‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 246 sur 257 · I. « L'union essentielle est le mariage spirituel, où il y a · texte numérisé non relu

I. « L'union essentielle est le mariage spirituel, où il y a

DIALOGUE VII. rî/,7

La pénitente. Ah! mon Père, quels discours devant une femme de mon âge ? Vous ne m'en avez jamais tenu de semblables, et je ne vous reconnois point.

Le directeur. Courage, ma fille, vous entrez dans le dégoût des choses saintes, vous n'êtes pas loin de l'union essentielle; mais permettez-moi d'achever. Cette âme ensuite devient féconde après l'union, et entre dans la vie apostoli-

communication de substance ; où Dieu prend l'âme pour son épouse et se l'unit, non plus personnellement, ni par quelque acte ou moyen, mais immédiatement, réduisant tout à une unité — » (^Explication du Cantique des cantiques^ chapitre i, verset i, p. 3 et 4')

« Cela n'empêche /7a^ la yrvâe jouissance et la tres-réeWe possession de l'objet, ni la consommation du mariage spirituel.... Cette âme devient ensuite féconde après V union ^ et entre dans la vie apostolique : elle engendre d'autres âmes fidèles^ qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux hien-aimé, » (^Ibidem^ p. 5 et 4-)

« La distinction dont je veux parler est de Dieu et de l'âme. Ici l'ârnse ne doit plus et ne peut plus faire de distinction de Dieu et d'elle. Dieu est elle, et elle est Dieu, depuis que par la consommation du mariage elle est recoulée en Dieu et se trouve perdue en lui, sans pouvoir se distinguer ni se retrouver. La vraie consommation du mariage fait le mélange de l'âme avec son Dieu.... Le mariage des corps, par lequel deux personnes sont une même

chair, n'est qu'une légère figure de celui-ci On est si fort en

peine de savoir en quel temps se fait le mariage spirituel : cela est aisé à voir par ce qui a été dit. Les fiançailles ou promesses mutuelles se font dans l'union des puissances, lorsque l'âme se donne toute à son Dieu, et que son Dieu se donne tout à elle, à dessein de l'admettre à son union : c'est là un accord et une promesse réciproque. Mais hélas! qu'il y a encore du chemin à faire, et qu'il y a bien à souffrir, avant que cette union tant désirée soit accordée et consommée ! Le mariage se fait lorsque l'âme se trouve morte et expirée entre les bras de l'époux, qui la voyant plus disposée, la reçoit à son union ; mais la consommation du mariage ne se fait que lorsque l'âme est tellement fondue, anéantie et désappropriée, qu'elle peut toute sans réserve s'écouler en son Dieu. Alors se fait cet admirable mélange de la créature avec son Créateur, qui les

réduit en unité Que si quelques saints ou quelques auteurs ont

établi ce mariage divin dans des états moins avancés que n'est celui que je décris, c'est qu'ils prenoient les fiançailles pour le mariage, et le mariage pour la consommation. » {Ibidem, chapitre vi, verset 4» p. 145-148.)

que; elle engendre d'autres âmes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé.

La pénitente. Permettez-moi de sortir ou de me boucheries oreilles.

Le docteur. Vous pourriez, mon Père, me renvoyer, aussi bien que Madame, au nombre de ceux qui sont à portée de l'union essentielle, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir beaucoup d'aversion de vos choses saintes et de toutes vos spiritualités. Quel jargon, bon Dieu! ou plutôt quelles obscénités, pour vous expliquer sur le plus mystérieux point de toute votre doctrine! Et ma sœur a-t-elle tort d'en être scandalisée? Que voulez -vous que nous pensions de l'intérieur des gens qui détournant les paroles de leur sens ordinaire pour leur faire exprimer des choses spirituelles, jettent dans l'esprit des lecteurs l'idée des grossièretés qu'elles signifient naturellement et dans leur première institution ? Quelle affectation, pour faire connoître à une jeune femme une béatitude qui est, selon vous, une union toute spirituelle, de lui parler de baisers, d'attouchements, de mariage et de consommation de mariage ? Mettez- vous le souverain bonheur dans les plaisirs charnels, comme les mahométans, ou comme les épicuriens, dans la volupté? Que voulez-vous encore une fois que l'on pense de vous et de vos mœurs , si vous les avez du moins aussi peu chastes que vos paroles ?

