Saint-Simon, tome XII, p
54o APPENDICE.
ic Jacques II, roi d'Angleterre ', auprès duquel l'évêque d'Autun a voulu s'insinuer.»
Plusieurs témoignages contemporains viennent à l'appui de cette interprétation.
Saint-Simon, par exemple, écrit sous l'année 1707 (tome V, p. 346 et 347) '. « Il mourut alors un vieux évêque, qui toute sa vie n'avoit rien oublié pour faire fortune et être un personnage. C'étoit Roquette, homme de fort peu, qui avoit attrapé révêché d'Autun, et qui à la fin, ne pouvant mieux, gouvernoit les états de Bourgogne à force de souplesses et de manège autour de Monsieur le Prince. Il avoit été de toutes les couleurs : à Mme de Longueville, à M. le prince de Conti son frère, au cardinal Mazarin, surtout abandonné aux jésuites. Tout sucre et tout miel, lié aux femmes importantes de ces temps-là et entrant dans toutes les intrigues; toutefois grand béat. C'est sur lui que Molière prit son Tartuffe, et personne ne s'y méprit^.... Malgré tout ce qu'il put faire, il demeura à Autun, et ne put faire une plus grande fortune^. Sur la fin, il se mit à courtiser le roi et la reine d'Angleterre. Tout lui étoit bon à espérer, à se fourrer, à se tortiller. »
Gabriel de Roquette fut évêque d'Autun de 1667 à 1702. Il mourut en 1707, aumônier de la princesse de Conti.
Pages 343 et 344» n° 20. — Avez-vous de Vesprit ?... Quel moyen de vous déjinir, Téléyhon? (1691).
Clefs de 1697 et suivantes : « Téléphon, M. de la Feuillade. » — « M. de la Feuillade » est-il François d'Aubusson, comte de la Feuillade, duc de Rouanez, maréchal de France, vice-roi de Sicile et gou-
1 . Les clefs du dix-huitième siècle contiennent une longue note sur les enfants légitimes et naturels de Jacques II.
2. Le pauvre homme! écrit, en parlant de lui, Mme de Sévigné, dans sa lettre du 3 septembre 1677 (tome V, p. 307). Le pauvre homme! répète de son côté l'abJié Legendre dans le passage de ses Mémoires (p. 107), qu'il consacre à l'évêque d'Autun. Voyez encore les Mémoires de Lenet, collection Petitot, p. iio; ceux de l'abbé de Choisy, même collection, p. 371, etc.
3. a Monsieur d'Autun a bien conduit sa fortune, et la fortune l'a bien conduit aussi, écrit cependant Bussy à Mme de Sévigné, le i3 mai 1689; il a eu l'amitié et la confiance de beaucoup de gens illustres;... il conte agréablement, il fait bonne chère, mais il n'est point naturel; il est faux presque partout.... » (Lettres de Mme de Sévigné, tome IX, p. 5o.) — Bussy et Mme de Sévigné parlent souvent de l'évêque d'Autun , qui était leur ami , malgré ce qu'en dit Bussy.
CLEFS ET COMMENTAIRES. 54i
verneur du Dauplil», mort le i8 septcmljre ifigi, trois mois environ après la publication de cet alinéa? ou bien son fils Louis d'Aubusson, comte de la Feuillade, duc de Rouanez, qui était alors mestre de camp de cavalerie et se nommait le duc d'Aubusson, et qui devint maréchal de France en 1724 et mourut en lyaS ? Le père avait soixante ans quand parut cet alinéa; le fils vingt-huit.
