‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 141 sur 257 · Mémoires, tome Vil, p. 1 38 et · texte numérisé non relu

Mémoires, tome Vil, p. 1 38 et

La Bruyère, ti ig

d'une liaison avec Mlle de Marans. Assurément il y aurait témérité à voir dans les distractions de Ménalque, au sujet de ce fils, un souvenir de celles auxquelles Monsieur le Prince aurait pu s'abandonner à l'égard de sa fille. D'une part, elle a été élevée loin de son père, et n'a jamais pris place, que nous sachions, parmi les gens de sa maison; elle ne faisait même à Chantilly que d'assez courts séjours. D'autre part, il est douteux que son père ait jamais dissimulé son existence à sa femme et à ses enfants, car il l'avait fait élever sous le nom de Mlle de Guenani, anagramme de son nom : Enghien {Anguien)^ et de plus il la reconnut en 1693 sur la demande même de Madame la Princesse; elle avait alors vingt-quatre ou vingt-cinq ans. (Voyez Dangeau, tome IV, p. 3oy, et tome XIII, p. 120; les Cours galantes de M. G. Desnoiresterres , tome II, p. 3ii et suivantes; et les Causeries du lundi de M. Sainte-Beuve, tome IX, p. 149.)

Nous écartons donc sur ce point un rapprochement entre Ménalque et Monsieur le Prince; mais il est un autre endroit où nous sommes tenté de rechercher quelque allusion aux conversations de l'hôtel de Condé. Ménalque veut marier son fils à la fille d'un homme d'affaires. Du côté des Condé , nulle mésalliance de ce genre. Mais Monsieur le Prince eût-il pu se glorifier sans imprudence des alliances de sa famille, lui qui acceptait pour bru l'une des bâtardes de Louis XIV? Supposez un instant, quoique rien ne confirme cette hypothèse, qu'il lui ait échappé devant la Bruyère quelque parole inconsidérée sur les alliances des Condé au moment même où se préparait le mariage de son fils : à quel autre tour que celui qu'il a pris pouvait recourir la Bruyère pour enrichir de ce trait le caractère de Ménalque?

Parmi les anecdotes que la Bruyère emprunte aux conversations que défrayaient les distractions des rêveurs célèbres, il n'en est aucune qui paraisse avoir été fournie par la Fontaine. Il est moins certain que la Bruyère n'ait rien tiré des distractions de Racan, qui, lui aussi, comme tous les Ménalques, se heurtait « par la rue, » et jetait ce qu'il eût dû garder à la main (voyez les Historiettes, tome II, p. 35 et suivantes). Tallemant le montre une fois s'installant chez M. de Bellegarde comme s'il était chez lui, et prenant la chambre de Mme de Bellegarde pour la sienne; une autre fois, ramenant Chapelain de l'Académie quand il croyait ramener Patru : deux passages du caractère de Ménalque rappellent ces deux traits; voyez, p. 8 : Une autre fois, etc.; et p. 10 : Ménalque descend, etc.

Il est superflu de le faire remarquer, ce caractère peut servir à montrer ce qu'il se mêlait de grossièreté aux habitudes de cette société si polie, si raffinée sur certains points : on pouvait cracher sur le parquet d'une chambre pour peu que l'on fût familier dans la

maison (p. 10, lignes 7-9; conférez tome I, p. 274, ligne 19); à table, on jetait à terre ce que l'on avait de trop dans son verre (p. 12, lignes i3-i7; conférez tome I, p. 221, lignes 16-19).

Page 18, n° 17. — Il y a d'étranges pères.,.. (1687.)

Clefs des éditions Coste imprimées en France : a M. le duc de Gesvres, ou Banse le père. y>

Le nom du duc de Gesvres devait tout naturellement prendre place à côté de cette réflexion. « Ce vieux Gesvres % dit Saint-Simon (tome II, p. 352 et 353), étoit le mari le plus cruel d'une femme de beaucoup d'esprit, de vertu et de biens, qui se sépara de lui *, et le père le plus dénaturé d'enfants très-honnêtes gens qui fut jamais. L'abbé de Gesvres ^ étoit depuis quelques années camérier d'honneur d'Innnocent XI, et tellement à son gré, qu'il l'alloit faire cardinal, lorsque l'éclat entre lui et le Roi fît appeler tous les François sur le démêlé des franchises. L'abbé de Gesvres y perdit tout, mais revint de bonne grâce. Le Roi, qui en fut touché, lui donna, en arrivant, de plein saut, l'archevêché de Bourges, quivenoit de vaquer par la mort du frère de Châteauneuf, secrétaire d'État ■*. Le duc de Gesvres en furie alla trouver le Roi, lui dit rage de son fils, et fit tout ce qui lui fut possible pour empêcher cette grâce. Le marquis de Gesvres^, il l'a traité, lui et sa femme, comme des nègres, toute sa vie, au point que le Roi y est souvent entré par bonté.... Quand on lui parloit de ses grands revenus, du mauvais état de ses affaires malgré sa richesse, du désordre de sa maison, et de l'inutilité et de la folie de ses dépenses, il se mettoit à rire et répondoit qu'il ne les fuisoit que pour ruiner ses enfants. Il disoit vrai, et il y réussit complètement.... »

1 . Léon Potier, duc de Tresmes, dit duc de Gesvres, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roi, gouverneur de Paris, etc., mort en 1704.

Page 1