La Bruyère a écrit : « tout de détail
5oo LETTRES.
est contente de lui et de ses réponses. Cela s'est passé sérieusement dans le cabinet, où il n'y avoit personne que Leurs Altesses et moi. Madame la Duchesse a remis la partie à dimanche prochain, dont j'ai une fort grande joie. Cela me fait souvenir des projets de Chantilly. Il faut, Monseigneur, persévérer dans cette méthode, si Votre Altesse veut absolument que Monsieur le duc de Bourbon soit savant : il le deviendra par là, et sans cela jamais. Quand vous m'aurez donné la j^ermission de vous rendre compte des études de Madame la duchesse de Bourbon, je le ferai avec la même exactitude. Je me fais un devoir étroit et un sensible plaisir de les avancer tous deux. Je suis très-respectueusement, Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
Lundi au soir [7 janvier i686], à Versailles,
Au dos : A Son Altesse Sérénissune Monseigneur le Prince, à Chantilly ; et d'une autre main : M» de la Bruyère, ^ ianvier 1686^.
I . Coudé avait passé à Versailles une partie de novembre et de décembre. Il y était venu le i5 novembre et y était resté pour le moins huit à dix jours ; il y était revenu le 2 décembre, et s'y trouvait encore le 10, jour où il vit danser dans un opéra la jeune duchesse de Bourbon (Daugeau, tome I, p. 253, 255, 261, 264) : ces séjours nous donnent la raison de l'interruption de la correspondance de la Bruyère pendant deux mois.
LETTRES. 5oi
TA BRUYÈRE \ CONDÉ
Ce lundi [14 janvier t686], à Versailles, Monseigneur,
La répétition fut hier continuée dans le cabinet de Madame la Duchesse et en sa présence. Tout se passa comme la dernière fois , c'est-à-dire fort bien , avec netteté et une grande mémoire. 11 rendit compte de la jalousie de François I sur l'élévation de Charles V* à l'Empire, de sa conférence avec Henri VIII entre Ardres et Guynes, de celle de l'Empereur avec le même Henri VIII en Angleterre ; le résultat des deux conférences ; de la ligue que fit le roi de France avec Léon X, de sa rupture avec Charles-Quint, qui éclata par l'entreprise sur la Navarre et par la protection qu'il donna à Ptobert de la Marck; de la médiation du roi d'Angleterre pour prévenir une guerre entre les deux nations; de la mort du cardinal Bibiena, ami de François I et ministre de Léon X, suivie d'une rupture entière entre le Roi et le Pontife; de la nouvelle liaison de ce dernier avec l'Empereur, et des préparatifs de guerre en France et en Allemagne; de la conférence de Calais entre les plénipotentiaires des deux nations, ménagée parles soins d'Henri VIII, toujours médiateur ; de son inutilité. Son Altesse Sérénissime expliqua toutes ces choses avec beaucoup d'exactitude, quoique il y entre bien des intrigues et du cabinet. Il satisfit
I . La Bruyère écrit les noms de nombre qui accompagnent les noms propres tantôt en toutes lettres (voyez 5 lignes plus bas, et p. 484? ligne dernière, p. 499? lignes 7 et 8, etc.), tantôt en chiffres, soit romains soit arabes.
5o2 LETTRES.
encore à des questions que lui fit Madame la Duchesse. Dimanche prochain, il lendra compte de la géographie et des autres études avec l'histoire. Je suis avec tout le respect que je dois, Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
Au dos : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince ; et d'une autre main : M. de la Bruyère^ i4 janvier 1686^.
I . Le même jour, la Bruyère écrivit la lettre suivante sous la dictée de Mme de Langeron, dame d'honneur de Mme la duchesse de
Bourbon* :
Ce lundi [14 janvier 1686], à Versailles.
« Son Altesse Sérénissime m'a commandé de me servir d'une autre main ** que la mienne quand je ne pourrois avoir l'honneur de lui écrire; je me trouve un peu mal depuis quelques jours, et la bonne Mme de Moreuil *** est encore plus malade que moi ; je ne me puis donner de repos autant qu'il me seroit nécessaire. Madame la duchesse de Bourbon a écrit à Votre Altesse Sérénissime ; elle a donné sa lettre à M. de Mortemar, qui devoit aller à Chantilly et qui remet tous les jours son voyage depuis dix ou douze jours. Son Altesse Sérénissime fut hier chez Mme de Maintenon; le Roi y étoit, et elle demeura près de trois quarts d'heure. Le Roi fît venir Madame la princesse de Conti ; au retour Madame la duchesse de Bourbon alla souper chez elle; elle y a passé aujourd'hui une grande partie de la journée, et je crois que désormais elles seront souvent ensemble, et
* Mme de Langeron mourut le 2 décembre 1696. Elle avait été dame d'honneur de Mme de Guise, puis de la princesse de Bourbon, belle-fille du grand Condé, et enfin de la jeune duchesse de Bourbon dès son mariage.
