I. « L'ame ne peut être unie à Dieu, qu'elle ne soit dans un
repos central, et dans la pureté de sa création. » {Moyen court, § XXIV, p. laS.)
« C'est une chose étrange, que n'ignorant pas que l'on n'est créé que pour cela, et que toute âme qui ne parviendra pas dès cette vie à l'union divine et à la pureté de sa création, doit briller longtemps dans le purgatoire pour acquérir cette pureté, l'on ne puisse
Le directeur. Ce sont nos propres termes.
Le docteur. Ce qui seroit péché dans les autres ne l'est plus pour vous?
Le directeur. Vous avez vu cela dans nos livres.
Le docteur. Vous voyez que je ne vous impose point. Car c'est au Cantique des cantiques que vous égalez cet état sublime à la gloire des bienheureux, avec cette seule différence que le quiétiste possède sans voir, et que les saints voient ce qu'ils possèdent; et vous ajoutez que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude*.
Le directeur. Tout cela est vrai.
Le docteur. Vous êtes, mon Père, de si bonne foi que nous aurons un extrême plaisir, ma sœur et moi, d'entendre de votre bouche le purgatoire du quiétisme, et de vous en croire sur votre parole.
Le directeur. Nous sommes persuadés. Monsieur, qu'une dévotion sensible et une vie animale^ est la même chose;
néanmoins souffrir que Dieu y conduise dès cette vie. » {Ibidem^ § XXIV, p. i33 et i34)
1 . « Il y a des personnes qui disent que cette union ne se peut
faire que dans l'autre vie; mais je tiens qu'elle se peut faire en
celle-ci, avec cette différence , qu'en cette vie l'on possède sans voir, et que dans l'autre on voit ce que l'on possède. Or je dis que quoique la vue de Dieu soit un avantage de la gloire, lequel est nécessaire pour sa consommation, elle n'est pas néanmoins l'essentielle béatitude, puisque l'on est heureux dès que l'on possède le bien souverain, et que l'on peut en jouir et le posséder sans le voir. L'on en jouit ici dans la nuit de la foi , où l'on a le bonheur de la
jouissance, sans avoir le plaisir de la vue Mais cet aveuglement
n'empêche ni la vraie jouissance^ ni la très-réelle possession de l'objet, ni la consommation du mariage divin. » (^Explication du Cantique des cantiques^ chapitre i, verset i, p. 4 et 5.)
2. « Vous devez savoir qu'il y a de deux sortes d'oraisons : l'une tendre, amoureuse et pleine de sentiments de douceur; l'autre obscure, sèche, solitaire et remplie de tentations et de ténèbres On peut appeler le premier chemin la vie des animaux, qui
est celui de ceux qui suivent la dévotion sensible La seconde
voie peut être justement appelée la vie de l'homme — Soyez certain
que la sécheresse vous est un bien Tenez pour indubitable que
pour marcher dans la voie intérieure, il faut étouffer toute sensi-
qu'une âme au contraire ne se purifie entièrement que par les sécheresses, que par l'abandonnement de Dieu, par les tentations, par les ténèbres , par les angoisses mortelles , par les chagrins , par les afflictions , par les transes de la mort , par une privation de toute consolation, par de cruelles douleurs, par un martyre continuel , enfin par une agonie qui se renouvelle incessamment.
Le docteur. Mon Père, vous en oubliez la moitié; car je vois bien qu'il ne s'agit que de trouver des termes, et surtout qui soient équivalents. Dites encore, mon cher Père, que l'âme se purifie par des doutes, par des scrupules, par des craintes et des défiances, par des rongements d'entrailles, par des sécheresses passives, par des contradictions, par une répugnance continuelle au bien, par des abandonnements intérieurs, par des désolations horribles, par des suggestions importunes , par des resserrements amers et perpétuels ; ])ar être en proie à la colère, à l'impatience, à la rage, aux blasphèmes , au désespoir , aux appétits désordonnés ; par être dénuée de toutes les vertus, exposée à tous les crimes et à des tourments égaux aux peines infernales. N'ai-je rien oublié de tous les sentiments qui sont couchés dans vos livres comme sur une longue liste ? Dites-le-moi franchement, car il est difficile que la mémoire rappelle tout d'un coup un si grand nombre de termes , qui signifient presque la même chose , et qui ont peut-être coûté un jour entier à son auteur pour les chercher dans le creux de son imagination et les mettre ensuite dans un cadre qui puisse contribuer à la beauté et à f énergie du style.
