée pour la première fois le 3o janvier 1686 ; elle eut un grand succès et fut imprimée quelques semaines plus tard. Représentée à la cour le 8 février, elle y fut trouvée a fort jolie et fort divertissante » (Dangeau, Journal, tome I, p. 293); mais elle y fut rejouée le 3o janvier 1688 (ibidem, tome II, p. 101), et le Roi, qui la voyait pour la première fois, ne la trouva point «trop à son gré. »
Suivant plusieurs clefs marginales, ce ])aragraj)lie, dirigé particulièrcmcnl à la fin contre l'Homme à bonnes fortunes, s'applique tout entier « aux comédies de Baron. » Cette interprétation est très-vraisemblahle. Les Enlèvements nous montrent un paysan ; la Coquette un ivrogne'. Peut-être la comédie qui avait pour titre le Dcbauché ^ et qui, jouée à Versailles le 12 décembre 1689, y fut trouvée a trèsmauvaise » au témoignage de Dangeau (tome III, p. 38), a-t-elle aussi pour sa part donné lieu à cette critique du théâtre de Baron, publiée au commencement de 1690, La pièce le Débauchi n'a pas été imprimée.
Page iSq, n° 53. — Il semble que le roman et la comédie.... (1687).
Pascal a exprimé un sentiment contraire à celui que renferme ce })assage : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête ; car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions , ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un , pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. -siiPensèes.^ p. SSg et 34o, édition de M. Havet.)
Ce morceau n'a pas été publié dans l'édition de Port-Royal, la seule qu'ait connue la Bruyère ; mais il résume fort bien les arguments principaux des moralistes qui attaquaient le roman et la comiédie. La Bruyère ne veut point se séparer d'eux : « le romaii et la comédie pourroient être aussi utiles cju'ils sont nuisibles; » et cepen-
I. Les scènes d'ivrognes étaient au surplus très-fréquentes dans le répertoire de l'époque. L'acteur qui en était particulièrement chargé au Théâtre-Français était Jean de Villiers, qui mourut en 1701.
dant sa réflexion contient un argument dont le P. Caffaro se fût sans doute emparé dans sa lettre sur la comédie, s'il s'en fût souvenu. En 1687, la controverse n'était pas encore publiquement engagée sur les dangers du théâtre. La lettre du P. Caffaro, écrite vers 1690 et imprimée en 1694, suscita aussitôt de très-vives réfutations, où fut reprise l'argumentation du prince de Conti, auteur du Traité de la Comédie (1667). Il est tout simple que Bossuet n'ait pas fait mention de l'avis de la Bruyère ; mais je m'étonne qu'il ait échappé à l'attention des écrivains qui se mirent en quête de tout ce qui avait été dit sur ce sujet,
Page iSg, n° 54- — Corneille ne peut être égalé (1687).
Dans son parallèle entre Corneille et Racine, la Bruyère a réuni sous une forme originale les jugements des contemporains^ tout en y mêlant des traits qui n'appartiennent qu'à lui. Le trait final n'est point le seul qu'il ait emprunté à Longepierre (voyez p. 142, note 2). Les inégalités de Corneille, son habileté dans la « conduite de son théâtre, » ses négligences, etc., ce sont là, il est vrai, autant de lieux communs où devaient se rencontrer les critiques et que l'on trouve naturellement dans tous les parallèles; mais voici, ce nous semble, une autre réminiscence de Longepierre : a Corneille, dit la Bruyère dans une phrase très-souvent citée, nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes
comme ils devroient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont* »
— a M. Corneille, avait dit Longepierre, a un talent extraordinaire pour peindre. On diroit qu'il tient la nature au-dessous de lui, et que méprisant les idées qu'elle peut lui offrir, il ne veuille puiser que dans son génie, qui lui fournit en abondance ces traits singuliers et plus grands que nature. Ce qui fait que ses portraits sont toujours merveilleux, et ne sont pas toujours ressemblants, et qu'ils brillent et
se font admirer par ce qu'ils ont de rare et d'extraoi dinaire »
Vient ensuite l'éloge de Racine, que l'on montre consultant religieusement la nature, etc.