** D'un autre mairie écrit la Bruyère; plus bas : depuis quelque jours; plus loin encore : trois quart {Tlieure.
*** Mme de Moreuil avait remplacé en i685 Mme de Langeron, comme dame d'honneur, auprès de Madame la Princesse. Elle se retira en 1697, ^t mourut peu de temps après.
LETTRES. 5oi
LA BRUYÈRE A CONDÉ
Ce dimanche [27 janvier 1686], à Versailles.
Monseigneur ,
Un voyage de Madame la Duchesse à Paris fit que Monsieur le duc de Bourbon ne rendit point compte il y a aujourd'hui huit jours. Il s'en est acquitté cette après-dînée, et comme il lui falloit parler des leçons sur l'histoire de quinze jours entiers, et que la traite étant un peu longue, il étoit moins ferme qu'à l'ordinaire, j'ai remis l'histoire à dimanche prochain, dans le dessein de repasser les quatre derniers jours de cette semaine sur ce qu'il a vu ces derniers quinze jours, et de lui faire voir peu de choses nouvelles d'ici à la première répétition. Il a donc aujourd'hui rendu compte de la géographie, et parcouru tout le Rhin depuis sa source jusques à la mer, tous les Etats ^ qu'il coupe ou qu'il traverse, les villes situées sur ce fleuve, les différentes rivières qui s'y jettent, et les villes qui y sont assises depuis leur source jusques au Rhin, les divers canaux que forme le Rhin, leurs noms,
c'est l'intention du Roi. On danse aujourd'hui un ballet, et on commence à en répéter un nouveau. Madame la duchesse de Bourbon fera demain au soir une mascarade chez Mme de Montespan pour divertir le Roi *. »
{Signature illisible.)
Au dos : Monseigneur le Prince y à Chantilly ; et d'une autre main : Madame de Langeron^ i4 janvier 1686.
I. Ces trois mots à la place de : « toutes les provinces », mots rayés.
* Cette mascarade , à laquelle prirent part le duc et la duchesse de Bourbon, eut lieu le jeudi 17.
5o4 LETTRES.
ceux des villes qui sont situées sur ces canaux, et comme ce grand fleuve dégénère en un petit ruisseau au-dessus de Leyden avant de se perdre dans la mer : voilà ce dont il a rendu compte assez bien à mon gré, vu la grande mémoire qu'il faut pour arranger tant de noms et les mettre chacun dans leur ordre. Il aime peu à apprendre par cœur. 11 me faut pour le réduire une mutinerie qui ne se comprend pas sans l'avoir vue. Son Altesse a besoin que vous lui déclariez, Monseigneur, que vous voulez trèsabsolument qu'il sache très-bien la géographie : cela peut-être me soulagera. Je suis avec un profond respect, Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
Au dos : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince^ à Chantilly ; et d'une autre main : M. de la Bruyère, l'j janvier 1686. Nouvelles de la dernière répétition que Mgr le duc de Bourbon a fait (sic) de la géographie; quil est bon que Son Altesse lui témoigne quelle veut absolument qu il sache bien la géographie.
LA BRUYÈRE A CONDÉ
Monseigneur ,
D'autres auront mandé à Votre Altesse Sérénissime que Monsieur le duc de Bourbon se porte fort bien, qu'il va
LETTRES. 5o5
toutes les ciprès-clînées au manège, où il s'exerce fort longtemps pour le carrousel*. Cela diminue un peu le temps destiné aux études, mais il n'y a point de remède: je me réduis à employer utilement auprès de Son Altesse les heures que cet exercice nous laisse, et fais choix des choses dont il a plus besoin d'être instruit, sur lesquelles j'insiste fort et ne lui fais point de quartier. Je l'ai entretenu trois différentes fois des circonstances de la bataille de Pavie, afin qu'il fut plus prêt à vous en rendre compte ; je lui fais revoir le détail des provinces de France, qu'il avoit un peu oubliées, et j'observe la même conduite sur toutes les autres études. Je suis toujours avec le même attachement et avec un profond respect, Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
Ce mardi, 26 mars [1686], à Versailles.
Au dos : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince^ à Chantilly ; et d'une autre main : M. de la Bruyère^ 26 mars 1686. Nouvelles des études de Mgr le duc de Bourbon.
I. ((Le Roi, avec Monseigneur et Madame Ja Dauphine, écrit Dangeau à la date du 4 mars (tome I, p. 3o6), a réglé qu'il y auroit après Pâques un carrousel de quarante hommes et de quarante dames. »
5o6 LETTRES.
