‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 107 sur 257 · C'est-à-dire ; constituez-lui une rente · texte numérisé non relu

C'est-à-dire ; constituez-lui une rente

2. Gui Crescent Fagon, qui de 1680 à 1698 avait été successivement médecin de la Dauphine, de la Reine et des enfants du Roi, avait tout récemment succédé (le 2 novembre 1693) à Daquin dans la charge de premier médecin du Roi. a Fagon, dit Saint-Simon (tome I, p. iio et m), étoit un des beaux et des bons esprits de l'Europe, curieux de tout ce qui avoit trait à son métier ; grand botaniste, bon chimiste, habile connoisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien.... Il étoit l'ennemi le plus implacable de ce qu'il appeloit charlatans, c'est-à-dire des gens qui prétendoient avoir des secrets et donner des remèdes, et sa prévention l'emporta beaucoup trop loin de ce côté. 11 aimoit sa faculté de Montpellier, et en tout la médecine, jusqu'au culte. A son avis il n'éloit permis de guérir que par la voie commune des médecins reçus dans les

facultés, dont les lois et l'ordre lui étoient sacrés » Il avait la

surintendance des eaux minérales de France, et celle « des démonstrations des plantes, de la chimie et de la chirurgie au Jardin des plantes, » à laquelle était attachée la nomination des trois professeurs démonstrateurs. {^Etat de la France^ tome I, p, 240 et 241, édition de 1712.)

agréablement et sans s'être fait craindre; on la sent plus tôt* qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. O Fagon Esculape ! faites régner sur toute la terre le quinquina et l'émétique ^; conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie ^ ; observez dans les cures , avec plus de pré-

r. Les éditeurs modernes ont imprimé plutôt^ suivant l'orthographe des anciennes éditions; mais la distinction que les grammairiens ont arbitrairement établie entre les formes plutôt et plus tôt n'existait pas encore, et nous sommes libres de donner ici à plutôt, quelle que soit son orthographe, le sens qui nous paraît le plus conforme à la pensée de l'auteur.

2. Fagon était l'un des défenseurs du quinquina, qui, importé en France vers le miUeu du dix-septième siècle, avait été l'objet de discussions très-vives : il est superflu de rappeler la guerre que lui avait faite Gui Patin*, en même temps qu'à l'antimoine, métal d'où l'on tire l'émétique. En achetant du chevalier Talbot le secret du remède anglais (1679), Louis XIV avait mis à la mode le quinquina, qui était le principal des médicaments dont se composait ce remède; divers traités sur la guérison des fièvres, de F. de Monginot, de Blegny et d'autres, l'avaient aussitôt rendu populaire, et la Fontaine en célébrait les mérites en 1682 :

Tout mal a son remède au sein de la nature. Nous n'avons qu'à chercher : de là nous sont venus

L'antimoine avec le mercure,

Trésors autrefois inconnus.

Le quin règne aujourd'hui : nos habiles s'en servent.

Quelques-uns encore conservent

Comme un point de religion L'intérêt de l'école et leur opinion.

Ceux-là même y viendront....

(La Fontaine, le Quinquina, chant II, vers 71-79.)

3. Dans sa jeunesse, Fagon avait fait, au profit du Jardin royal, divers voj'ages pour recueillir des plantes; ces voyages lui avaient valu les places de professeur de botanique et de chimie au Jardin du Roi. Il collabora au catalogue des plantes de ce jardin, publié en i665 sous le titre à^Hortus regius, et reçut la surintendance des enseignements qui s'y donnaient, lorsqu'il cessa d'être professeur : voyez ci-dessus, p. 199, la note 2.

* Mort en 1672.

cision et de sagesse que personne n'a encore fait, le climat, les temps, les symptômes et les complexions ; guérissez de la manière seule qu'il convient à chacun d'être guéri; chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables ; laissez à Corinne^ à Lesbie^ à Canidie^ à Trimalcion et à Carpus la passion ou la fureur des charlatans, (éd. 8.)

L'on souffre dans la république les chiromanciens et 6q. les devins, ceux qui font l'horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connoissent le passé par le mouvement du sas'^ ^ ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d'eau la claire vérité; et ces gens sont en efFet de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu'ils feront fortune, aux filles qu'elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment l'inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris ; ils trompent enfin à très-vil prix ceux qui cherchent à être trompés, (éd. 4-)

Que penser de la magie et du sortilège? La théorie 70, en est obscure , les principes vagues , inr;ertains , et qui approchent du visionnaire; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paroît un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes

I. ce Faire tourner le sas, ternies de magiciens, qui lorsque les bonnes gens les vont consulter sur quelque chose de perdu, font tourner le sas jusques à ce qu'il s'arrête en nommant le nom de la personne qui a pris la chose perdue, » {Dictionnaire de Fichelet.)

règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts, (éd. 4»)

L'on ne peut guère charger l'enfance de la connoissance de trop de langues, et il me semble que l'on devroit mettre toute son application à l'en instruire; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes , et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude ^ si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix , ou l'on n'a pas celle d'y persévérer ; et si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire ; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin, et qui demande des choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que la mémoire est neuve, prompte et fidèle ; que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend^. Je suis persuadé

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