‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 249 sur 257 · I. « C'est par une perte de volonté en Dieu, par un état de · texte numérisé non relu

I. « C'est par une perte de volonté en Dieu, par un état de

déification où tout est Dieu, sans savoir que cela est ainsi. Mais l'âme est établie par état dans son bien souverain, sans changement; elle est dans sa béatitude foncière, où rien ne peut traverser ce bonheur parfait, lorsqu'il est par état permanent — Dieu donne l'état d'une manière permanente et y établit l'âme pour toujours. » {Livre des Torrents^ partie II, chapitre iv, n» 7, p. 270*.)

* Cette note est l'extrait lv de V Ordonnance de l'évêque de Chartres, textuellement reproduit.

656 DIALOGUES SUR LE QUIÉÏlSME.

pratiquer. Autrefois elle avoit des dégoûts, des peines, mais non des impuissances ; ici tout pouvoir lui est ôté * . »

Le docteur. Quel pouvoir, s'il vous plaît, lui est ôté ?

Le directeur . N'avez-vous pas entendu? le pouvoir de pratiquer la vertu.

Le docteur. Et celui de suivre le vice ?

Le directeur. Il lui demeure sans doute; car le dénuement de toutes vertus emporte naturellement la pratique de tout vice.

Le docteur. Je l'entendois ainsi, et que cette âme se trouvât insensiblement surchargée de péchés.

Le directeur. De péchés, c'est-à-dire de choses qui seroient des péchés pour des imparfaits, mais non pour une parfaite abandonnée.

Le docteur. Je n'y suis plus, mon Père, et je ne vois pas que ce qui est péché en soi ne le soit pas pour tout le monde. J'ai cru jusqu'à cette heure que le péché dans les parfaits causoit de l'imperfection, comme il augmente l'imperfection dans les imparfaits.

Le directeur. Vous croyez fort mal; car comment voulezvous que le péché ait prise sur une âme qui n'est plus en soi ni par soi, qui est recoulée, qui est abîmée en Dieu par une présence foncière et centrale? il faut prendre garde à cela*.

J^e docteur. Expliquez-vous, s'il vous plaît.

Le directeur. « L'âme, » Monsieur, « dans ce bienheureux état d'union essentielle, qui est la récompense du parfait

1. Livre des Torrents f^psirûe I, chapitre vu, §§ i et 2, n^s i3 et 21, p. igS et 196, et p. 201"*^.

2. « L'âme peut sans cesse s'écouler en Dieu, comme dans son terme et son centre, et y être mêlée et transformée sans en ressortir [jamais], ainsi qu'un fleuve qui est une eau sortie de la mer, se trouvant hors de son origine, tâche, par diverses agitations, de se rapprocher [de la mer], jusques à ce qu'y étant enfin retombé, il se perd et se mélange avec elle. » {Explication du Cantique des cantiques j chapitre i, verset i, p. 6 et 7.)

* Comparée au texte imprimé des Torrents, cette citation présente de légères variantes : toutes facilités , ses habits , des divines vertus^ etc.

DIALOGUE VII. 6j7

abandon, se trouve associée à la sainte Trinité, participe aux attributs divins ; elle a les mêmes ornements dont le Roi est paré, c'est-à-dire, qu'elle est ornée des perfections de Dieu; elle entre dans une excellente participation de l'immensité de Dieu, notre mer, qui est l'essence divine. Voilà comme elle s'explique. Elle a en effet son repos en Dieu. Que disje ? elle est le repos même, elle est Dieu*. Comme il ne peut jamais cesser de se regarder soi-même , aussi ne cesse-t-il point de regarder cette âme*. »

Le docteur. Quoique remplie de péchés? vous l'avez dit.

Le directeur. C'est le mystère, mon cher Monsieur; cette âme n'est plus; elle a recoulé, vous dis-je, dans l'essence divine : comment voulez-vous qu'elle pèche même en faisant des actions de péché ?

Le docteur. Et moi, je vous répète, cette âme n'est plus : comment peut-elle mériter ? comment est-elle digne des hauteurs et des élévations où vous venez de la porter ? Voilà sans mentir un abandon bien payé, pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu sur elle. On doit voir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plus, mais qui est, dites-vous, toute perdue en Dieu.

Le directeur. « C'est » en effet « une chose horrible, qu'une

I . « L'âme étant d'une nature toute spirituelle, elle est très-propre à être unie, mêlée et transformée en [son] Dieu. » (Explication c/u Cantique des cantiques^ chapitre i, verset i, p. 8.)