LA BRUYÈRE A CONDÉ
Ce mercredi, [24] avril [i6§6], à Versailles.
Monseigneur ,
Je voudrois aller si vite dans les études de Monsieur le duc de Bourbon qu'il y eut tous les jours quelques nouvelles choses à vous mander sur le progrès qu'il y fait. Elles ont été un peu interrompues par la dévotion des dernières fêtes ^ et parles répétitions du carrouseP. Nous sommes cependant depuis quelques jours dans le bon train, et fort avant dans la vie de François premier, qu'il écoute avec assez d'application. J'apporte tout le soin dont je suis capable pour l'en rendre instruit, et des autres éludes dont Votre Altesse m'a chargé et dont j'espère lui en rendre compte à l'ordinaire. Je suis avec un profond respect.
Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
Au dos : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince^ à Chantilly ; et d'une autre main : M. de la Bruyère^ 24 avril 1686^.
1. La fête de Pâques avait été, cette année, célébrée le 14 avril.
2 . Il y avait eu répétition le 1 6 et le 21 avril ; il y en eut encore le 28, le i^** mai, le 8 et le i3. Le carrousel, plusieurs fois ajourné, eut lieu le 28 mai.
3. C'est le lendemain, 26 avril, que les jeunes époux furent réunis : voyez Dangeau, tome I, p. 32$.
LETTRES. 5o7
LA BRUYÈRE A CONDÉ
Ce 4 juillet [1686], à Versailles.
Monseigneur,
Comme nous nous sommes réglés sur l'abrégé de M. de Mezeray* pour la vie du roi Henri second, qui est d'ailleurs fort courte, cela est cause que nous l'avons déjà achevée ; je m'attache présentement a en faire récapitulation à Son Altesse, afin qu'elle la sache plus parfaitement, et j'observerai cette méthode dans toutes les vies qui suivent. Et parce que Monsieur le duc de Bourbon a toujours un peu de peine à s'appliquer, et que cela retarde le projet de ses études, je ne sais autre chose que lui inculquer fortement et souvent les endroits de l'histoire, de la géographie et des généalogies, dont il est tout à fait nécessaire qu'il soit instruit; ainsi je ne sors presque point de l'Allemagne, la Hongrie, l'Italie, la France, les Pays-Bas, qu'il oublieroit dès que je passerois à d'autres connoissances et m'y arrêterois trop longtemps. Je ménage le temps selon que j.e le dois, et tâche de réparer ses inapplications par mon opiniâtreté et par mille répétitions , car je n'ai rien plus à cœur que de vous contenter. Madame la duchesse de Bourbon étudie régulièrement et avec fruit. Je suis avec un profond respect, Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Delabruyère.
I. Abrégé chronologique ou Extrait de P histoire de France, publié en 1667 et très-souvent réimprimé.
5o8 LETTRES.
Au dos : À Son Altesse Sêrhiissime Monseigneur Je Prince^ à Chantilly; et d'une autre main : A/, de la Bruyère^ I\ juillet 1686.
XVITI
LA BRLYÈRE \ MÉNAGE'.
TTepl 'ASoXscxiaç, Trspi AaXtac, ttsci AoyùTrotfaç. Ces trois chapitres des Caractères de Théophraste paroissent d'abord rentrer les uns dans les autres, et ne laissent pas au fond d'être très-différents. J'ai traduit le premier titre : du Diseur de rien; le second , du Grand parleur ou du Babil; et le troisième, du Débit des nouuelles^. Il est vrai, Monsieur, que dans la traduction que j'ai faite du second de ces trois chapitres, intitulé : du Babil, je n'ai fait aucune mention des Dionysiaques parce qu'il n'en est pas dit un seul mot dans le texte ; j'en parle dans
1. Cette lettre, trouvée, dit-on, parmi les papiers de Ménage, et vendue à Sens, en 1849, parmi les autographes qui avaient formé la collection de M. Th. Tarhé, appartient aujourd hui à M. le comte d'Hunolstein. M. Deslailleur l'a publiée, avec le fac-simile de la signature, dans les deux éditions qu'il a données de la Bruyère (p.xvii et p. XXVII du tome I). Nous voyons dans les notes qu'ont Lieu voulu nous communiquer sur cette lettre M. d'Hunolstein d'une part, et M. Edouard Fournier de l'autre, que la Bruyère a écrit, au commencement et dans le cours de la lettre : àSoXsyiaç*, au lieu de àZokzayJaç , et qu'il a remplacé partout les 0 par des x. Deux fois aussi il a mis, déplaçant l'j, Dfonisiaques, — Suivant une annotation manuscrite que porte la lettre, elle a été écrite « en 1690 ou 1691, vers le mois de septembre. »