La Fare me disoit un jour tout en colère
« Sais-tu que ta maîtresse est friponne et légère?
Romps des fers qu'en honneur tu ne peux plus porter;
Laisse-la désormais, et songe à l'éviter.
— Le Conseil est très-bon, et d'un ami sincère,
Lui dis-je, et je croirois que l'on ne peut mieux faire,
Cher ami, que d'en profiter ; Mais son esprit m'amuse ; elle a l'art de me plaire, Et je ne l'aime plus assez pour la quitter. » (Tome IT, p. 98.)
2. Voyez tome II, p. 96 : ^ la même (Madame D*^''*), pour la prier de le venir voir pendant sa goutte en 1703.
3. Cette même année 1708, l'abbé Courtin écrivait à Chaulieu (tome I, p. l35 et i36) :
Te souvient-il, abbé, de ces beaux yeux Dont trop longtemps tu fus amant fidèle? C'étoit pourtant une simple mortelle.
Et par tes vers tu l'élevois aux cieux. Libre à présent et sans inquiétude, Tu vis content et tu fais ton étude De la tranquille et sage volupté.
Chaulieu, qui dans sa réponse à Courtin (p. 142) se prétend
Revenu des erreurs après de longs détours,
rappelle à la Fare , vers la même époque , sa longue passion pour Mme de Boislandry, et s'excuse de l'avoir aimée malgré ses infidélités (tome I, p. 288) :
Marquis, à qui le fond de mon âme est connu.
Tu sais que mon cœur, prévenu
Longtemps pour un objet aimable.
Ne pouvant se résoudre à le trouver coupable
Malgré son infidélité.
Chercha dans la nécessité
D'un changement inévitable
Des raisons pour rendre excusable.
Parmi tant d'agréments, tant de légèreté.
4. Voyez la correspondance de Matthieu. Marais avec Mme de Merigniac,
CLEFS ET COMMENTAIRES. Tii
Revenons aux années 1698 et 1694, époque tout à la fois du procès ou plutôt de la menace du procès, et de la publication du caractère à'Artén'ice, Quelle était la secrète pensée de la Bruyère quand il l'écrivait et le publiait?
et L'hommage, dit Walckenaer (p. 726), que la Bruyère rendait à Mme de Boislandry, dans son livre si estimé et si répandu, dut la consoler en partie des blessures qui lui étaient faites par les chansonniers. La Bruyère flattait dans Mme de Boislandry le sentiment le plus fort chez une coquette, la vanité. De telles louanges prouvaient beaucoup, et il était bien évident que cette parfaite amie du sévère moraliste, de l'amer censeur des femmes, avait réussi à le mener plus loin que l'amitié. »
Quelques années plus tard, M. Sainte-Beuve écrivait dans un article sur la Bruyère : ce Comme il sent bien le mérite de certaines femmes, leur charme élevé, profond quand elles joignent l'agrément à l'honnêteté ! Il en aima pourtant qui passèrent pour légères, et il s'est piqué de les venger. On cite une Mme d'Aligre dont il a fait un portrait charmant, d'un tour inattendu : « Il disoit que l'es- « prit dans cette belle personne, etc. » C'est un diamant pur que ce petit fragment, comme il l'intitule. Et si l'on regarde à la nature des propos qui sont restés attachés au nom de cette dame, on admire la délicatesse du peintre d'avoir ainsi loué une femme qui avait eu les plus odieux démêlés avec son mari et qui avait été chansonnée. Quel plus touchant dédommagement, et quelle revanche immortelle contre l'opinion qui la harcelait et l'insultait! M. Destailleur* veut douter que tant d'éloges puissent s'adresser à une femme compromise : c'est n'apprécier qu'à demi la générosité de la Bruyère. » (Noweaux lundis, tome I, p. 134.)
Si la Bruyère a écrit ce fragment après l'humiliation que reçut Mme de Boislandry, quel hommage précieux pour elle en effet ! Et même s'il l'écrivit avant les querelles conjugales, combien encore dut en être flattée la vanité à'' Ârténice ! 11 nous reste cependant à citer un commentaire où le caractère à''Ârténice est tout différemment compris : c'est celui de M. Edouard Fournier, l'ingénieux auteur de la Comédie de la Bruyère, et le seul critique qui ait voulu voir dans ce portrait autre chose qu'un éloge. Désireux de ne pas affaiblir son argumentation, nous reproduirons in extenso, parmi les pages qu'il consacre à Mme de Boislandry et qu'il appelle « le plus difficile
dans les Mémoires de Matthieu Marais, tome T, p. ifïo, édition de M. de Lescure, et le Chansonnier Maurepas, tome XT, p. 3i3.