Walckenaer n'est pas d'avis qu'il puisse être question du fils, « Les clefs, écrit-il page 707, mettent pour Téléphon le duc de la Feuillade, sans prénoms, sans autre indication ; et sur-le-champ on est tenté de les accuser d'erreur, en appliquant ce caractère à un des plus brillants courtisans, un des plus braves généraux de Louis XIV, celui qui lui avoit voué une sorte de culte, et qui fit en 1686 élever à ses frais un monument à sa gloire à la place des Victoires.... Mais ce n'est pas lui que les clefs désignent, c'est son fils Louis duc de la Feuillade. Celui-là ne fut jamais aimé ni estimé de Louis XIV '. S'il fut fait maréchal de France, ce ne fut pas par ce monarque, mais sous le Régent, en 1724» ^'
Les clefs, au contraire, sauf la liste imprimée à part en 1697 et celles des éditeurs Coste, où l'on a simplement imprimé, soit « M. de la Feuillade, » soit « M. le duc de la Feuillade, » nous semblent indiquer que c'est le père qu'il faut reconnaître en Téléphon. La clef de l'édition de 1720, d'une part, donne : « le maréchal de la Feuillade ; » or Louis de la Feuillade n'était pas encore maréchal en 1720. La clef de l'édition de 1697, d'autre part, et diverses clefs manuscrites placent le nom de « Prudhomme le baigneur » à côté du nom de Dûtce, l'homme de confiance de Téléphon: or nous verrons bientôt quels liens et quelle familiarité unissaient François de la Feuillade et ie baigneur Prudhomme. L'une de nos meilleures clefs manuscrites, au surplus, celle de l'exemplaire annoté de la Bibliothèque impériale, écrit tout au long : « Téléphon, François d'Aubusson, maréchal de la Feuillade. »
Le duc d'Aubusson, ajouterons-nous, ne devint un personnage que plusieurs années après l'époque où nous place l'alinéa de la Bruyère, et il n'est pas douteux que c'est à son père, à François de la Feuillade, que nous ramène chacune des phrases du caractère que nous commentons.
Nous ne ferons pas l'histoire de ce personnage célèbre. Voici
I . a Ses débauches de toutes les sortes, son extrême négligence pour le service, » et un a vol » qu'il fit à son oncle, l'évêque de Metz (voyez Samt-Simon, tomel, p. Sjg, et tome III, p. 335), lui firent perdre en 1696 les bonnes grâces du Roi; mais, en 1G91, il n'était pas en défaveur, car II obtenait au mois d'octobre le gouvernement de Daupliiné, laissé vacant par son père, c'est-a-dire un revenu de plus de cinquante mille livres, avec des honneurs particuliers.
quelques lignes de la note que Saint-Simon lui a consacrée, non dans ses Mémoires ^ mais dans ses annotations des Mémoires de Dangeau (tome III, p. 400 et suivantes) : « De l'esprit, une grande valeur, une plus grande audace, une pointe de folie gouvernée toutefois par l'ambition, et la probité et son contraire fort à la main, avec une flatterie et une bassesse insignes pour le Roi, firent sa fortune et le rendirent un personnage à la cour, craint des ministres et surtout aux couteaux continuels avec M. de Louvois. Il se distingua toujours par son assiduité et sa magnificence. 11 a renouvelé les anciennes apothéoses fort au delà de ce que la religion chrétienne pouvoit souffrir ; mais il n'attendit pas que le Roi fût mort pour faire la sienne, dont il n'auroit pas recueilli le fruit. . . . Avec tant de faveur et tant de soin de l'augmenter, il étoit devenu si à charge au Roi qu'il ne le put dissimuler à sa mort. Son ardeur, sa vivacité, son audace, tout ce qu'il avoit fait pour le Roi lui faisoit usurper des libertés et des demandes qui pesoient au Roi étrangement, et ce fut en cette occasion que ce prince ne put se tenir de dire plusieurs fois , et une entre autres à table parlant à Madame par un hasard qui y donna lieu, qu'il n'avoit jamais été si à son aise que lorsqu'il s'étoit vu délivré de Louvois, de Seignelay et de la Feuillade. »
