‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 244 sur 257 · I . Dans le Livre des Torrents · texte numérisé non relu

I . Dans le Livre des Torrents

* Dans les éditions des Dialogues : « ^«'est-ce que nous prétendions, etc., » sous forme interrogative.

** A une variante près toutefois : « Ces inclinations de Jésus- Christ sont, etc., » au lieu de : « Les inclinations sont, etc., » que donne l'édition des Dialogues.

*** Il y a dans d'autres éditions : « sans avoir pensé à aucun état de Jésus-Christ ni à ses inclinations, » et plus bas : « elles se trouvent. »

« dans toute la voie; »

; <c dans toute sa voie. >»

DIALOGUE VI. 6i9

seul de son sentiment, car vous lisez ailleurs* que dans la voie mystique, il ne faut pas de représentation du corps de Je'sus-Christ.

Le docteur. C'est-à-dire, chez vous autres ?

Le directeur. Sans doute, et que la foi suffit pour la justification, sans aucun souvenir de Jésus-Christ.

Le docteur. Je vous ai écouté, mon Père, avec toute la patience dont je suis capable ; mais il me semble que vous n'avez pas encore répondu précisément à ma question , qui étoit de savoir, si comme on va à Dieu par Jésus-Christ , on demeure en Dieu par Jésus-Christ.

Le directeur. Premièrement, Monsieur, quand on vous dit ({ue dans ce sublime état d'union essenûelle, il n'est plus dcmné à l'ame de penser à Jésus-Christ, de recevoir l'idée et le souvenir de Jésus-Christ, c'est, ce me semble, vous répondre que cette ame n'est pas unie à Dieu par Jésus-Christ. Que voudriez- vous davantage ? Seroit-ce d'être sûr que bien que cette âme ait commencé d'aller à Dieu par Jésus-Christ comme médiateur, elle est en Dieu, elle est avec Dieu sans médiateur? A cela ne tienne que vous ne soyez satisfait. Ce même auteur* vous apprendra. Monsieur, que « l'âme, dans cet état d'union essentielle , devient forte , immuable ; qu elle a perdu tout moyen; qu'elle est dans la fin''; » et ailleurs, que « cette union est non-seulement essentielle, mais immédiate et sans moyen, plus substantielle que l'union hypostatique '^. » C'est, mon cher

a. Voyez la Pratique facile^ partie II, entretien iv, p. 141 et suivantes (et aussi les Conférences mystiques^ conférence x, p. i36 et suivantes) .

b. C'est par méprise, croyons-nous, qu'il est dit ici : « ce même auteur. » La phrase qui suit est certainement de Mme Guyon, et ce qui précède ne nous semble pas tiré de ses ouvrages.

c. Livre des Torrents^ partie I, chapitre ix, n» 5, p. 281.

cl. Nous ne savons d'où sont tirées cette phrase et la suivante, qui est évidemment une citation, bien que l'éditeur des Dialogues ne l'ait point placée entre guillemets. Elles ne se trouvent ni l'une ni l'autre dans VExpUcation du Cantique des cantiques. L'auteur croyait cependant les avoir tirées de ce livre, puisqu'il les a reliées à la citation qui est faite une ligne plus loin {La voix de la tourterelle., etc.), et qui cette fois vient bien de V Explication du Cantique

64o DIALOGUES SUR LE QUIETÏSME.

Monsieur, que « l'union centrale avec Dieu tient lieu de Jesus- ^ Christ son fils ; » vous savez la force des termes, il ne dit pas : « par Jésus son fds. » Et un peuplas bas: « La voix de la tourterelle de mon humanité vous invite à venir vous perdre et cacher avec elle (elle ne dit pas : « par elle « ) dans le sein de mon ]>ère^. « Et ensuite : « La [)assion qu'elle a d'aller dans le sein de Dieu fait que sans considei'er qu'elle \ doit être avec lui, elle dit qu'elle veut l'y introduire". » Mais ])lus clairement encore dans quelques pages suivantes : « 11 faut, y est-il dit, monter plus . haut (c'est Jésus-Christ que l'on fait parier à l'âme) et outre-passer toutes choses pour entrer avec moi (le paraphraste se donne bien de garde de dire : « par moi ») dans le sein de mon père, et vous 3' reposer sans milieu et par la perte de tout moyen ^. » Voulez-vous, Monsieur, des termes plus clairs et des passages plus formels pour détruire la médiation de Jésus-Chi'ist que ceux que je vous apjDorte ?

Le docteur. J'en suis content, mon Père, et je doute fort que si on en avoit lu de pareils dans saint Paul et dans les premiers docteurs de l'Eglise, la foi du médiateur eût pu parvenir jusqu'à nous aussi constante qu'elle me le paroît. Mais cela me donne la curiosité de connoître à fond cette union immédiate et essentielle que vous dites être la récompense du martyre spirituel, et l'heureux effet de l'abandon à la volonté divine.