Le directeur. Vous badinez, mon cher Monsieur, de ce qui nous tire à tous les larmes des yeux.
Le docteur. Eh vérité, mon Père, je ne crois point qu'il y ait au monde des gens si malheureux que vous le dites ; il seroit, sans mentir, curieux d'en voir, et j'aime mieux présumer un peu de la bonté infinie de Dieu que de penser, sans un meilleur fondement, qu'il mette les âmes à une si terrible
bilité, et que le moyen dont Dieu se sert pour cela, est la sécheresse. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre iv, n^s 26, 26, 27 et 29, p. 26 et 27.)
épreuve. Chez nous, on y va plus rondement, et on parle avec moins d'exagération.
« Nul ne possédera Dieu tant qu'il sera vivant* : » c'est le langage de l'Ecriture et le nôtre. Pour le posséder dans la vie future, il faut vivre dans celle-ci d'une vie très-pénitente et imitée de Jésus-Christ; et à cette vie crucifiée nous ne laissons pas d'accorder les consolations du Saint-Esprit, encore selon l'Ecriture, qui nous invite de goûter et d'expérimenter combien le Seigneur est doux*; qui nous exhorte à nous réjouir au Seigneur ou avec le Seigneur '^ ; qui nous proteste que son joug est doux, qu'il est léger '^. Enfin, Monsieur, s'il manque encore quelque chose à expier par cette vie pénitente et crucifiée, nous croyons un lieu destiné à cette dernière expiation , et dans lequel l'âme achève de se rendre digne de la vue de Dieu, Voilà, mon Père, notre purgatoire et notre paradis, et sur ce modèle il est bien clair que vous avez formé votre système. C'étoit une riche invention de placer dans ce monde un purgatoire où tous les péchés fussent expiés, et qui fût suivi d'une béatitude parfaite : vous le trouvez dans votre martyre spirituel. C'étoit un merveilleux attrait que la possession de Dieu dès cette vie, donnée pour récompense aux âmes qui ont langui dans le prétendu martyre : vous l'avez dans l'union essentielle. Arriver à un état si sublime et à une si parfaite félicité par la pratique de la loi de Jésus-Christ , par les commandements de Dieu et de son Eglise, par la foi, l'espérance et la charité, c'étoit entrer dans d'importuns détails, ou dire des clioses bien triviales : l'indifférence sur tout cela , et le parfait abandon aux décrets divins , sont au contraire une nouvelle découverte.
Le directeur. Vous y êtes, voilà tout le mystère.
a. Nous n'avons pas trouvé textuellement cette proposition dans l'Écriture. Est-ce une allusion à la i^'^ épitre de saint Paul aux Corinthiens^ chapitre xv, verset 5o ?
h. Psaume xxxiii, verset 9; i*"® épitre de saint Pierre^ chapitre 11, verset 3.
c. Épitre de saint Paul aux Plùlippiens ^ chaj)itre m, verset i; et chapitre iv, verset 4-
d. Saint Matthieu^ chapitre xi, verset 3o.
DIALOGUE VI. 6i7
Le docteur. Mais, mon Père, permettez-moi de vous faire une petite question, nullement pour vous faire de la peine, mais pour m'éclaircir et m' instruire. Allez-vous à Dieu par Jésus- Christ ? Car voilà, selon nous, l'essence de la religion chrétienne.
Le directeur. Vraiment, Monsieur, il faut débuter par là nécessah'ement : nous l'inspirons autant qu'il nous est j)ossible à tous nos commençants.