X. Ainsi que M, Destaiileur, M. Desnoiresterres a mis en^doute l'identité Ôl^ Arténice et de Catherine de Boislandry : voyez les Cours galantes, tome II, p. 2f)I.
et le plus délicat de tous ses chapitres, » la plupart de celles où il établit sa nouvelle explication, qui est inacceptable, à notre avis.
« Jusqu'ici, dit M. Fournier (tome II, p. 447), nous n'avions guère eu de lui {de la Bruyère) que des portraits vivement, vertement accentués, presque des caricatures, à prendre le mot dans le sens modéré qu'on lui donnait alors. Cette fois, c'est une miniature de Pelitot qu'il nous donne, avec des nuances de coloris idéal, comme on en trouve chez Largillière. Je me suis défié.
« Tant d'éclat dans l'éloge, sans ombre apparente, sans réticence visible, me mit en soupçon pour cet éloge même, venu d'une telle main. Je me demandai s'il était possible que sa malice abdiquât ainsi tout d'un coup, et peu à peu j'arrivai , connaissant le terrain, à trouver que l'ironie était là, comme partout, cachant sa pointe dans la fleur de la louange et se faisant un poison de son parfum.
« Ce qui me guida dans cette découverte, ce fut un examen plus attentif du portrait, au point de vue de la forme toute nouvelle qui lui est donnée et de la place qu'il occupe; mais ce fut surtout la connaissance enfin acquise du caractère même et de la vie de la personne à qui la Bruyère pensait quand il le peignit.
« Il nous le présente avec un titre, unique chez lui; il l'intitule : Fragment. Ce n'est qu'un débris d'émail, où l'on devra chercher, non une physionomie entière, mais un côté de physionomie; non le rayonnement d'une existence complète, mais le reflet d'une seule partie de cette existence, prise dans son passé (car le chapitre commençant par ces mots : // disait n'indique rien du présent), cueillie,
examinée, enfin, dans son printemps, car dès les premières ligues la femme représentée apparaît comme étant « trop jeune et trop fleurie « pour ne pas plaire, n
« Pourquoi cet appel au passé, s'interrompant sans conclusion , juste au moment où le présent devrait le continuer? ne serait-ce point parce que celui-ci n'en fut pas la continuation parfaite; et alors ne faudrait -il pas chercher dans l'esquisse inachevée de la Bruyère, faisant si bien voir ce qui avait été, la condamnation de ce qui fut depuis?
« C'est ce que je fus insensiblement conduit à penser. Je ne doutai même plus, lorsqu'en regardant de plus près, je vis que ce portrait, au lieu d'être au chapitre du Cœur ou à celui des Femmes^ se lit au chapitre des Jugements , si terrible pour la vanité de nos illusions, si cruel sur « la misère de la prévention ; » lorsque je songeai surtout que celle dont la vie s'y trouve étalée avec tant d'élogieuse complaisance pour sa jeunesse, et tant d'oubli, plein d'ombres, pour ce qui suivit, est Catherine Turgot, aussi charmante et délicatement vantée sous son nom de jeune fille qu'elle fut cruellement fameuse sous son non\ d'épouse^ Mme de Boislandry. »
CLKiS ET COMMENTAIRES. W^
Il disait Cette entrée en matière est le premier argument de
M. Fournier. « Il disait^ » donc il ne dit plus : ce verbe au passé lui semble une preuve que le portrait n'est plus ressemblant, au moment même où il est écrit, et que l'auteur a voulu en donner avis
au modèle et au public. Mais il disait est tout simplement, ce me
semble, un tour qui rappelle celui d'Alceste s'adressant à Oronle :
Un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom,
Je disois, en voyant des vers de sa façon —
.... Je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme....
Je lui raettois aux yeux, etc. '.
Ou encore ces vers d'Arsinoé s'adressant à Célimène :
Hier j'étois chez des gens de vertu singulière,
Où sur vous du discours on tourna la matière^....
El celte réponse de Célimène :
En un lieu l'autre jour où je faisois visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,. Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien''
Alceste, Arsinoé et Célimène emploient ce tour pour faire la critique des gens en leur présence : la Bruyère s'en est servi pour l'éloge. Cet imparfait, après tout, ne vient-il pas très-naturellement dans un morceau que l'auteur présente comme le feuillet égaré d'un roman ?
M. Fournier tire un second argument de la coquetterie et des aventures de Mme de Boislandry. Divisant sa vie en deux parties entièrement dissemblables, il nous montre dans l'une Catherine Turgot candide et pure; dans l'autre, Mme de Boislandry femme galante, presque dévergondée. La raison de la métamorphose qui a fait de la <( pure et charmante jeune fille « une mauvaise épouse est « l'intrusion d'un sot mari, » nous dit-il*. Ainsi unie à un « époux ridicule, »