‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 140 sur 257 · Voyez ci-après, p. 370 et 871, note xi · texte numérisé non relu

Voyez ci-après, p. 370 et 871, note xi

fourni une anecdote au caractère de Mênaïque : c'est celle du chien renfermé dans une armoire. Elle est ainsi racontée par Saint-Simon dans Tune de ses notes sur le Journal de Dangeau (tome I, p. 189 et 140) :

« M. le prince de la Roche-sur- Yon. depuis prince de Conti, étoit fort distrait. Le jour qu'il partit {pour la Pologne ^ le 11 mars i685), il dina chez Mme la princesse de Conti, sa belle-sœur, puis alla dans son appartement, où il fut quelque temps seul, et partit de là; un bas valet resté dans l'appartement entendit longtemps quelque chose, qui, le soir fort tard, l'obligea d'ouvrir toutes les portes jusqu'au cabinet, où il fut bien étonné de trouver sur la table la cassette de M. le prince de Conti ouverte, et tous ses papiers, partie dedans, partie dehors, et d'entendre les cris d'une chienne, enfermée dans une armoire dont la clef ne se trouva point et que M. le prince de Conti avoit emportée, croyant y avoir remis sa cassette et ses papiers, ï

La Bruyère faisait déjà partie, en i685, de la maison de Condé; il ne plaça cependant cette anecdote dans le caractère de Ménalque qu'en 1694.

En résumé, nous voici en présence de trois Ménalques pour un : Brancas, Mauroy, le prince de Conti. Mais pour tous ceux qui ont parlé de Ménalque, commentateurs, historiens ou critiques, Ménalque est Brancas: aussi M. Edouard Fournier exprime-t-il avec exactitude le sentiment de tous en écrivant Ménalque-Brancas^ . Mauroy, distrait obscur que la Bruyère n'a peut-être point connu, n'est qu'incidemment nommé dans les clefs, à propos de l'une des méprises de Ménalque qui sont communes à tous les rêveurs ; et c'est dans notre édition que pour la première fois paraît le nom du prince de Conti.

Mais n'aurait-on pas fait fausse route ? Est-ce bien pour peindre Brancas que la Bruyère écrivit ce caractère?

« On est persuadé, dit Brillon au sujft de ce portrait y que dans l'ébauche il représentoit quelqu'un. L'auteur, qui craignoit qu'on ne reconnût l'original, a grossi les traits, chargé les couleurs, et a si fort défiguré la copie, qu'elle ne ressemble à personne. J> {Sentiments crl-

1. Comédie de la Bruyère, tome II, p. 5i5 et 594. — « Ou sait que M. de Brancas lui servit de type, dit ailleurs (tome I, p. 42) M. Fournier en commentant ce caractère. Il l'a si bien peint qu'il dut certainement faire au moins son esquisse d'après nature. » — Saint-Simon semble avoir accepté sans réserve l'interprétation des clefs : « Il est.... célèbre, dit-i! de Brancas (tome IV, p. 120), par ses prodigieuses distractions, que la Bruyère a immor = talisëes dans ses Caractères. »

tiques, p. 367). Un peu plus tard, dans son Apologie de M, de la Bruyère i^p. 249), le même Brillon a répété la même insinuation : « Ce caractère étoit appliqué à un homme du premier rang; M. de la Bruyère s'est vu par là obligé de prendre des mesures et de lui donner une certaine étendue qui le mît hors de la ressemblance. »

La conjecture est vraisemblable. Elle explique fort bien ce qu'il y a d'excessif dans ce caractère si longuement développé. Mais quel est le personnage dont le portrait, d'abord fidèlement ébauché, aurait ainsi disparu sous les retouches elles surcharges? Ou il faut rejeter le témoignage de Brillon, qui nous montre la Bruyère essayant de déjouer la perspicacité du lecteur, ou il faut écarter le nom de Brancas, puisque du premier coup tous les contemporains ont cru le reconnaître. Tel est notre sentiment, mais ce n'est pas, il est vrai, l'avis de M. Edouard Fournier, qui n'a rien trouvé d'inconciliable entre l'explication de Brillon et l'interprétation des clefs.

