Ibide/Hj vers9i5 et suivants
4. a Pour Mlle Turgot, comme pour tant d'autres, chez qui réi)ouse continue si mal la pure et charmante jeune tille, il y eut, entre ce qu'elle était et ce qu'elle devint, l'intrusion malséante d'un sot mari. » [Comédie de la Bruyère, tome II, p. 4'>2.) — « La pensée de la Bruyère au sujet de ce miiriage, dit encore M. Fournier (p. 4-'>4 ) » «st facile k deviner. Quand, dès l'apparition de sou livre, qui suivit d'assez près, il parla de l'espèce de fatalité que la richesse des
et « n'ayant rien pour se distraire du dégoût que lui inspirait son mari, pas même la maternité, puisqu'une fille, seule enfant qu'elle ait eue, était morte huit mois après sa naissance, » Mme de Boislandry, ajoute-t-il, se jette « avec toute la fougue d'une dissipation désespérée » dans la société de Chaulieu et de ses amis, et devient aussitôt une Ricane te éhontée.
Soit, Mme de Boislandry fut coquette, elle eut pour le moins trois ou quatre amants de 1698 à 171 1, nul ne peut le nier; mais pour savoir si le portrait qu'en a fait la Bruyère est un hommage sincère ou une ironie, il faut se tenir aux années 1698 et 1694, à l'époque où la coquetterie de Mme de Boislandry éveille peut-être justement déjà la jalousie de son mari, mais où un galant homme peut encore prendre sa défense ; « Avec une bonne conduite, elle a de meilleures intentions, » dit la Bruyère. Jusque-là Chaulieu ne l'a pas compromise*. Le souvenir de ce qu'elle devint plus tard à son école ne doit donc pas la faire reléguer, dès 1694, parmi les femmes qu'un honnête homme, même un honnête homme du temps de Louis XIV, n'aurait pu louer sérieusement et sans ironie. Les moralistes du dixseptième siècle n'avaient point de telles rigueurs.
Quand M. Fournier, au surplus, oppose la jeune fille à la jeune femme, il faut se rappeler que Mme de Boislandry s'est mariée enfant, et que c'est bien certainement de la jeune femme, et non de la jeune fille, que nous avons le portrait. Portrait flatté, sans nul doute, et qui devait bientôt cesser d'être ressemblant, comme il serait arrivé
dots jette dans les mariages *^, il me semble qu'il fait allusion à Catliei'ine; mais plus tard il me paraît encore mieux y penser, lorsqu'il dit : « Les belles « filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu'elles ont maltraités, ou <c par de laids, ou par de vieux, ou par d'indignes maris**, m "L'indigne était M. de Boislandry, dont on disait : a C'est un pied plat, » ou bien : « Il n'y a ce jamais eu un plus grand sot. » — Nous avons quelque peine à voir une allusion à Catherine dans les réflexions que mentionne M. Fournier. Mariée ti'ès- jeune, elle n'a pu être une de ces filles « riches » qui laissent « échajjper les premières occasions » et se préparent ainsi « un long repentir, w De plus, est-il vraisemhlahle qu'à treize ans elle eût déjà « maltraité » des amants?
I. Saint-Marc attx-ibue à Chaulieu deux pièces intitulées: «Sur Mlle D. T., qui aimoit éperdument un moineau franc» {OEuvres de Chaulieu, édition de 1774, tome II, p. 2-5i et aSa; et édition de 1760, tome II, p. 64) : ces pièces, qui n'ont pas été retrouvées dans les manuscrits de Chaulieu, semblent s'adresser à une jeune fille de plus de treize ans, et l'on sait que Catherine s'est mariée à cet âge. Quoi qu'il en soit, personne n'a jamais proposé de lire De Turgot à-AQS les lettres D. T., et nous ne savons aucun autre document qui permette de conjecturer que Chaulieu ait connu Catherine avant 1694.
* Tome 1 de cette édition, p. 189, n" 60 ** Ibidem f p. 190, n° 62.
pour celui qu'on eût pu tracer de Mme Ulrich au moment où la Fontaine en fît la rencontre ; mais tel que pouvait et que devait l'écrire un indulgent ami, ou encore un amoureux sincère. La Bruyère est peut-être ici cet amoureux : il n'est pas un amoureux qui raille et qui se venge lui-même, encore moins un moraliste qui venge la morale outragée.
