‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 351 sur 373 · DU MERITE PERSONNEL · texte numérisé non relu

DU MERITE PERSONNEL

Page i55, n° i6. — Si j'osois faire une comparaison entre deux conditions (1687).

Ne serait-ce pas le souvenir d'uiie pensée de Pascal qui aurait conduit la Bruyère à comparer le couvreur et l'homme de guerre ? a La chose la plus importante à toute la vie, écrit Pascal, c'est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. « C'est un excellent couvreur, » dit-on; et en parlant des soldats : « Ils sont bien fous, T) dit-on. Et les autres, au contraire : « Il n'y a rien de grand que la guerre ; le reste des « hommes sont des coquins. » A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit — Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n'a faits qu'hommes,

on fait toutes les conditions des hommes Hommes naturellement

couvreurs , et de toutes vocations , hormis en chambre. » (^Pensées , p. 38.)

Page i56, n° 18. — Votre /ils est bègue.... (1691).

Selon toutes les clefs, ce « fils bègue » est Achille de Harlay, fils d'Achille de Harlay, premier président au Parlement. Au mois de novembre 1690, un an après sa nomination à la première présidence, de Harlay avait obtenu pour son fils, depuis })eu substitut du procureur général, la place d'avocat général au Parlement, et ce dernier avait été reçu en cette qualité le 12 janvier 1691. C'est donc quelques mois après que fut imprimée la phrase où l'on vit une allusion à sa nomination

Etait-il vraiment bègue? Non sans doute, mais incapable et indolent. « S'acquittant fort mal de cette importante charge [d^avocat géïiéral)^ est-il dit dans une note du Chansonnier Maurepas (tome IX, p. 212), il fut pourvu en 1697 d'une place de conseiller d'Etat, et cela par le crédit de son père, bien qu'il n'eût que vingt-neuf ans, de manière que c'étoit proprement récompenser l'incapacité et la paresse. » Saint-Simon, qui en fait un portrait peu flatté, le présente comme « le fléau de son père, » auquel il le compare en ces termes : « Le fils, avec bien moins d'esprit et une ambition démesurée nourrie par la plus folle vanité, avoit un esprit méchant, guindé, pédant, pré-

cieux, qui vouloit primer partout, qui couroit également après les sentences, qui toutefois ne couloient pas de source, et les bons mots (le son père, qu'il rappeloit tristement. C/étoit le plus étrange composé (le l'austère écorce de l'ancienne magistrature et du petit-maître de ces temps-ci , avec tous les dégoûts de l'un et tous les ridicules de l'autre. Son ton de voix, sa démarche, son attitude, tout étoit d'un mauvais comédien forcé ; gros joueur par air, chasseur par faste, magnifique (^n singe de grand seigneur. Il se ruina autant qu'il le put avec un extérieur austère, un fond triste et sombre, une humeur insupportable, et pourtant aussi parfaitement débauché et aussi ouvertement qu'un jeune académiste. » Il mourut en 17 17, étant simplement conseiller d'Fitat « sans nulle commission extraordinaire. » (Voyez les Mémoires de Saint-Simon, tome XV, p. 27 et 28.) — « Le fils avoit tout le mauvais du père, dit ailleurs Saint-Simon (tome V, p, 385), et n'en avoit pas le bon ; un composé du petit-maître le plus écervelé et du magistrat le plus grave, le plus austère et le plus compassé, une manière de fou, étrangement dissipateur et débauché. »

Votre Jl lie est née pour le monde....

Clef de 1697 et clefs du dix-huitième siècle • « Mlle de Harlay, fille du premier président, religieuse à Sainte-Elisabeth, où elle a été mise à cause de l'inclination qu'elle avoit pour M. du Mesnil, chanteur de l'Opéra. »

Mlle de Harlay avait pris l'habit de religieuse en juillet 1686, alors que son père était procureur général. Voyez à la Bibliothèque impériale le Dictionnaire des Bienfaits du Roi.^ manuscrit du fonds français, n» 7657, f" 168 vo.

Dumesnil, acteur a d'une très-belle représentation et avec le jeu le plus noble et le plus juste, » dit Durey de Noinville, chantait en 1686 le rôle de Renaud dans l'opéra dUArmide, de Quinault et de Lulli, représenté pour la première fois le i5 février 1686. — Il avait été en 1674 cuisinier de Foucault, qui était alors intendant à Montauban. Il débuta en 1677 et mourut en 171 5.

Pages i56 et 157. — Xanthus, votre affranchi....

Toutes les clefs font de Xanthus (« M. de Courtenvaux ', » et de Crassus « M. de Louvois, » son père.