Boileau, qui ne devait parler un peu longuement de Corneille que huit ans plus tard, s'est montré sur divers points en parfaite conformité de sentiments avec la Bruyère. « ....Corneille, écrit-il en 1694 dans la vue de ses Réflexions critiques sur Longin, est celui de tous nos poètes qui a fait le plus d'éclat en notre temps ; et on ne croyoit pas qu'il pût jamais y avoir en France un poète digne de lui
T. Cette phrase a suscité une longue réfutation de Tafiguon : voyez cidessus la JSotice bibliographique.
être égalé. Il n'y en a point en effet qui ait eu plus d'élévation de génie, ni qui ait plus composé. Tout son mérite pourtant, à l'heure qu'il est, ayant été mis par le temps comme dans un creuset, se réduit à huit ou neuf pièces de théâtre qu'on admire, et qui sont, s'il faut ainsi parler, comme le midi de sa poésie, dont l'orient et l'occident n'ont rien valu. Encore dans ce petit nom])re de honnes pièces, outre les fautes de langue, qui y sont assez fréquentes, on commence à s'apercevoir de beaucoup d'endroits de déclamation qu'on n'y voyoit point autrefois. Ainsi non-seulement on ne trouve point mauvais qu'on lui compare aujourd'hui M. Racine, mais il se trouve même quantité de gens qui le lui préfèrent. » Puis, revenant à la thèse qui fait le sujet de sa Réflexion, Boileau ajoute, en souvenir peut-être du parallèle de la Bruyère : « La postérité jugera qui vaut le mieux des deux, car je suis persuadé que les écrits de l'un et de l'autre passeront aux siècles suivants. Mais jusque-là ni l'un ni l'autre ne doit être mis en parallèle avec Euripide et avec Sophocle, puisque leurs ouvrages n'ont point encore le sceau qu'ont les ouvrages d'Euripide et de Sophocle, je veux dire l'approbation de plusieurs siècles. » Boileau, qui cependant a comparé lui-même Racine aux tragiques grecs, l'a rapproché tout aussi bien de Sophocle que d'Euripide : voyez le vers 41 de la VII^ épître, et les vers « pour mettre au bas du portrait de Racine. »
Page 146, n° 58. — Von a cette incommodité..., (1689). Annotation de toutes les clefs : « Les jésuites et les jansénistes. »
Page 147, 11° 60. — L'on écrit régulièrement.... (1689).
Clefs imprimées du dix-huitième siècle : a Le P. Bouhours et le P. Bourdaloue, tous deux jésuites, j» C'est là une application contestable. Bourdaloue, et encore moins Bouhours, ne se sont point particulièrement préoccupés de mettre de l'esprit dans le discours.
Cette réflexion, comme nous l'avons dit, a été diversement interprétée par les critiques.
Voici le commentaire qu'en a fait M. Génin au chapitre viii de la Vie de Molière, en tête de son Lexique (p. lxii et lxiii) :
a On sent au fond de cette apologie la satisfaction d'une bonne conscience ; mais la sincérité n'exclut pas l'erreur. Il paraît un peu dur de prétendre qu'on n'écrivait pas régulièrement avant 1667, et de reléguer ainsi, parmi les ouvrages d'un style irrégulier, les
Lettres provinciales ^ l'Ecole des maris, PEcole des femmes. Don Juan, et même Tartufe, dont les trois premiers actes furent joués en 1664. La langue française étant une transformation de la latine, ne peut abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots : réduire le style à la phrase purement françoïse, n'offrent donc point de sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis de latinismes- On est esclave de la construction^ cela signifie qu'on emploie des constructions beaucoup moins variées; que Tinversion, par exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains savaient tirer de si grands avantages. C'est ce que la Bruyère appelle l'ordre et la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre de l'esprit. Ce dernier trait est vraiment admirable. Avant 1667, il n'y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent d'esprit ; les écrivains n'ont commencé d'avoir de l'esprit que depuis 1667.
« Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu'il ne s'applique exactement qu'au style d'un seul écrivain : c'est la Bruyère. Il n'en est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal, Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son époqtll, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et imiformes du style de la Bruyère. ï
On peut s'étonner que M. Génin ait ainsi compris le passage qu'il attaquait. Est-il nécessaire de prouver que la Bruyère ne prétend pas déprécier la manière de Pascal, Molière, la Fontaine et Bossuet? Il ne se propose pas davantage de louer ici la correction de son propre style ; et si d'ailleurs il avait eu la pensée de le faire, il se serait fort mal jugé lui-même, car il avait très-incomplétement secoué le joug du latinisme; et peut-on dire qu'il fût esclave de la construction?
Est-ce à dire , à l'inverse, que cette réflexion soit purement ironique? Non, à notre avis; mais un judicieux critique, M. Hémardinquer, l'a pensé : « Ce passage est ironique, écrit-il page 38 de sou édition, note 3. On sait que l'auteur regrettait comme Fénelon beaucoup de vieux mots et d'anciennes tournures. Personne n'est moins que lui esclave de la construction, et on lui en a fait de grands reproches. Ce passage semble une allusion aux écrivains comme Perrault et Lamotte', qui sont corrects sans originalité, mais non toujours sans esprit. »
A ces deux interprétations contradictoires nous opposerons celle de M. Sainte-Beuve : la Bruyère, dit-il, « nous a tracé une courte his-
r. La Motte n'avait encore rien écrit lorsque parut le passage de la Bruyère.
CLEFS ET COMMENTAIRES. /.-xg
toire de la prose française en ces termes : « L'on écrit réguliè- « rement, etc. '. »
Telle doit être, en effet, la juste appréciation de cet alinéa : il contient l'histoire de la prose française à cette époque.
Dans ce résumé de l'histoire de la langue au dix-septième siècle, la Bruyère loue-t-il sans réserve chacune des modifications qu'il constate? Que l'on ait « enrichi la langue de nouveaux mots, » que l'on ait « presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, » assurément il s'en félicite. Mais tout en applaudissant à certains progrès de la langue , ne signale-t-ii pas avec une sorte de regret plus ou moins dissimulé certaines exigences un peu tyranniquesdes disciples de Vaugelas? Cette expression : a esclave de la construction » permettrait peut-être de le conjecturer^.
Quoi qu'il en soit, que signifie en fin de compte cette conclusion, que les procédés nouveaux conduisent « insensiblement à mettre de l'esprit dans le discours? » Ne serait-ce pas que la Bruyère luimême, ayant mis de l'esprit partout, en rendra responsables en quelque sorte les législateurs de la langue si quelqu'un le lui reproche ? Ne donnerait-il pas à entendre qu'on est insensiblement conduit a. écrire avec prétention, avec esprit du moins, lorsqu'on n'a plus la liberté d'écrire avec l'abandon de Montaigne, et que c'est là comme une compensation par laquelle on se dédommage de ce que l'on perd d'ailleurs? Dans les Caractères , où le travail et l'art se trahissent à chaque ligne, tout vise à l'effet : l'auteur l'aurait-il senti lui-même, ou le lui aurait-on fait remarquer? et cette déclaration, insérée pour la première fois dans la 4^ édition, serait-elle
1. • Cet esprit, reprend M. Sainte-Beuve après avoir cité le passage que nous commentons , cet esprit que la Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont Bussy, Pellisson , Fléchier, Bouhours lui offraient bien des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou d'originalité, il voulut donc l'y introduire. Après Pascal et la Rocliefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose d'analogue, et comme il le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus fin Chez lui tout devient plus détourné et
plus neuf » Voyez le passage entier dans les Portraits littéraires, tome I,
p. 406 et 407.
2. On a dit souvent, et nous-mème nous l'avons répété dans une autre publication, que la Bruyère a protesté dans la Remarque 66 (p. 149)5 cette fols bien ouvertement, contre la réforme qui, par excès de régularité, bannirait toute inversion. Mais ce n'est pas d'inversion qu'il s'agit lorsque la Bruyère parle de a termes transposés et qui peignent vivement, m Evidemment il est question de mots transposés quant au sens, c'est-à-dire métaphoriques.