« Quand la i^e édition des Caractères parut (dit-il tome I, p. 42)» en 1687, il y avait sept ans déjà que Brancas était mort. C'était assez pour qu'il (la Bruyère) n'eût pas l'air, en lançant le portrait, d'insulter au deuil d'une famille. Il ne l'osa cependant pas. Onze ans lui semblèrent nécessaires entre la disparition du type et l'apparition du portrait qui devait le ressusciter. Le caractère de Ménalque ne parut qu'en 1691, dans la 6^ édition. On s'en amusa, tout en le trouvant trop exagéré. On ne voyait pas que cette exagération même était un ménagement, et que la Bruyère l'avait faite à plaisir, pour mettre le portrait hors de la vraisemblance et empêcher ainsi l'application trop directe. »

Mais la Bruyère avait-il de ces ménagements? Quelle considération l'eût empêché de faire un portrait ressemblant et reconnaissable de Brancas vivant ou mort? Brancas n'avait jamais fait mystère de ses distractions, qui d'ailleurs n'étaient pas toutes involontaires, si l'on en croit Bussy , car il l'accuse de s'en être fait un mérite '. Elles étaient si connues que nul ne pouvait s'étonner que la Bruyère en eût recueilli le souvenir.

I. a Le Roi, écrit Bussy, le 3o avril 1680 (tome V, p. iio), vient de donner cent mille francs à Brancas, pour le récompenser de sa charge de chevalier d'honneur de la Reine mère, qu'il avoit perdue par sa mort, après l'avoir achetée vingt mille écus. C'a été une justice que le Roi a faite, et j'aime à lui en voir faire. Ce n'est pas que j'estime Brancas : il a de la qualité et de l'esprit, à ce qu'on dit; mais il a un air important qui feroit haïr le cavalier du monde le plus accompli. De plus, il est d'ordinaire assez distrait, et comme il a vu que ses rêveries ont fait rire le Roi quelquefois, il les a outrées pour se faire un mérite d'une imperfection qui faisoit parler de lui, n'y pouvant réussir par de meilleures voies, j»

CLEFS KT COlMMEJNTAIRES. 289

Le premier Ménalque, à notre sens, n'était donc pas Brancas. Serait-ce le prince de Gonti? Celte fois la Bruyère eût parfaitement réussi à dissimuler son premier dessein, car c'est une rencontre fortuite qui nous a fait retrouver l'une de ses distractions dans l'historiette du chien enfermé *. Mais, tout distrait qu'il pût être, le prince de Conti, en qui Saint-Simon et Lassay nous montrent l'un des plus aimables et des plus séduisants personnages de la cour, était assurément fort différent de Ménalque.

Cherchons ailleurs, et prenons M. Fournier lui-même pour guide. « Le distrait, écrit-il (tome I, p. 335) en traçant le portrait du duc de Bourbon, existait aussi par un coin chez Monsieur le Prince, dont, Lassav nous le dit encore^, les distractions étaient surprenantes. Quand le Ménalque des Caractères le fit rire, c'est donc un peu de lui-même qu'il s'amusa. »

« Un peu, » est-ce assez dire? Dans l'ébauche, Ménalque n'aurait-il pas été le fils du grand Condé, M. le prince Henri-Jules de Bourbon, dont les colères et les distractions avaient dû si souvent faire souffrir la Bruyère, et dont il aA-^ait si grand intérêt à ménager l'amour-propre, étant son gentilhomme ordinaire? Détachez du caractère les traits outrés et les historiettes recueillies de divers côtés : Ménalque qui crie, gronde, s'emporte, qui parle tout seul, qui a de certaines grimaces, qui n'est ni présent ni attentif à ce qui fait le sujet de la conversation, que Ton prendrait pour un stupide, pour un fou, pour un homme fier et incivil, pour un inconsidéré, etc., ressemble beaucoup au personnage que Saint-Simon nous montre oc colère et d'un emportement à se porter aux derniers excès, même sur des bagatelles^,... plein d'humeur et de caprices..,, toujours incertain, » et dont les « distractions étoient surprenantes, » au témoignage de Lassay.

Tout en considérant Monsieur le Prince comme ayant tenu sa place, et une grande place, dans la pensée de la Bruyère écrivant le portrait de Ménalque, nous nous garderons bien de lui attribuer tout ce que nous croyons ne point convenir à Brancas ou à quelque autre distrait célèbre. Ainsi Ménalque élève auprès de soi « un fils naturel, » et malgré son désir de taire le secret de sa naissance, « il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour » (p. 14). Monsieur le Prince a eu, non pas un fils naturel, mais une fille naturelle, née

1 . Saînt-Sîmon, qui la raconte, ne s'est pas souvenu que la Bruyère l'avait notée, ou plus vraisemblablement il ne l'a pas su, car elle est l'une des additions insérées après coup dans la 7® édition des Caractères.

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