« Courtenvaux, dit Saint-Simon (tome V, p. 65), étoit un fort petit homme obscurément débauché, avec une voix ridicule, qui avoit peu et mal servi, méprisé et compté pour rien dans sa famille,

I. Celle de 1693 exceptée, qui ne donne aucun nom pour Xanthus.

A4o APPEINDICE.

et à la cour, où il ne fréquentoit personne ; avare et taquin, .... fort

colère, .... en tout un fort sot homme » Fils aîné de Louvois, il

avait reçu la survivance de sa charge de secrétaire d'État; mais en la lui donnant, son père avait exigé qu'il lui remît sa démission à l'avance, afin de pouvoir la lui retirer plus aisément si par la suite il ne se montrait pas propre à lui succéder. C'est en effet ce qui arriva*; Courtenvaux perdit cette survivance en i685 (voyez le Journal de Dangeau, tome I, p. aSy).

Il fit la campagne de 1686 en qualité de volontaire, acheta en 1688 le régiment de la Reine, et prit part aux campagnes des années suivantes. Au moment où la Bruyère adressait cette apostrophe à Crassusj chacun savait donc à quoi s'en tenir sur les mérites militaires de Courtenvaux, Louvois lui-même n'avait pas tardé à s'aperce- Toir que son fils était un fort mauvais capitaine : vovez dans V Histoire de Louvois j par M. C. Rousset, tome IV, p. i85 et 186, les reproches qu'il lui adressa pendant la campagne de 1689, ^" ^^ menaçant de lui ôter sa charge et ses régiments.

Dans une chanson du temps sur Maurice le Tellier, archevêque de Reims, frère de Louvois, et sur Louvois et ses enfants, citée par Walckenaer dans son édition (p. 666), se trouve ce couplet :

Maurice disoit à Louvois :

« Mon frère, vous n'êtes pas sage.

De quatre enfants que je vous vois,

Vous négligez l'avantage [sic) . »

Louvois répond avec soupirs :

a II faut modérer ses désirs :

Barbezieux réglera l'État,

Souvré remplacera Turenne ,

L'abbé vise au cardinalat ;

Pour Courtenvaux, j'en suis en peine,

Il est sot et de mauvais air :

Nous n'en ferons qu'un duc et pair. »

Page i57, n° 22. — Il apparaît de temps en temps (1690).

Clefs du dix-huitième siècle : « Le cardinal de Richelieu. »

I. « M. le marquis de Courtenvaux^ dit Gourville en parlant de la survivance qui lui avait été donnée, me paroissoit avoir le mérite de son père, mais me sembloit n'être pas tout à fait tourné à la destination qu'il en faisoit. » {Mémoires^ p. laS, collection Petitot.)

Page i58, n" 24. — Quand on excelle dans son art (1687).

Miffnard, Liiliij Corneille.... Racine et Lebrun ont reçu ailleurs uji hommage égal à celui qui est rendu ici à Corneille et à Mignard : voyez dans le chapitre £^e.î Grands^ p. 353, l'alinéa 42, publié comme celui-ci dans la i''^ édition.

Page 169, n° 26. — Après le mérite personnel — (1689).

En regard de cette réflexion, la clef de ifigS nomme simplement 0 M. de Harlay, archevêque de Paris. » A M. de Harlay les deux clefs de 1697 substituent ce l'archevêque de Reims [le Tellicr), » que la première nomme à côté de ces mots : « Après le mérite personnel, .... ce sont les éminentes dignités et les grands titres — 5, et la seconde à côté de ceux-ci : « Quelques-uns, pour étendre leur renommée...; 5 l'une et l'autre apphquent le dernier trait au c cardinal le Camus, évêque de Grenoble, D qui, suivant elles, est Trophime.

Les clefs du dix-huitième siècle ont recueilli les deux premiers noms, avec la distinction suivante; a Après le mérite personnel.... l'archevêque de Reims , frère de M. de Louvois , élu proviseur de Sorbonne après la mort de M. de Harlay, archevêque de Paris. — Quelques-uns.... Feu M. de Harlay, archevêque de Paris. »

Quant au nom de Trophime ou Bénigne y il désigne le même le Camus suivant la clef Cochin et la clef de 1720, les seules clefs du dix-huitième siècle où il soit annoté.

Ces commentaires, comme on le voit, présentent quelque confusion, et nous ne nous flattons pas de pouvoir les éclaircir.

Charles-Maurice le Tellier, auquel les clefs ont appliqué tantôt la première phrase de cette réflexion, tantôt la première partie de la seconde phrase, était archevêque-duc de Reims, premier pair de France, légat né du Saint-Siège apostolique, primat de la Gaule Belgique, commandeur des ordres du Roi, conseiller d'Etat ordinaire, docteur de la maison de Sorbonne, maître de la chapelle de musique du Roi, abbé de Saint-Rémi de Reims, de Saint-Etienne de Caen, de Lagny, de Breteuil.