Le directeur. Ah ! je vois bien. Monsieur, que vous voulez que je vous dise des nouvelles de notre parfaite béatitude , et comme vous disiez tantôt, de notre paradis. Ce sujet est grand, merveilleux, et par soi-même, et dans les suites; et vous me permettrez de vous dire que si nous commencions si tard une matière si étendue et si importante, nous cour-

des cantiques. Bossuet, qui consacre le livre II de son Instruction sur les états d^oraison à combattre la doctrine dont il s'agit ici, ne cite aucune des phrases dont l'auteur ou les auteurs nous sont inconnus. I . Dans V Explication du Cantique des cantiques^ chapitre 11, verset 12, p. 57.

a. Ibidem, chapitre m, verset 4, P- 71- — H y » dans Tédition des Dialogues : « s'y introduire; » nous suivons le texte des éditions de V Explication du Cantique des cantiques.

b. Ibidem, chapitre iv, verset 8, p. gS.

DIALOGUE Vi. 641

rions risque de n'en pas voir la fin avant le temps que nous serons obligés de nous séparer. Ainsi, et pour notre commune satisfaction, et pour l'utilité de Madame votre belle-sœur, il la faut prier de nous ménager une seconde entrevue, où j'es- })ère de vous renvoyer content sur les éclaircissements que vous desirez de moi. Vous voyez que je ne vous cache rien, et vous pourrez bientôt vous vanter de connoître le fond de nos mystères, autant du moins que je suis capable de vous les révéler; car il me paroît que vos intentions sont droites.

Le docteur. Elles ne peuvent l'être davantage, mon Père :

e cherche le salut de ma sœur, et rien autre chose. Elle

peut nous faire retrouver ensemble, et je suis prêt pour le

jour et l'hem'e qu'elle voudra me conduire ici une seconde

fois.

Le directeur. Je vous attends tous deux avec impatience.

La Bruyère, ii ai

Oraison de foi pure, parfaite béatitude. Idée de t)ieu présent partout, seul objet de cette foi. Baisers, attouchements, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à l'union essentielle, et sources de tout dérèglement. Abandon parfait, mort spirituelle. Suites horribles de ces principes, découvertes et avouées en partie par les quiétistes , avec la réfutation de leurs explications. Compatibilité de l'état d'union essentielle avec les crimes les plus énormes.

Le docteur. Ce que nous dîmes hier, mon Père, a une trop intime liaison avec ce qui se doit traiter aujourd'hui, pour les séparer par un plus long intervalle de temps ; et sans autre préambule, souffrez que je commence par vous demander une chose.

Le directeur. Vous êtes le maître, Monsieur, et je ne suis ici que pour vous répondre.

Le docteur. N'est-il pas écrit quelque part que l'oraison de foi pure fait la parfaite béatitude ?

Le directeur. C'est au Cantique des cantiques^ je veux dire dans l'explication que nous en faisons, et dans l'endroit où il est dit : Que « la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude, et que la foi pure suffit*. »

Le docteur. Distinguez-vous foi pure d'avec l'oraison de foi pure?

Le directeur. C'est la même chose.

Le docteur. Vous ne distinguez pas aussi, ce me semble, l'oraison de foi pure d'avec l'oraison de vue confuse et immédiate de Dieu, que vous appelez autrement la grande oraison, l'oraison de simple regard, de simple présence de Dieu en tous lieux ^.

1. Voyez ci-dessus, n'' 63 \c'' est 'à-dire ici p. 634^ note i.]

2. « La foi par laquelle on croit que Dieu est partout — sert à le rendre présent ; mais Vidée de son existence et de ses perfections y demeure. L'idée de Dieu qui est dans mon entendement n'est pas tout, parce qu'elle n'est qiCen moi, et que ce n'est pas la présence de Dieu que je contemple, c'est Dieu le Père, Fils et Saint-Esprit. Selon la théologie^ si Dieu rv éx.6i\. point partout, il se trouveroit dans

Le directeur. Tous ces mots sont synonymes.

Le docteur. Croyez-vous, mon Père, que dans cette oraison de simple présence, il y ait quelque chose d'assez surnaturel pour tenir lieu à l'âme de sa parfaite béatitude ?

Le directeur. Oui , par l'union essentielle qu elle cause à cette âme*.

l'âme du juste, et ainsi par proportion celui qui contemple Dieu, en l'adorant et en l'aimant, ne le contemple pas parce qu'il est partout où peut aller le contemplateur^ mais parce qu'il est Dieu,

qu'il est saint, qu'il est parfait, qu'il est tout L'idée de Dieu est

le fondement de l'édifice, ... et le souvenir de Dieu, que l'on entretient par un acte continuellement et suavement réitéré avec la grâce, est une toile d'attente pour recevoir tout ce que Dieu nous voudra inspirer tantôt seul, tantôt [opérant] avec nous. » (Malaval^ Réponse à Foresta^ p. aSo-aSa.)

« Pour avancer une âme de plus en plus dans la perfection, il

faut qu'elle s'engage moins que de coutume dans les opérations sensibles, et qu'elle s'éloigne de tout ce qui a quelque rapport aux puissances corporelles. — Pour s^ avancer dans la perfection^ il faut avoir une foi vive que Dieu remplit tout de son essence, de sa présence et de sa puissance. » (Falconi, Lettre à une fille spirituelle, p. 142.)

a Les philosophes connoissent Dieu, les chrétiens le croient, les gens de méditation le considèrent ; mais les contemplatifs le possèdent, parce qu'ils ne regardent fixement et invariablement que lui. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. 5o et 5i.)

« Les perfections de Dieu, comme sa bonté , sa sagesse, sa toutepuissance, son éternité, sa science, et ainsi des auties, ne doivent

être considérées, que pour nous élever à /«/-même. » {Ibidem,

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