La Comédie de la Bruyère, tome II, p
5. Année 1699, p. 9 ou 10 selon l'édition. — Le sentiment de l'auteur de l'article sur l'authenticité des Dialogues n'est point sans importance. Du Pin n'était pas encore l'un des rédacteurs du Journal des savants ; mais il avait sans doute quelques relations avec le président Cousin, qui le rédigeait alors et qui rendait très-exactement compte de ses ouvrages. Il n'est pas nommé
sept premiers, de l'autre les deux derniers. Nous avons plus de timidité , et n'osons revendiquer pour la Bruyère les sept premiers dialogues tels absolument qu'ils sont imprimés. En les revisant, du Pin ne les a-t-il pas quelquefois remaniés et affadis? n'a-t-il pas effacé çà et là les marques du génie original de la Bruyère'? « Quoique l'auteur des deux derniers dialogues parle dans l'Avertissement de son travail avec beaucoup de modestie, » écrit en 1699 le rédacteur du Journal des savants^ « on peut dire, en lui rendant justice, qu'ils ne cèdent point aux premiers pour l'agrément et la politesse du style, et qu'ils sont plus forts pour le dogme. » Est-ce bien dans les deux derniers dialogues seulement que le docteur en théologie fait usage de sa science, et ne serait-on pas tenté de lui attribuer, dans les précédents, diverses pages plus théologiques que littéraires? Ce serait une entreprise bien délicate et bien téméraire que de chercher à distinguer, dans les sept premiers dialogues, ce qui revient à la Bruyère et ce qui appartient à son collaborateur : nous ne l'essayerons pas. Tl est pour le moins vraisemblable que dans les derniers de ces dialogues l'éditeur a rempli quelques lacunes et introduit quelques transitions, A mesure que l'on approche de la fin, on sent de plus en plus que la « dernière main » de l'auteur a manqué. Ainsi mettrons-nous, sans nulle hésitation, au compte de l'abbé du Pin l'arrangement d'une partie du vii^ dialogue^ qui est évidemment le moins achevé.
En résumé, si l'on considère que les Dialogues sur le quiétisme ne pouvaient être une œuvre de circonstance, à la date où ils ont paru; que la publication n'en pouvait être profitable à l'homme de mérite qui s'en est fait l'éditeur anonyme et peu attentif; qu'il s'y trouve des pages dignes de la Bruyère et empreintes du tour de son esprit; que plusieurs morceaux y sont en quelque sorte datés de l'époque où la Bruyère écrivait, on sera sans doute disdans l'article consacré aux Dialogues, et n'y est désigné que par son titre: a Un docteur en théologie de la Faculté de Paris, assez connu par le grand nombre des ouvrages qu'il a donnés au public. » L'auteur de l'article dit au sujet de l'ouvr.ige : « Non-seulement il est plein de traits agréables et plaisants, mais il contient aussi des principes et des maximes de la morale chrétienne, traités avec force et avec éloquence. Les caractères des personnages y sont bien dépeints et bien soutenus. » Et quelques lignes plus loin, sur les deux derniers dialogues : « C'est le dénouement de la ])ièce bien inventé et bien exécuté. » Bien inventé^ est-ce à dire que l'on fasse honneur à du Pin de l'invention du dénouement? Ainsi qu'on l'a vu, il déclare^ dans son Avis au lecteur^ avoir suivi le plan de la Brujère.
I. Notons comme exemples d'expressions qui ne semblent pas pouvoir appartenir à la Bruyère le verbe impossibiliter (p. 609), et la locution reconnaissance sur (p. 629)..
posé à croire avec nous~que la première partie du livre publié par du Pin nous offre les Dialog^ues delà Bruyère, sinon tels exactement qu'il les a composés, du moins assez respectés encore par l'éditeur pour que nous ne puissions les rejeter des œuvres de la Bruyère.
