‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 115 sur 257 · Le mot docile a été ajouté dans la 8^ édition · texte numérisé non relu

Le mot docile a été ajouté dans la 8^ édition

DE QUELQUES USAGES. 2i5

au contraire de ^il, çile , subtil^ subtile^ selon leur terminaison masculins ou féminins ^ Il a altéré les terminaisons anciennes : de scel il a fait sceau; de mantel ^ manteau; de capel,, chapeau ; de coutel., couteau; de hamel^ hameau; de damoiseL^ damoiseau ; àQJoui>ejicel^joU' penceau'^^el cela sans que l'on voie guère ce que la langue françoise gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce donc faire pour le progrès d'une langue , que de déférer à l'usage? Seroit-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique ? Faudroit-il , dans une langue vivante , écouter la seule raison , qui prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis , si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage ^? (éd. 7.)

Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et

1. Il faut remarquer que les adjectifs en il que cite la Bruyère viennent des mots latins qui ont un i long et portant l'accent ; tandis que les adjectifs en ile (pour les deux genres) ont en latin un i bref et atone. Ces derniers sont, comme dit M. Littré, des mots entrés secondairement dans la langue française ; la forme ancienne tirée de mobilis était meuble; de facilisy la langue ancienne eût dérivé fêle. Voyez le Dictionnaire de M. Littré, et son Histoire de la langue fran^ çaise, tome I, p. 242 et 243. Ronsard écrit fertil^ util^ sans e,

2. Ces mots au moyen âge se terminaient au cas sujet singulier et au cas régime pluriel en eh ou en aus^ iaus ; au cas régime singulier et au cas sujet pluriel en el. C'est la forme aus qui, perdant son jr, a fini par prévaloir dans les noms que cite ici notre auteur. Il n'est donc pas d'une exactitude rigoureuse de dire que l'on ait fait sceau de scel, manteau de mantel, etc.

3. Cette question, agitée par tous les auteurs de Remarques et (VOl?seri>ations sur la langue depuis Vaugelas, était toujours résolue dans le même sens. L'usage est le maître des langues vivantes, et l'emporte sur la grammaire et la raison : telle est la décision où tous se sont rencontrés, répétant avec Horace {Art poétique^ vers 71 et 7a) :

,... Si colet usus j Quem pênes arbitrium est et jus et norma loquendi.

.jti6 DE OUELOUF.S USAGES.

l'expression, parla clarté et la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de celui-ci, ou les vers de Laurent*, payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Desportes. Il faudroit, pour prononcer juste sur cette matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans nous en marquer le temps ni l'auteur ^ :

Bien à propos s'en vint Ogier en France Pour le pais de mescreans monder :

1 . Laurent a publié divers opuscules en vers, dont voici les titres : Relation du carrousel Dauphin j et courses de f estes faites à Versailles le 4 mars i685 ; la Magnifique adresse des chevaliers Maures au grand carrousel Dauphin à Versailles le i et a juin i685 ; Lettre en vers à Leurs uiltesses Royales Monsieur et Madame, ou Relation de ce qui s'est passé à la feste Dauphine de Chantilly depuis le 22 aoust jusquau 3o du juesme mois ; Elégie sur la mort de la reine d^ Espagne arrivée en 16 89. La plate relation de la fête de Chantilly dont il a été question au tome I, p. i34, i35 et 4^3, avait peut-être valu à son auteur quelque gratification de Monsieur le Prince : est-ce là ce que la Bruyère veut rappeler en écrivant ces mots : « payé pour ne plus écrire » ? Suivant M. Edouard Fournier {Comédie de la Bruyère.tome II, p. 369), auquel nous devons l'indication de la dernière pièce (la seule qu'ait omis de mentionner le P. Lelong), Laurent ne serait autre que Robinet, le versificateur qui continua jusqu'en 1670 la Gazette rimée de Loret, sous le pseudonyme de du Lorens.

2. Ces deux rondeaux étaient jadis célèbres. Ils font partie des quatre « Rondeaux antiques » qui sont en tête du Recueil de divers rondeauxy imprimé en 1639 et publié en 1640 chez Aug, Courbé (p. I et 5), et qui portent les titres suivants : Pour Richard sans Peur^ Pour Pierre de Provence^ Pour Galien restauré^ Pour Ogier le Danois. C'est le premier et le dernier que reproduit ici la Bruyère ; nous les retrouvons dans le Menagiana (tome II, p. 280, et tome IV, p. i5i), et avec les deux autres dans le recueil des Pièces intéressantes et peu connues^ publié par la Place (tome lïl, p. 34i), ainsi

Ja n'est besoin de conter sa vaillance, Puisqu'ennemis n'osoient le regarder.

Or quand il eut* tout mis en assurance. De voyager il voulut s'enharder ^, En Paradis trouva l'eau de jouvance , Dont il se sceut de vieillesse engarder Bien à propos.

que dans un recueil manuscrit de vers composés ou copiés, dans la première partie du dix-septième siècle, pour Mme de Villarceaux*. Suivant M. Ed. Fournier [Comédie de la Bruyère^ tome I, p. 69), c'est de ce manuscrit (p. 5o et 5s>., cotées 7 et 9) que l'auteur des Caractères a tiré les rondeaux Pour Richard et Pour Ogîcr ; mais l'omission des titres, et surtout les variantes que présente le texte donné par la Bruyère, démontrent qu'il ne les a empruntés ni au cahier de vers de Mme de Villarceaux, ni au recueil de Courbé. — La Monnoie est d'avis que ces rondeaux sont du dix-septième siècle (voyez ci-après, p. 218, note 3); suivant M. Paulin Paris (voyez l'édition de Walckenaer, Remarques et Eclaircissements, p. 747), l'absence de tout hiatus ne permet point d'admettre qu'ils aient été composés avant la fin du seizième siècle, ou même peut-être avant le règne de Louis XIII. Il est vraisemblable en effet que la Bruyère s'est trompé en les prenant pour anciens. Ce pastiche a été fait par un évêque de Rieux, si l'on en croit le Menagiana et une note du recueil des Pièces intéressantes : le Menagiana ne lui attribue que l'un d'eux ; mais les quatre sont du même auteur suivant le recueil de la Place. — Nous conservons par exception, dans le texte de ces rondeaux, l'orthographe et l'accentuation que donnent les éditions originales, et particulièrement la neuvième.

1. Manuscrit de la collection Gaignières : « Après qu'il eut, » — Nous ne mêlerons aux variantes des éditions de la Bruyère que celles que présentent ce manuscrit et le Recueil de divers rondeaux^ laissant de côté le Menagiana et le recueil des Pièces intéressantes ^ l'un et l'autre postérieurs à la publication des Caractères.

2. Ce mot est l'un de ceux qui ont rendu suspecte à M. Paulin Paris l'antiquité de ces rondeaux. Il ne se trouve ni dans le manuscrit ni dans le Recueil de divers rondeaux, qui donnent :

De voyager se voulut hasarder.

* Ce manuscrit est conservé à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignières, n» 2872. M. Lud. Lalanne en a publié des extraits dans la Correspondance littéraire du 10 novembre 1860, p. 7.

2i8 DE QUELQUES USAGES.

Puis par cette eau son corps tout décrépite Transmué fut * par manière subite En jeune gars, frais, gracieux et droit.

Grand dommage est que cecy soit sornettes Filles connoy ^ qui ne sont pas jeunettes, A qui cette eau de jouvance viendroit Bien à propos ^.

De cettuy preux'* maints grands clercs ont écrit Qu'oncques dangier^ n'étonna son courage : Abusé fut par le malin esprit'', Qu'il épousa sous féminin visage.

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