43o APPENDICE.
un essai d'apologie, une explication après coup? On pourrait être tenté de le croire, lorsqu'on rapproche de cette remarque les nos 3^ et Sy (2^ alinéa) de ce chapitre (p. 127 et i4fi,> et le n» 76 du chapitre des Jugements dans le second volume , qui, écrits à la même date , paraissent répondre à une même préoccupation ; mais deux raisons doivent, ce semble, écarter cette interprétation de la pensée du lecteur. D'une part le dix-septième siècle ne donne jamais au mot esprit le sens restreint où l'emploient le dix-septième et le dix-huitième, et qu'a fort bien défini Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Uesprit n'est pas encore, en effet, cet art de jeter des mots inattendus et de faire des rapprochements imprévus a entre deux idées peu communes, » cette manière fine et délicate de présenter des idées ingénieuses, cette imagination, ce genre d'esprit enfin que l'on remarque si souvent dans la Bruyère. D'autre part, ce ne peuvent être précisément l'ordre et la netteté qui conduisent à mettre dans le discours cette sorte d'esprit. Sont-ce bien les écrivains les plus amis de ces deux qualités, et particulièrement de la seconde , les Xénophon, les Fénelon, par exemple, qui sèment le plus dans leurs ouvrages ce que nous appelons de l'esprit? Il nous paraît donc que le mot esprit a dans la réflexion de la Bruyère une signification plus étendue; et, à notre avis, sa conclusion, en somme, est que la révolution qui s'est faite dans la langue a produit, pour la pensée même, les plus heureux effets.
Page 148, Ti° 62. — Il y a des esprits, si je l'ose dire^ inférieurs et subalternes.... (1690).
Clef de 1697 • ^^ ^^ ï^yer, l'abbé Bordelon et tant d'autres. » — Diverses clefs manuscrites, et clefs imprimées du dix-huitième siècle : « M. Ménage. »
Pierre du Ryer, membre de l'Académie française, auteur de traductions et de tragédies qui avaient eu du succès, était mort depui trente-deux ans lorsque parut ce caractère. Son nom n'était pas encore oublié en 1690; mais pourquoi le placer ici?
L'abbé Bordelon avait déjà publié une partie de ses ouvrages à cette époque. Cinq semaines environ avant que parût le passage de la Bruyère, avaient été mises en vente ses Remarques ou Réflexions critiques, morales et historiques , sur les plus belles et les plus agréables pensées qui se trouvent dans les auteurs anciens et modernes *. Aussi cette
1. Paris, 1690, in-i2. L'Achevé d'imprimer est du i5 février; celui de la 5* éditiou des Caractères est du 24 mars.
CLEFS ET COMMENTAIRES. 43i
phrase : a et comme le choix des pensées est invention, etc., » pouvait-elle lui être appliquée. A la fin de i(î9i, entre la 6^ édition des Caractères et la 7», à laquelle la Bruyère ajouta un membre de phrase , Bordelon imprima ses Caractères naturels des hommes en cent dialogues [liSt^i): ce titre, imité de celui de la Bruyère, fut sans doute l'une des raisons qui firent placer ou maintenir son nom dans les clefs.
Bordelon toutefois n'était pas un « pédant » qu'il fîit juste de rappeler à plus d'humilité. Il confessait lui-même, paraît-il, la faiblesse de ses ouvraiies, qu'il appelait « ses péchés mortels, » ajoutant que le public en faisait la pénitence. « Je sais que je suis un mauvais auteur, lui fait-on dire encore, mais du moins je suis un honnête homme. »
Né à Bourges en i653, il mourut à Paris en lySo.
Ménage, que nomment encore les clefs, était-il l'un des pédants que la Bruyère avait en vue ? Ménage ne le pensa point : « Dans les Caractères de ce siècle, disait-il, je n'ai pas encore trouvé le mien, iu [Menagïana, tome III, p. 245, édition de 1725.) C'est ver» l'époque où parut ce caractèie qu'il entra en relation avec la Bruyère, si nous en croyons l'annotation que porte la lettre que lui écrivit notre auteur (voyez cette lettre dans notre tome II).