Mais ne veut-on pas admettre que le caractère d'Jrtenlcey écrit en 1694, puisse être le portrait sérieusement fait d'une femme accusée par son mari et près d'être aLandonnée par lui? deux conjectures se présentent, qui nous semblent préférables à l'interprétation que nous discutons. Peut-être ce caractère a-t-il été écrit plusieurs années avant qu'il fût imprimé, dans ces premiers temps de mariage où Mme de Boislandry n'est encore qu'une coquette dont les aventures, si elle en a, ne font pas grand bruit : ce ne serait pas le seul morceau que la Bruyère eût gardé quelques années sur sa table ou dans sa cassette avant de l'envoyer à l'imprimerie*. La date de 1693, donnée aux différends de M. et Mme de Boislandry par un collectionneur de chansons déjà vieilles, est peut-être inexacte : c'est la seconde conjecture. Au mois de novembre 1698, M. Turgot Saint-Clair écrit un madrigal à Mme Deslioulières ; or l'on aurait peut-être droit de s'étonner qu'il fît du bel esprit à cette époque, si c'est au mois de mai de la même année que l'honneur de sa fille a été soumis à l'expertise de Passerai et de Bessière, et dans les mois suivants que se discutent les questions relatives à la séparation. De plus, les vers de Chaulieu extraits du a Voyage de V Amour et de V Amitié, fait pour Madame D. » (voyez ci-dessus, p. 826), ont une date certaine, celle du ler jajivier 1696 : or le poète semble y faire allusion à des « maux » tout récents.
Quel que soit le mérite de son interprétation nouvelle, M. Fourmer ne prétend pas avoir surpris le secret de la Biuyère : il pense avoir retrouvé celle qui avait eu cours chez les contemporains , et c'est encore un point sur lequel je ne saurais être de son avis.
« Le deuil, » dit-il (p. 478) après avoir raconté l'histoire de la séparation de Mme de Boislandry, et la consolation qu'elle dut trouver à ses ennuis dans une liberté plus grande, « le deuil dura davantage chez ses amis, qui, comme la Bruyère, l'ayant admirée dans la candeur de sa pure jeunesse, avaient à gémir des doutes sans nom dont elle avait subi l'outrage, et qu'une justification médicale ne pouvait pas tous
l. Voyez la Notice biographique. — Cette hypothèse u déjà été proposée par M. Desnoiresterres : « Bien que ce portrait ait été publié pour la première foiâ eu 1694» dans la 8^ édition, il est impossible que la Bruyère ne l'ait pa* tracé avant ces déplorables débats, » {Cours galantes, tome 11, p. 25t.)
détruire. Ceux qui n'eurent pas à dire leur opinion furent les moins à plaindre. La Bruyère fut obligé de dire la sienne. Une nouvelle édition de son livre était attendue. Depuis deux ans, ce qui était bien long, il n'en avait pas donné. On était donc de la curiosité la plus impatiente pour les nouveaux chapitres que, suivant l'usage, on espérait trouver dans cette édition, au sujet des choses qui avaient pu faire événement depuis la dernière.
a L'aventure de Mme de Boislandry était la plus intéressante de toutes. On l'y guetta d'autant plus qu'on n'ignorait pas qu'il avait connu la dame. Comment pourra-t-il en parler? Qu'en dira-t-il? 11 s'en tira, comme on l'a vu, avec la délicatesse la plus exquise, la plus discrète, mais aussi la plus terrible.
« Dans son livre, qui reparut en effet peu de mois a])rès, et qui dut être si avidement dévoré aux endroits où un signe nouveau, « qu'on avoit exigé de lui, » indiquait les additions nouvelles*, on ne trouva qu'un regret voilé. Mais, placé comme il l'était, au chapitre des Jugements^ c'est-à-dire des choses qui se démentent, désillusions ou contradictions humaines, ce regret plein d'éloges pour le passé, sans un mot poui- le présent, sur le seuil duquel il faisait un arrêt si brusque, fut, je le répète et vous le penserez comme moi, la plus navrante des condamnations. La Bruyère ne pouvait rien de plus fort, comme leçon, contre Mme de Boislandry, et pour la faire rentrer en elle-même, que d'opposer au désordre public de la femme ce que la jeune fille avait fait espérer de vertus : au fruit gâté, la fleur sans tache. »
Si les lecteurs des Caractères avaient « guetté a avec tant d'impatiente curiosité l'apparition de la 8^ édition pour y trouver le sentiment de la Bruyère sur la mésaventure de Mme de Boislandry, comment son nom aurait-il échappé aux annotateurs? Le silence de tous les contemporains, moins Chaulieu, nous donne au contraire lieu de croire qu\4rtenice n'a été reconnue que de bien peu de personnes.
Qu'elle se soit reconnue d'elle-même ou qu'elle ait reçu de la Bruyère la confidence de la pensée secrète qui a inspiré ce ffag" ment ^ ne doutons pas qu'elle n'ait bien accueilli cet hommage, et qu'elle n'ait pris plaisir à s'en prévaloir quelque jour auprès de Cihaulieu. M. Fournier, si je ne me trompe, croit que Chaulieu vit tout simplement un éloge dans le caractère à^Arténice'^ : c'est assurément ce qu'y a vu Mme de Boislandry, et nous demandons la permission de l'y voir aussi.
Nous souhaitons qu'il se découvre quelque part, soit des lettres