‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 229 sur 257 · Elude sur la Brujète, j · texte numérisé non relu

Elude sur la Brujète, j

M. du Pin lui-même, qui, pour certains motifs, n'aurait pu publier l'ouvrage de la Bruyère tel qu'on l'avait trouvé. »

Nous croyons être plus fidèle à la pensée de l'abbé d'Olivet, en n'admettant point qu'une œuvre entièrement nouvelle ait été substituée à celle de la Bruyère. Si le manuscrit contenait des allusions et des railleries que les amis de la Bruyère n'ont pas voulu imprimer, ne suffisait-il pas de les effacer? Quels motifs auraient pu empêcber l'éditeur de conserver au moins la plus grande partie du travail de la Bruyère, travail dont le frère de Bossuet avait entendu la lecture et que l'auteur sans doute comptait soumettre à Bossuet lui-même? Poiu-quoi supposer que l'éditeur ait refait entièrement l'ouvrage, de façon que le titre seul fut de l'auteur annoncé?

L'abbé du Pin n'était pas riche, et l'on peut être assuré qu'il consentit à publier les Dialogues pour gagner quelque argent. Il ne ressemblait pas toutefois à ces aventuriers littéraires que l'on voyait sans cesse en quête d'un titre qui pût tromper le public, et d'un libraire qui se fit complice d'un mensonge. Janséniste, et l'un des moins respectueux pour le Pape et la cour de Rome, indulgent aux hérétiques, aimé des protestants, auteur d'un ouvrage condamné par l'archevêque de Paris, il n'avait aucun titre à la bienveillance de le Gendre, qui nous a laissé son portrait', et

I. « Je ne sache point d'homme de nos jours qui ait été plus odieux au Pape et à la cour de Rome que ce docteur [Vabhé du Pin) l'étoit ; aussi ne cessoit-il de mordre et de se déchaîner, le plus souvent mal à propos, toujours de gaieté de cœur. C'est ce qui lui attira, au moins autant que son mérite, l'affection et l'estime, non-seulement des protestants, mais de quantité d'autres gens qui ne laissent pas de se dire catholiques, quoique témoignant pour le Pape et pour le siège apostolique, qui est le centre et la source de la catholicité, moins de respect et plus d'aversion que n'en ont bien des hérétiques.

' Ce docteur ne manquoit ni d'esprit ni d'érudition : ce n'étoit pas un génie sublime, ni ce qui s'ap])elle un beau génie; mais dans la sphère du docteur, il étoit homme de mérite et des plus distingués de la Faculté de Paris; à la

vérité, ce n'est pas beaucoup dire Le t.ilent du docteur du Pin n'étoit point

de parler en public, il ne faisoit que piailler dans les assemblées; son talent étoit une grande fécondité, beaucoup de facilité à écrire. Du reste, il avoit peu d'exactitude dans les faits, peu de justesse dans les jugements, encore moins de correction dans le langage, ni d'élégance ni de délicatesse de style.

« Le principal ouvrage de ce docteur ennemi de Rome, et celui qui lui fit un nom, est la Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclesiustiques, noh\e et vaste dessein, qui demandoit, pour être bien traité, une connoissance profonde de ces écrivains, et le docteur n'en avoit qu'une superficielle; un grand discernement, il s'en falloit beaucoup que l'auteur l'eût excellent; un cœur et un esprit entièrement impartiaux, c'est ce que le docteur n'avoit pas. Frondeur d'inclination, et voulant faire du bruit par la singularité de ses sentiments, il ne jugeoit des hommes et des choses que selon ses préventions, et affectoit de

le Gendre le traite assez mal ; mais encore ne nous le présente-t-il nullement comme un malhonnête homme : la probité de l'abbé du Pin, non contestée par un juge prévenu, et de plus attestée par Saint-Simon, qui reconnaît en lui « de la droiture et de la vérité^, » peut être l'un des arguments sur lesquels s'appuie la confiance que sa parole nous inspire^.

Quand il se détourna de ses études, en 1698, pour « procurer l'édition » des Dialogues, l'abbé du Pin n'avait sans doute jamais eu la pensée d'écrire un livre sur le quiétisme. Le Gendre l'accusait de vouloir « faire du bruit par la singularité de ses sentiments, » d'affecter « de s'écarter des opinions communes, -> et d'avoir pour les hérétiques la plus grande compassion. Il n'avait donc rien de l'ardeur passionnée qui entraînait un Bossuet à se faire en toute circonstance le champion des doctrines orthodoxes. On cherche vainement quelle raison l'eût décidé à intervenir dans un débat commencé depuis six ans, pour réfuter des livres plu-

s'écarter des opinions communes. Parle-t-il des hérétiques, il les épargne, il augmente leur mérite, il les représente comme des gens sincères qui ne demandoienl: qu'à s'éclairer, et gémit de ce qu'on ne les a pas ménagés. Parle-t-il, au contraire, des Pères de l'Kglise, il les critique tous.... Si cette conduite aussi injuste qu'impudente le rendit célèbre en Hollande parmi les sociniens et les déistes, elle souleva en France et ailleurs les catholiques contre lui.... >> [Mémoires de le Gendre, p. 160-162.)