Ije docteur. Je le crois, mon Père, puisque vous le dites; mais demeurez-vous en Dieu par Jésus-Christ ?
La pénitente. Oh! mon frère, voilà une belle demande que vous faites là au Révérend Père! l'un ne suit-il pas de l'autre indispensablement ?
Le directeur. Excusez-moi, Madame, la question est trèsbien formée par Monsieur le docteur, et nos livres sont pleins de maximes et de décisions sur cette matière. Par exemple, Monsieur, sans aller plus loin, vous pouvez lire dans notre Explication du Cantique des cantiques une question presque semblable à la vôtre. On demande, savoir, si l'âme arrivée en Dieu parle de Jésus-Christ , et peut penser encore à sa divine personne. C'est à la page 6". Et on répond : « Que l'union à Jésus -Christ a précédé d'un trèslong temps l'union essentielle ; mais que pour une âme parvenue à ce dernier et sublime état , celui d'être unie à Jésus-Christ, et de penser encore à sa divine personne, est absolument passé. » N'est-ce pas là ce que vous demandez ? Mais voulez-vous rien de plus positif que ce que je vous montrerai écrit quelque part , en termes exprès : « Que l'idée de Jésus- Christ, après avoir éclipsé l'idée de toutes les créatures , s'éclipse insensiblement elle-même, pour laisser l'âme dans la vue confuse et générale de Dieu » ?
Bien plus, un de nos docteurs assure que dans l'oraison (il parle de la grande oraison) , « il faut avoir seulement une foi obscure et universelle, et oublier toutes sortes de réflexions particulières : » on ne doit pas même, selon lui, penser à Jésus-Christ^ .
a. Voyez p. 5 et 6. La citation n'est pas textuelle.
I c< Quand nous sommes en Dieu, qui est ce que nous préten-
« L'âme est surprise, dit un autre*, quand sans avoir pensé, en aucun état, aux inclinations de Jésus-Christ depuis les dix, les vingt, les trente années, elle les trouve imprimées en elle par état. Les inclinations sont la petitesse, la pauvreté, etc. » Il va plus loin et parle décisivement : a L'âme, poursuit-il, dans toute sa voie '^, n'a pas de vue distincte de Jésus- Christ * : )) où vous remarquerez que voilà Jésus-Christ interdit, même aux commençants.
Le docteur. Et j'ajoute, mon Père, inutile au salut, à ceux du moins qui cherchent à se le procurer par votre méthode.
Le directeur. Il n'avance pas cela en l'air, et il n'est pas
dions en considérant la vie et la passion du Sauveur*, il ne faut plus reculer en arrière, en retournant aux méditations ni aux considérations raisonnées sur sa vie et sa passion; il ne faut pas
quitter la fin pour les moyens. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. 58.)
a. Mme Guyon. — Cette phrase, extraite des Torrents (partie I, chapitre ix), forme le lxi^ extraii de V Ordonnance de l'évêque de Chartres, et y est reproduite telle qu'on vient de la lire**. Mais ce n'est pas tout à fait ainsi que l'a écrite Mme Guyon. Il faut sans doute lii^e : « sans avoir pensé à aucun état ni aux inclinations, etc. » Bossuet, qui en cite une partie d'après « un exemplaire très-bien avéré du manuscrit intitulé les Torrents^ » dans ses Instructions sur les états d" oraison (livre II, § v, OEiares de Bossuet ^ tome XXVII, p. 88, édition Lebel), a transcrit : « sans avoir pensé à aucun état de Jésus-Christ. » Voici d'ailleurs le texte que donne l'édition des Opuscules publiée en 1720 (p. aSg, n» 20) : « L'âme est surprise que sans avoir réfléchi sur aucun état de Jésus-Christ, ni sur ses inclinations***, depuis les dix, les vingt, les trente années, elle les trouve imprimées en elle par état. Ces inclinations de Jésus-Christ sont, etc.
b. Il y a dans les éditions des Dialogues les éditions imprimées des Torrents portent Voyez l'édition de 1720, p. 141, n^ 25.