Le directeur. Vous avez oublié, mon cher Monsieur, notre martyre spirituel, et combien il prouve notre éloignement de la volupté et des plaisirs sensuels.

Le docteur. C'est ce qui vous rend tous incompréhensibles, mon Père ; car après avoir parlé des sécheresses passives , des rongements d'entrailles, de blasphèmes, de désespoirs, d'abandonnement de Dieu, vous y joignez immédiatement l'union même avec Dieu , union essentielle plus qu'hypostatique; et pour le faire entendre à vos élèves, vous employez des termes obscurs qui sentent la corruption de cent lieues. Un libertin , un homme dissolu n'en chercheroit pas d'autres pour tourner, s'il pouvoit, les choses saintes en ridicule. Appelez-vous cela un système, un plan de doctrine, une doctrine suivie? et croyez-vous de bonne foi y amener un seul homme à qui il reste encore une étincelle de foi et de raison ?

DIALOGUE Vil. 6/,9

Aussi est-ce une chose étonnante que les bruits qui courejit de vous et de vos maximes. Les uns disent que selon vous, l'âme, par l'union avec Dieu, est si séparée d'intérêt d'avec son corps, que celui-ci peut s'abandonner à la mollesse et à toute sorte de péchés , sans que VXme en soit le moins du monde coupable. Un livre quiétiste , disent les autres , remet à son chapitre de l'union essentielle avec Dieu, qui n'est autre chose que la parfaite béatitude, à traiter à fond de toutes les ordures qui peuvent salir le corps sans blesser l'âme, qui demeure cependant unie à Dieu, et souverainement heureuse dès cette vie. Voilà ce que l'on dit des quiélistes, mon Père, et qui me donne de l'indignation contre eux, je vous l'avoue. Vous mériteriez, sans mentir, d'avoir rompu avec eux et quitté des préventions qui sont indignes de vous.

Le directeur. J'ai bien vu, mon cher Monsieur, que vousmême étiez dans des préventions contre nous, qui vous empêcheroient de nous estimer autant peut-être que vous le feriez, si notre doctrine vous étoit parfaitement connue ; et je suis surpris qu'un homme que je sais en avoir déjà pénétré une partie par ses propres lumières , semble s'en rapporter sur la principale à des bruits de peuple , et sur un si léger fondement former des accusations et des reproches avec tant d'emportement. Voudriez-vous m'en croire sur l'union essentielle, ou plutôt en croire nos livres ? Nous n'en avons point de plus exprès sur cette matière que celui que son auteur, personne très-sublime , intitule les Torrents. Nous avons encore quelques autres livres qui en parlent pertinemment. Voulez-vous que je ne vous dissimule rien ? car , pour me servir de vos paroles , vous méritez vous-même d'être détrompé et de vouloir être des nôtres.

Le docteur. Croyez-moi, mon Père, plus vous me donnerez d'éclaircissements sur cette matière, et plus je vous serai redevable. Sur tous les articles de votre doctrine, il n'y en a aucun que j'aie plus de curiosité de savoir, ou de vos livres, ou de votre bouche. Vous ne vous étonnerez plus que je sois moins instruit de celui-ci que des autres , quand vous ferez attention à la rareté du livre des Torrents , qui n'a pas encore été lu autrement qu'en manuscrit. Ainsi, mon cher Père, parlez, je vous en conjure, et soyez sûr d'être écouté»

65o DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

Le directeur. « Rien, » Monsieur, « n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l'homme est dans cette propriété , comme dans la source de sa malice : en sorte que plus une âme perd sa propriété , plus elle devient pure , parce qu'alors elle a perdu ce qui causoit de la dissemblance entre Dieu et elle^. »

Le docteur. Ma sœur, il est vrai, m'a entretenu quelquefois de cette propriété que vous faites le principe de tout péché, et même de la corruption qui se trouve dans les meilleures actions en apparence; mais si vous entendez autre chose par ce mot, que le levain du péché et le poids de la concupiscence, vous me ferez plaisir de me le dire.

