I. « La sagesse de Dieu accompagnée de la divine justice
comme un feu impitoyable et dévorant, ôte à l'âme tout ce qu'elle a de propriété, de terrestre, de charnel et de propre activité, et ayant ôté à l'âme tout cela, il se Vunit. » {Moyen court, § xxiv, p. 128 et 129 *.)
* Ce passage est encore indiqué à tort comme extrait du lÀvre des Torrents,
aux ordres de la Providence divine, une soumission entière à la volonté de Dieu, une religieuse attention à la bien discerner, soit dans le livre de l'Evangile, soit dans ses commandements ou dans ceux de son Eglise ; une scrupuleuse attention sur la conduite qui me fait agir , si elle est conforme à la loi de Dieu ou non. Y a-t-il un autre abandon que celui-là ? Je serois curieux de l'apprendre.
Le directeur. Notre abandon, mon cher Monsieur, est un acquiescement à tout ce qui se passe en nous, de bon ou de mauvais, sans aucun discernement, regardant en toutes choses vertu ou crime indifféremment comme ordre et volonté de Dieu. Que naît-il de cette totale résignation? Le voulezvous savoir ? La mort de Fâme, son anéantissement parfait, son ensevelissement; et c'est par ces degrés qu'elle monte au sublime état de l'union essentielle.
Le docteur. Mais, mon Père, quel moyen y a-t-il, je vous supplie, que les pratiques vertueuses qui font mourir le vieil homme et les œuvres du péché , que le sentiment de l'humilité chrétienne, qui est le parfait anéantissement, que l'ensevelissement de l'ame, cette sépulture du chrétien avec Jésus-Christ, puissent naître d'un acquiescement aveugle et mal entendu à tout ce qui se passe en nous, sans aucun discernement de la volonté de Dieu, qui seroit pourtant notre règle infaillible ?
Le directeur. Mon cher Monsieur, votre demande me fait connoître que vous n'êtes pas encore instruit de tous nos principes, pas même de la signification de nos termes. Sachez donc, s'il vous plaît, que par mort *, nous entendons la
I . « La destruction de notre être confesse le souverain être de Dieu : il faut cesser d'être , afin que l'esprit du Verbe soit en
nous Comme par la consécration du prêtre^ il faut que la substance
du pain cède la place à la substance du corps de Jésus-Christ^. . . tout de même il faut que nous cédions notre être à celui de Jésus- Christ. » [Moyen court^ § xx, p. 76 et 76.)
« On agit plus fortement — par Voraison de l'anéantissement,
que par toute autre. » {Ibidem, titre du § xxi, p. 79.)
« Toutes les vertus sont ôtées à cette dme ; elle reste nue et dépouillée de tout — FAle se corrompt peu à peu. Autrefois c'étoienl des foiblesses, des chutes, des défaillances; ici c'est une corruption
perte des vertus, qui entraîne celle de la grâce de Dieu, et qui fait absolument mourir l'homme nouveau; par anéantis-
horrible^ qui devient tous les jours plus forte et plus horrible. O Dieu, quelle horreur pour cette âme ! Elle est [même] insensible à la privation du soleil de justice ; mais de sentir * sa corruption, c'est ce
qu'elle ne peut souffrir Mais ce sont peut-être des péchés?
Dieu a horreur de moi, mais que faire ? il faut souffrir, il n'y a
pas de remède La fidélité de l'âme dans cet état consiste
à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher, sans remuer non plus qu'un mort; à souffrir sa puanteur..., et se laisser pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de
quoi éviter la corruption Enfin cette âme commence à ne plus
sentir** la puanteur, à s'y faire et à y demeurer en repos, sans espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela. . . .
C'est alors que commence l'anéantissement Autrefois elle se
faisoit horreur : elle n'y pense plus; elle est dans la dernière misère, sans en avoir plus d'horreur. Autrefois elle craignoit encore la communion, de peur d'infecter Dieu : à présent elle y va comme à table***., tout naturellement. » [Livre des Torrents., partie I, chapitre VIII, nos 4^ 3^ i^^ j^ et i5, p. 221-226.)
« Elle est même ravie que Dieu ne la re^;irde plus, qu'il la laisse dans la pourriture, et qu'il donne aux autres toutes ses grâces ; que les autres soient l'objet de ses affections, et qu'elle ne cause que de l'horreur. >» {Ibidem., n» 11, p. 228.)
« // n'arrive guère ici qu'oïl déchée de cet état., à cause de l'anéantissement profond où est l'âme, qui ne lui laisse aucune propriété; et la seule propriété peut causer le péché; car quiconque n'est plus ne peut plus pécher. » [Ibidem., partie II, chapitre 11, n^ 2, p. 253.)
« Cette âme abandonnée participe à la pureté de Dieu, ou plutôt toute pureté propre, qui n'est qu'une /wjoM7-efe**** grossière, ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans ce
"■ « On a substitué, dans l'ancienne édition des Dialogues.^ toute à sentir : c'est l'une des très-nombreuses fautes qui montrent avec quelle négligence les citations ont été préparées et imprimées.
** « A ne plus souffrir », dans l'ancienne édition des Dialogues.
*** Les mots comme à table ne se trouvent pas dans l'édition des Torrents que nous suivons; mais d'autres éditions et l'extrait lxi de V Ordonnance de l'évêque de Chai'tres les reproduisent.
**** Il y a pureté dans l'édition des Opuscules de 1720 ; mais l'extrait xl de V Ordonnance de Tévêque de Chartres porte impureté..
comme la note de l'ancienne édition des Dialogues.
sèment, tout de même la privation de toutes les vertus, et même de celle de l'humilité ; et par l'ensevelissement de l'âme, une pourriture, une puanteur, une corruption, qui fait horreur aux hommes et à Dieu même. Vous voilà, n'est-il pas vrai, bien éloigné de ce que vous pensiez ?
Le docteur. Au contraire, mon Père, je pense comme vous que la mort de l'âme, son anéantissement, son ensevelissement, de la manière que vous me le venez d'expliquer, que je n'avois jamais apprise, peut fort bien être l'effet de cette résignation aveugle et sans discernement à la volonté de Dieu, qu'on ne connoît point, et qu'on ne se met point en peine de connoître ; mais que de tout cela, que je comprends fort bien, je vous assure, il résulte une union intime, immédiate , essentielle avec Dieu , voilà ce qui ne se conclut pas si naturellement*; et si vous vous ressouveniez par hasard de ce que vos livres enseignent là-dessus, vous m'obligeriez infiniment de m'en faire part.
Le directeur. Il faut qu'un bon contemplatif sache ses Torrents par cœur : c'est là où il voit le sublime de son état, le point essentiel et capital où aboutit toute la doctrine des mystiques. Ecoutez : « INotre Seigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et lumières, qui sont comme des pierreries qui la chargent ; ensuite il lui ôte toute facilité au bien, qui sont comme les habits ; après quoi il lui ôte la beauté de son visage, qui sont comme les divines vertus qu'elle ne peut plus
néant ; mais d'une manière si réelle que l'âme est dans une parfaite ignorance du mal, et comme impuissante de le commettre. » {Livre des Torrents^ partie II, chapitre ii, n" 2, p. 253.)