Dans tout ce qui précède, nous n'avons eu en vue que le texte des Dialogues sur le quiétisme. Ce texte est accompagné d'annotations nombreuses, qui consistent en extraits de dix ou douze ouvrages quiétistes , et dont le Journal des savants attribue le choix à l'éditeur anonyme des Dialogues : « Les passages, dit-il, des livres des quiétistes qui servent de preuves à ce qui est avancé dans les Dialogues ont aussi été recueillis par le même auteur, » c'està-dire par le docteur en théologie qui s'est chargé de l'achèvement des Dialogues. Cette allégation a reçu de l'abbé du Pin une sorte de démenti, dont nous avons fait la rencontre en comparant divers exemplaires de son édition. Il n'était pas question de l'annotation des Dialogues dans la première rédaction de VAi'is au lecteur^ telle qu'on peut la voir en tète d'un certain nombre d'exemplaires ; mais se ravisant bientôt, l'éditeur, pendant le tirage sans doute, inséra dans le même ylvis deux lignes qui contredisent l'assertion du Journal. Dans Va vis des premiers exemplaires on lisait seulement : « U {la Bruyère) avoit fait, avant que de mourir, sept dialogues sur le quiétisme ; » du Pin ajouta : « quil avoit confiés à un ami particulier pour confronter les passages des livres des quiétistes '. »
Quel est précisément l'objet de cette insertion tardive, qui exigea un remaniement dans l'impression? Nous ne saurions le dire. Il y a du reste quelque ambiguïté dans ce membre de phrase ajouté après coup : s'agit-il tout à la fois des citations qui composent l'annotation, et de celles que l'on rencontre dans le texte des Dialogues.!^ ou s'agit-il exclusivement soit des premières soit des secondes? A s'en tenir aux termes qu'emploie l'abbé du Pin : les passages des livres des quiétistes, on pourrait croire qu'il veut parler des citations des notes, et de celles-là uniquement; dans le Journal des savants en effet, ces mêmes expressions désignent exclusivement les citations du bas des pages, et il semble que du Pin les reproduise à dessein. Je doute cependant qu'il faille restreindre ainsi, dans VAvis
I, Voyez ci-après, p, 543, et la note*. — Quand du Pin ajouta cette phrase, probablement le tirage des douze pages qui contiennent le titre, VAvis au lecteur ^ la Pré/ace^ la Table .^ V Errata, etc., n'était pas achevé. Du moins l'aspect de ces pages démontre-t-il que c'est la même cotnposition qui a servi à les im primer dans tous les exemplaires : on a simplement remanié, pour y faire l'addition que nous avons signalée, les pages 2 et 3 de V Avis^ qui chacune ont reçu une ligne de plus. On a mis à profit cette correction pour redresser dans l'une des pages suivantes quelques lettres retournées.
S4o DIALOGUES SUR LE QUIETIS:\IE.
(le Tahl)»' (!u Pin. If sens de ros mois : les passages des Inres des auiélistes. Lue chose tout au luoins est certaine : c'est qu'ils comprennent les citations des notes, s'ils ne les désignent exclusivement; raami particulier» de la Brujère, quel que fût l'objet principal de sa révision, ne pouvait, en la faisant, les laisser de côté.
Si du Pin a été bien renseigné, si la Bruyère a désiré qu'une collation fût faite des citations qui sont placées au bas des pages, il suit de là que l'impression des extraits justificatifs, tels que nous les voyons dans l'édition posthume de ses Dialogues, a été faite conformément au plan conçu par la Bruyère. A vrai dire, nous n'apprenons pas sans surprise que c'est de lui que vient la pensée d'alourdir l'argumentation de ce cortège de notes. Combien un tel procédé s'éloignait des habitudes de l'auteur des Caractères! Ces notes mêmes, semble-t-il bien qu'elles aient été recueillies pom- être publiées? Supposez un instant que nous ayons le droit de ne pas tenir compte de l'allégation de l'abbé du Pin : avec quelle \Taisemblance nous pourrions prétendre qu'elles ont été tirées, après la mort de la Bruyère, des matériaux qu'il avait assemblés avant de commencer la rédaction des Dialogues., et mis en ordre pour marquer le plan de sa composition ! Nous donnerions pour preuves de notre h\^^othèse : 1° la teneur des extraits, qui ont l'aspect de notes recueillies par l'auteur en vue de son travail, plutôt que de citations prises en vue de l'impression, car ce sont très-souvent des analyses et non des transcriptions; 2° la répétition fréquente de diverses citations, parfois reproduites sans nécessité et comme pour grossir le volume ; 3° le retour habituel des mêmes inexactitudes dans les extraits plusieurs fois réimprimés, retour qui montre que la copie n'a pas été prise directement dans les livres ; 4° l^s inexactitudes qui se sont glissées dans l'indication des sources, et qui donnent lieu de croire que l'éditeur a dû écrire en toute hâte, un peu au hasard et selon la vraisemblance, les renvois qui manquaient dans quelques notes; 5** les infidélités volontaires que l'on peut distinguer en certains extraits : les premières imputables à la Bruyère, prenant des notes pour lui-même; les secondes à l'éditeur, essayant d'interpréter des notes mal écrites, et n'ayant pas sous les yeux le livre ou la page qui contenait le fragment dont le sens lui échappait*. ?Sous ferions remarquer enfin que le système de l'annotation est le même sous les dialogues de l'abbé du Pin que sous ceux de la Bruyère, et que les extraits y présentent les mêmes irrégularités. Mais revenons sur nos pas. Il ne nous est point permis d'écarter le témoignage de l'éditeur, et ce témoignage nous oblige à modifier un peu nos conjec-