François de Harlay de Chanvallon était archevêque de Paris et proviseur de Sorbonne depuis 1671, commandeur du Saint-Esprit depuis 1662, duc et pair depuis 1674, proviseur de Navarre depuis 1684. Il était de pbis « nommé au cardinalat, ï et abbé de Jumiéges. C'est lui qui avait présidé les assemblées du clergé en 1681 et i68i.

A ces deux noms l'on eût pu en ajouter bien d'autres, si l'on

cherchait des exemples de gens qui ne savaient être des Erasmes, ou de prélats chargés de dignités; mais il est d'un médiocre intérêt d'annoter ces divers membres de phrase. Le seul trait où la Bruyère ait manifestement voulu faire une allusion est celui-ci : « quel besoin a Trophime d'être cardinal ? »

Qui est Trophime ?

Est-ce Bossuet, dont la Bruyère était l'admirateur et l'ami ? L'application de cette phrase à l'évêque de Meaux parut si naturelle aux éditeurs, que Bénigne, prénom de Bossuet, prit la place de Trophime dans toutes les éditions imprimées de 1699 à i845, hors les contrefaçons étrangères de 1700, et l'édition de lyiS, pour laquelle nous avons omis, p. iSg , note i, de faire une exception,

La Bruyère, en effet, avait dû voir avec une légitime impatience que celui qui était l'honneur et la gloire de l'épiscopat n'eût pas encore été nommé cardinal. Les premiers lecteurs des Caractères avaient cependant interprété d'une manière différente sa pensée. Suivant les plus anciennes clefs, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et suivant la plupart des annotations que les contemporains ont placées sur leurs exemplaires, c'est le cardinal le Camus, évêque de Grenoble, qu'il faut reconnaître dans Trophime; ainsi comprise, la phrase ferait encore allusion à la plus récente nomination de cardinaux, mais elle aurait un sens différent.

Après avoir été « débauché à l'excès, » le mot est de Saint-Simon, le Camus était devenu le plus pieux et le plus austère des évêques dès sa nomination à l'évêché de Grenoble, c'est-à-dire dès 1671. Sa promotion au cardinalat, qui eut lieu en 1686, et qui lui valut la disgrâce du Roi, avait eu un grand retentissement. « L'embarras, dit en ses Mémoires l'abbé Legeudre (^livre II, p. 69) au sujet du chapeau que le pape voulait donner à la France sans toutefois consulter le Roi, l'embarras étoit de choisir parmi tant de sujets françois qui étoient dignes de la pourpre. Monsieur de Paris {de Harlaj) la méritoit plus qu'un autre, mais le pape l'avoit en horreur. Il n'y avoit pas d'apparence qu'il pensât non plus à Monsieur de Reims [le Tellier), ni à M. Bossuet, évêque de Meaux, depuis qu'ils avoient été, quoique malgré eux, les principaux acteurs de l'assemblée du clergé en ifiSa. Le pape cherchoit un homme qui fît honneur à son choix , et dont le choix fût en même temps désagréable à la cour, qu'il vouloit mortifier. Les dévots proposoient l'abbé de la Trappe, les jansénistes

M. l'abbé Arnauit » C'est le Camus qui fut préféré à Bossuet, et à

l'archevêque de Paris, qui eût été le candidat favorisé par Louis XIV si le pape l'avait consulté'. Ce choix étonna la cour et irrita le Roi.

1. Les austérités de le Camus cachaient, nous disent plusieurs contemporains, beaucoup d'amhitiuu : vojeï une note de Saint-Simon dans les Mémoires

Aussi bien quel besoin avait le Camus d'être cardinal? Une exclamation de ce genre put échapper à plus d'un courtisan , prêt à la fois a rendre hommage aux vertus épiscopales de le Camus' et à blâmer son ambition. Mais est-ce bien ce double sentiment qu'a voulu exprimer la Bruyère? Ne serait-ce pas, au contraire, pour protester contre l'interprétation des premiers annotateurs, et marquer d'une manière plus claire l'intention de l'auteur, que Michallet aurait introduit dans le texte le nom de Bénigne ?