Dangeau avait écrit, à la date du 19 septembre 1691 (tome III, p. 400)) c'est-à-dire le lendemain de la mort de François de la Feuillade : c Mlle Prudhomme s'est jetée dans un couvent; tout le monde croit que M. de la FeuiïïàHe Favoit épousée, et même il y a longtemps. » Et Saint-Simon ajoute (p. ^02 y. « Mlle Prudhomme étoit la fille d'un baigneur, chez qui M. de la Feuillade logeoit avant sa fortune, et qui lui avoit été souvent de beaucoup de secours. Il eut toute sa vie une confiance entière en lui, et personne ne doutoit qu'il n'eût épousé sa fille, qui fut maîtresse de son bien, de ses enfants et de tout chez lui jusqu'à sa mort. C'étoit une personne de beaucoup d'honneur, de vertu et de piété, de bon sens, capable de lui donner de bons conseils, qui n'abusa jamais de son crédit sur lui, qui étoit sans mesure , et qui se contint toujours décemment et modestement dans son état , sans que Mme de la Feuillade , tant qu'elle vécut , et qui l'aimoit et l'estimoit, ait jamais eu lieu de s'en plaindre*. »
I . Sur Louis de la Feuillade, voyez les Mémoires de Saint-Simon, à l'endroit déjà cité du tome III (p. 335 et 336), et le Siècle de Louis XI F, de Voltaire, chapitre XX. — Saint-Simon le donne comme « le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps, » mais il rend justice à son esprit : « Il étoit parfaitement bien fait, avoit un air et les manières fort nobles, et une
physionomie si spirituelle qu'elle réparoit sa laideur Elle tenoit parole: il
avoit beaucoup d'esprit , et de toutes sortes d'esprit. Il savoit persuader son mérite à qui se contentoit de la superficie, et surtout avoit le langage et le
Page 345, n° 23.— C^est déjà trop.... Ajrons recours aux noms profanes — (1690).
Nous avons cité les noms imprimés en exemples dans les clefs ; combien d'autres on eût pu y ajouter ! Les prénoms de Césarj4ugustej César-Phébus ^ Camille, Scipion, Roger, Achille^ Diane, etc., abondent dans la cour et autour de la cour. Il y a une Diane jusque dans la famille de la Bruyère , Tune de ses grand'mères. Ce n'est pas seulement parmi « les grands » que cette mode avait cours ; et bien que la Bruyère place sa réflexion au chapitre des Grands , elle trouvait dans une certaine mesure son application parmi les gens de la magistrature et ailleurs.
Page 346, n° 24. — Pendant que les grands négligent,... des citoyens s'instruisent.... (1692).
Clef de 1697 : « Des citoyens... , les ministres et les gens d'affaires.» Les clefs suivantes ne mentionnent plus que « les ministres. »
La clef Cochin annote ainsi la fin de l'alinéa, citant Colbert comme Tun des « citoyens » qui sont devenus ministres et ont donné leurs filles à des grands : a M. Colbert, fils d'un marchand de laine *, et devenu ministre et contrôleur général. Il a laissé plusieurs enfants, dont les trois filles ont été mariées à des ducs et pairs ^. Son fils M. de Seignelay lui a succédé en la charge de secrétaire et ministre d'État ; il avoit épousé en premières noces Mlle d'Alègre, d'une illustre maison, dont il n'a pas eu d'enfants^; en secondes noces il avoit épousé Mlle de Matignon, alliée à la couronne^, qui, après la mort de son mari, mort d'épuisement auprès des femmes, a épousé en secondes noces, au mois de février 1676, M. le comte de Marsan de la
manège d'enchanter les femmes. Son commerce, à qui ne vouloit que s'amuser,
étoit charmant Il se piquoit fort de toutes ses qualités, fort avantageux,
fort hardi , grand débiteur de maximes et de morales, et disputoit volontiers pour faire parade d'esprit. i> — Suivant Voltaire, Louis de la Feuillade « était l'homme le plus brillant et le plus aimable du royaume. »
1. Voyez la dissertation de M. P. Clément sur l'origine de la famille Colbert, dans les Lettres ^ instructions et mémoires de Colbert , tome I, p. 4^7 et suivantes. Le père de J. B. Colbert avait été commerçant en effet.