Page 149, n° 64. — Je conseille a un auteur né copiste.... {1691).
Clefs imprimées du dix-huitième siècle : « L'abbé de Villiers, qui a été autrefois chez les jésuites *. »
L'abbé de Villiers avait publié en 1682 un poème en quatre chants, l'Art de prêcher^ dans lequel il s'était proposé d'imiter YJrt poétique de Bolleau, et en 1690 des Réflexions sur les défauts d" autrui (Paris, Barbin, in-12), qui eurent assez de succès pour que l'on ait cru pouvoir saluer en lui un « digne imitateur » de la Bruyère ^.
Si c'est particulièrement à l'abbé de Villiers que s'adresse la réprimande de la Bruyère, notons quelle ne le découragea point, car cinq ans plus tard il faisait paraître de Nouvelles réflexions sur les défauts d''autrui et sur les fruits que chacun peut en retirer pour sa conduite (Paris, B.irbin, 1697, 2 volumes in-12), tandis que l'on réimprimait pour la troisième fois ses premières Réflexions.
A coté de l'abbé de Villiers, « qui a fait un livre des Réflexions sur les défauts d* autrui^ semblable à celui-ci, » l'une de nos clefs marginales nomme le P. Bouhours. C'est sans doute son ouvrage sur
1. Il était entré chez les jésuites eu 1666 et eu était sorti eu 1689.
2. Sentiments critiques sur les Caractères de M. de la Brujère ^ p. l3i
les Pensées iugénleuses des anciens et des modernes (1689) 4"i ^^^ donner à son nom cette place imméritée *.
Mais bien mieux encore que l'abbé de Villiers et que tout autre, l'auteur né copiste auquel s'adresse la Bruyère ne serait-il pas Jacques Brillon, l'auteur des Portraits sérieux, galants eu critiques, de V Ouvrage nouveau dans le goût des Caractères de Théophraste, et des Pensées de Pascal^ et du livre qui avait pour titre : le Tliéophraste moderne ou nouveaux Caractères -des mœurs^ ? Ces trois ouvrages parurent de 1696 à 1700, c'est-à-dire après la mort de la Bruyère; mais peut-être en a-t-il entendu lire des fragments , ainsi que l'auteur l'a formellement affirmé pour le dernier. IJOuvrage dans le goût des Caractères de Théophraste^ publié en 1698, contient des passages qui sont évidemment écrits entre la 8^ et la 9<^ édition des Caractères, c'est-à-dire dans l'une des deux dernières années de la vie de la Bruyère, et il se peut que les deux autres volumes aient été commencés également à la même époque^.
C'est dans la Préface du Théophraste moderne, celui de ses ouvrages où l'imitation de la Bruyère est le plus flagrante, que Brillon dit avoir connu la Bruyère et reçu ses conseils : « Je ne l'ai fait, dit-il en s'excusant de la témérité qui lui est venue de composer des Caractères^ je ne l'ai fait que de l'aveu de cet illustre moderne : il m'aimoit assez pour me conseiller ouvertement, et il n'étoit point si idolâtre de ses productions, qu'il ne tombât d'accord qu'on pouvoit ajouter à ce qu'il avoit dit. Je ne pousse pas mes vues si loin, et je n'ai pas prétendu enchérir sur ce qu'il nous a laissé. Toucbé de la beauté de ses Caractères, que je lisois avec étude, ils me fournissoient des réflexions particulières; elles ne m'écliappolent point que je ne les soumisse à son jugement. Soit qu'il reconnût ses portraits dans les miens, soit qu'il y trouvât du nouveau, ou qu'il me marquât de la complaisance, j'ai eu quelquefois la gloire d'être approuvé d'un homme dont on sait ,que le goût étoit exquis.... Mon ouvrage, ajoute-t-il plus loin, seroit plus parfait si M. de la Bruyère eût assez vécu pour employer en le lisant toute l'exactitude qu'il a apportée à
1. Voyez dans le Menagiana, tome I, p. 284, l'épigramme que l'on fit sur ce livre.