Quoi qu'il en soit, nous verrions moins volontiers un cardinal dans Trophime que l'un des prélats écartés du cardinalat par le pape ; et s'il faut nous prononcer entre Bossuet et l'un de ses concurrents, entre Bossuet et de Harlay par exemple, celui d'entre eux qui désira le plus vivement la pourpre sans jamais l'obtenir, nous n'hésitons pas, Bossuet est Trophime : quel qu'ait été le mérite personnel de l'archevêque de Paris, il ne peut entrer en comparaison avec celui de l'évêque de Meaux*. Bossuet, au surplus, aimait peu de Harlay, et la Bruyère, l'un des plus familiers amis du premier, devait tenir le second en médiocre estime.

de Dangeau, tome I, p. 385; les Mémoires de l'abhé Choisy, p. 352; les Mémoires d'Amelot de la Houssaye, tome II, p. 270, édition de 1737; le Chansonnier Maurepas, tome IX, p. los, et les Mémoires de Legendre, p. 71 et suivantes. Ce sont ses manœuvres habiles, si l'on croit ce dernier, qui, aidées des sollicitations des Chartreux de Rome, préparèrent sa nomination. « Bien des gens, ajoute-t-il, murmurèrent de ce qu'on le préféroit à ses concurrents, qui valoient, disait-on, beaucoup mieux que lui. » Ces murmures, entretenus par la mauvaise humeur de l'archevêque de Paris, n'étaient pas encore apaisés en i68g, puisque, à tort ou à raison, l'on cherchait dans une remarque datée de cette époque une allusion à cette promotion.

1 . a C'est l'homme du monde dont j'ai les plus grandes idées, écrit en parlant de lui Mme de Sévigné, et que je serois le plus aise de voir. » [Lettre du i5 mai 1691, tome X, p. il.) — Voyez encore son éloge dans l'épître xxiv de la Fontaine.

2. A l'appui de l'interprétation qui ferait de la phrase de la Bruyère une consolation à l'adresse de l'archevêque de Harlay, on pourrait prétendre qu'en inscrivant son nom seul en marge de la phrase entière, divers annotateurs lui font l'application, non point de la première partie de la phrase, mais du trait final, et ajouter que si Bénigne était pour eux Bossuet, et non de Harlay, ils n'auraient pas omis de le dire, liénigné, il est vrai, ne désignait pas Bossuet pour tout le monde, et l'on en peut voir la preuve dans la clef de 1720, qui place le nom de le Camus à côté de celui de Bénigne ; mais quelle qu'ait été la pensée des auteurs des clefs du dix-huitième siècle, la Bruyère n'avait-il pas toute raison de faire en l'honneur de Bossuet plutôt qu'en celui de Harlay la réflexion dont il s'agit?

Page ïSg, n° 27. — Uor éclate, dites-vous ^ sur les habits de Philérnon — (1690).

Clefs de 1697 : a Mllord Staford. » — Clefs du dix-liuitième siècle, moins celle de 1720, qui ne nomme que Stafford : « M. le comte d'Aubigni, frère de Mme de Maintenon, ou Mylord Stafford , Anglois d'une grande dépense en habits, mais très-pauvre d'esprit, et qui a toujours un magnifique équipage. »

« Une espèce d'imbécile, a dit Saint-Simon de Stafford,... catholique, depuis bien des années en France, fort extraordinaire et en obscure compagnie, vieux et assez riche, à qui on avoit donné le sobriquet de Milord Caca,... Il étoit Howard, cadet de la maison des ducs de Norfolk. » (^Notes sur Dangeau , tome I, p. 272 ; tome IV, p. ^'Jï', tome V, p. 5o). Il épousa, en 1694, une fille du comte de Gramont. Il avait, disait-on, cinquante mille livres de rente en Angleterre, et les dépensait à Paris. Quelque temps après son mariage, il retourna en Angleterre.

Sur d'Aubigny, ou plutôt d'Aubigné, dont le nom seul est inscrit à côté de celui de Philérnon dans les annotations d'un certain nombre d'exemplaires du temps, voyez plus loin, p. 466 et 467, note IV.

Page 160. — Ce n'est pas qu'il faut (1687).

Clefs du dix-huitième siècle : ce M. de MennevlUette, qui a été receveur général du clergé, où il a gagné son bien. Il a fait son fils président à mortier', qui a épousé Mlle de Harlay, petite-fille de M. Boucherat, chancelier. Sa fille a épousé le comte de Clermont- Tonnerre (en 1676). Il avoit commencé par être receveur des deniers à Abbeville. »

Peut-être le nom de l'un des membres de la famille de Mennevillette, qui était attachée depuis longtemps à la maison du duc d'Orléans*, et qui s'était fort enrichie, aura-t-il été placé sur quelque exemplaire du temps en regard du nom de Phïlémon, et descendu par des copistes en regard de cet alinéa, qu'il était pour le moins superflu d'annoter.

1 . Adrien- Alexandre de Hanyvel, marquis de Crèvecœur, seigneur de Mennevillette, devint président à mortier en 1693, après avoir rempli diverses charges.

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