Le directeur. « La propriété. Monsieur, c'est la volonté de l'homme qui se trouve mêlée dans toutes ses actions, même les plus vertueuses". »

Le docteur. On m'en avoit déjà assuré, mais je ne pouvois le croire. Hé quoi, mon Père? peut -on faire des actions bonnes ou mauvaises sans les vouloir faire? N'est-ce pas dans cette détermination de la volonté que consiste la liberté de l'homme, son mérite et son démérite ? Et cependant ces bonnes actions , dites-vous , parce que la volonté y a part , sont mauvaises : voilà qui est bien incompréhensible.

Le directeur. Il ûiut pourtant que vous compreniez que

I. « — Rien n'est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l'homme est dans cette propriété, comme dans la source de sa malice : en sorte que plus une ame perd sa propriété, plus elle devient pure ; et ce qui seroit un défaut à une ame vivante à elle-même, ne l'est plus, à cause de la pureté et de l'innocence qu'elle a contractée, dès qu'elle a perdu ses propriétés, qui causoient la dissemblance entre Dieu et l'ame. » {Moyen court, gxxiv,

p. 122 et 123 *.)

a. Nous ne retrouvons pas, dans les Torrents^ la définition de la propriété qui est citée dans le texte entre guillemets, et donnée, en marge de l'ancienne édition des Dialogues, comme un passage des Torrents .

* C'est un fragment des Torrents que l'auteur annonce, et c'est de même aux Torrents que nous renvoie l'éditeur des Dialogues, tant en marge du texte qu'à la fin de la note i , où la citation est textuelle et plus complète ; mais le passage que l'on vient de lire est tiré du Moyen court, et non des Torrents.

DIALOGUE VII. 65i

c'est la malignité de la volonté de la part du sujet qui fait le péché, et non l'action*.

Le docteur. Quoi? de quelque nature innocente ou criminelle que soit cette action, ou selon Dieu, ou contre Dieu ?

Le directeur. Oui, Monsieur; car si une personne qui n'auroit plus de volonté, parce qu'elle seroit perdue et comme abîmée et transformée en Dieu , étoit réduite par nécessité à faire les actions du péché, elle les feroit sans péché ^.

Le docteur. Comment entendez-vous cela ?

Le directeur. Je vais vous l'expliquer. C'est, Monsieur, que tous les mouvements" de cette ame, qui na plus de volonté, sont de Dieu, et c'est sa conduite infaillible. C'est donc la conduite de cette âme , de suivre aveuglément et sans conduite les mouvements qui sont de Dieu, et sans réflexion^.

Le docteur. Mais si elle remarquoit que ces mouvements la portassent au péché , à la corruption , par exemple , à la vengeance ?

Le directeur. Il n'importe. Monsieur; car je vous dis qu'ici toute réflexion est bannie*, outre que quand l'âme le

1 . « C'est la volonté maligne de la part du sujet, qui fait l'offense, et non l'action. » {Livre des Torrents ^ partie II, chapitre iv, n° II, p. 272*.)

2. « Car si une personne dont la volonté seroit perdue et comme abîmée et transformée en Dieu étoit réduite, par nécessité..., à faire les actions de péché, elle les feroit sans péché. » [Livre des Torrents, partie II, chapitre iv, n» 11, p. 272.)

a. Il y a dans le texte de l'édition des Dialogues : « Tous les premiers mouvements, » comme dans le texte des Torrents cité dans la note 3. Mais on lit dans V Errata de l'édition des Dialogues, au sujet de ce passage : « dele premiers. »

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