1. Voici la note écrite par Saint-Simon au-dessous de la mention que le Journal de Dangeau fait de la mort de M. Diipin, fameux docteur de Sorbonne (tome XVIII, p. 69, 7 juin 1719) : a Dupin, docteur de Sorbonne et de plus infiniment docte et laborieux, est un étrange exemple de la conduite de notre cour, qui dans des tem2)s de brouilleries avec Rome se servit trèsavantageusement de sa plume, jjuis le laissa manger aux poux. Il fut réduit à imprimer pour vivre: c'est ce qui a rendu ses ouvrages si jjrécipités, peu courus, et ce qui enfin le blasa de travail et d'eau-de-vie, qu'il prenoit en écrivant, pour se ranimer et pour épar^:ner d'autant sa nourriture. Bel et bon esprit, juste, judicieux quand il avoit le temps de l'être, et un puits de science et de doctrine, avec delà droiture et de la véi'ilé, et des mœurs. » — Le seul acte de sa longue vie littéraire qui ait été, ce nous semble, entaché d'indélicatesse, est la puMication, en 1710, d'une édition fx-ançaise de VHistuire des Juifs de H. Basnage, imprimée sans l'agrément de l'auteur, sans mention de son nom, et avec des modifications nombieuses. — EUies du Pin était un parent de Racine.

2. Dins VAvis au lecteur des Dialogues, du Pin dit être l'auteur des deux derniers, et de ceux-là uniquement. Nous trouvons la même déclaration dans l'édition de 1759 du Dictionnaire de Moreri, article du Pin, où l'on donne une liste de ses ouvrages , composée en grande partie d'après une liste que lui-même avait publiée. L'abbé du Pin avait collaboré à l'une des éditions antérieures de ce Dictionnaire.

sieurs fois condamnés déjà par les autorités les plus compétentes*. Au reste, si quelque raison qui nous échappe l'y eût décidé, comment ne l'aurait-il pas tait sous son nom, lui qui prenait plaisir aie livrer à la publicité, et à s'exprimer sans détour sur toutes choses.

Se couvrir en 1698 du nom de la Bruyère, c'eût été d'ailleurs s'imposer l'obligation de s'abstraire complètement des événements au milieu desquels vivait le clergé, d'oublier ce qui s'était passé depuis 1696, et de revenir en arrière de deux ans, au risque d'avoir fort peu de lecteurs. A l'exception de quelques fidèles et rares amis de Mme Guyon, et d'un petit nombre de quiétistes de province attardés, qui donc parlait encore du Moyen facile? qui se souciait des livres de Malaval et de l'abbé d'Estival? La Combe et Mme Guyon s'étaient rétractés ; emprisonnés l'un et l'autre, ils ne faisaient plus de prosélytes. Le seul quiétisme dont l'on s'occupât alors était celui de Fénelon ; le seul livre suspect de quiétisme qui eût quelques lecteurs était le livre des Maximes des saints^ imprimé en 1697, P^*^ ^^ temps avant la publication de V Instruction de Bossuet sur les Etats d^ oraison. Louis XIV en pressait vivement la condamnation à Rome; et les abbés Bossuet et Phélypeaux l'y sollicitaient avec le plus grand zèle au nom de Bossuet. Cette période nouvelle de l'histoire du quiétisme était la plus intéressante : je doute qu'un théologien, écrivant d'un bout à l'autre un volume sur le quiétisme en 1698, eût réussi à en faire abstraction. Or quel que soit le nombre des pages qu'il a écrites, l'abbé du Pin paraît l'ignorer entièrement : il ne s'y est jamais écarté des livres dont l'on verra la liste ci-après (p. 545 et 546), et ne s'est point souvenu de ceux qui ont paru après la mort de la Bruyère. Je vois encore là une preuve qu'il a fait œuvre d'éditeur, et non point d'auteur.

Les premiers dialogues, au surplus, portent une date, implicitement renfermée dans le texte, et qui n'est guère de celles auxquelles un faussaire eût songé. Il est maintes fois question dans les Dialogues de la coïncidence des fêtes de Pâques et des fêtes du jubilé*: or le seul jubilé de la dernière partie du dix-septième siècle qui se soit ouvert, comme il est dit dans les Dialogues.^ un lundi saint est

1. L'abbé du Pin est au nombre des deux cent cinquante docteurs qui signèrent la déclaration de censure de douze propositions extraites des Maximes des saints ; mais il fut, si je ne me trompe, non pas l'un des soixante qui la signèrent les premiers, au mois d'octobre ou de novembre i6q8, mais l'un de ceux dont on recueillit les adhésions peu à peu, et avec quelque peine, dans les mois suivants. 11 n'eut aucun empressement à prendre place parmi les adversaires du quiétisme.

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