« Ici l'âme ne doit plus faire.... de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle, et elle est Dieu. » (Ibidem^ chapitre vi, verset 4?

« Mon bien-aimé . . . . m'a changée en lui-même, en sorte qu'il ne « sauroit plus me rejeter : aussi je ne crains plus d'être séparée de « lui. » O amour! Vous ne rejetez plus une telle âme, et l'on peut dire qu'elle est pour toujours confirmée en amour — Le Bien-aimé, ne voyant [plus] rien en son épouse qui ne soit de lui,... n'en détourne plus ses regards et son amour, comme il ne peut jamais cesser de se regarder et de s'aimer soi-même. » (Ibidem^ chapitre vu, verset 10, p. 175 et 176.)

a. L'ouvrage d'où est tiré cet alinéa, placé entre guillemets dans le texte, n'est pas indiqué dans l'édition àe% Dialogues^ et nous avons vainement cherché à réparer l'omission.

La Bruyère, ii 4^

âme ainsi nue des dons et des grâces de Dieu. On ne pourroit croire, à moins d'expérience, ce que c'est; mais c'est encore peu. Si elle conservoit sa beauté, il la lui fait perdre, et la fait devenir laide. Jusques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les lui faut perdre quant à l'usage ; car quant à la réalité, il l'imprime fortement dans l'âme : elle perd la vertu comme vertu, mais c'est pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme, dans le commencement de ce degré, a encore quelque figure de ce qu'elle étoit autrefois : il lui reste une certaine impression secrète et cachée de Dieu, comme il reste dans un corps mort une certaine chaleur qui s'éteint peu à peu. Cette âme se présente à l'oraison, à la prière; mais tout cela lui est bientôt ôté. Il faut perdre toute oraison, tout don de Dieu; elle ne la perd pas pour une, deux, ou trois années, mais pour toujours. Toute facilité au bien, toutes vertus lui sont ôtées; elle reste nue et dépouillée de tout. Le monde, qui l'estimoit tant autrefois, commence à en avoir horreur. L'âme se corrompt peu à peu. Autrefois c'étoit des foiblesses, des chutes, des défaillances : ici c'est une corruption horrible, qui devient tous les jours plus forte et plus horrible. Ô Dieu! quelle horreur pour cette âme ! Elle est insensible à la privation du Soleil de justice; mais de sentir la corruption, c'est ce qu'elle ne peut souffrir : ô Dieu! que ne souffriroit-elle pas plutôt! C'est cependant un faire le faut; il faut expérimenter jusqu'au fond ce que l'on est. Mais ce sont peut-être des péchés? Dieu a horreur de moi ; mais que faire ? Il faut souffrir, il n'y a pas de remède*. »

I. Livre des Torrents, partie I, chapitre vu, § 2, n» 24i ^t § 3, no I, p. 202 et 2o3; chapitre viii, n^s 4 et 8, p. 220-222*.

* Cette citation, exactement indiquée en marge comme extraite des Torrents^ réunit, comme on le voit, des extraits de divers alinéas. Le texte imprimé présente quelques variantes. Ainsi, lignes 2 et 3 de notre page, la ponctuation est différente : « c'est encore peu si elle conservoit sa beauté ; mais il la lui fait perdre, etc. ; » ligne 9 :

Le docteur. J'écoute, mon Père, de toutes mes oreilles; mais je ne vois point, dans tout ce que vous m'avez dit, votre union de l'âme avec Dieu, ni rien même qui en approche, à moins que ce ne soit à l'endroit où elle est insensible à la privation du Soleil de justice , c'est-à-dire , à la grâce de Jésus- Christ.

Le directeur. N'avez-vous pas encore compris. Monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte par la privation de toutes les vertus, comme nous avons dit, elle a perdu toute vertu propre, et ainsi toute propriété. « Elle n'est donc pure dorénavant que de la pureté divine; j'entends pure de la pureté du fond dans lequel elle est transformée au centre, par lequel elle est attirée : » cela est-il si incompréhensible"?

« La félicité de l'âme dans cet état consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher, sans se remuer non plus qu'un mort; à souffrir sa puanteur, et se laisser pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de quoi éviter la corruption. Non, non, laissez-vous telles que vous êtes, pauvres âmes, sentez votre puanteur : il faut que vous la connoissiez, et que vous voyiez le fond infini de corruption qui est en vous. Mettre du baume, est tâcher par quelque moyen vertueux et bon de couvrir la corruption et d'en empêcher l'odeur. Oh! ne le faites pas, vous vous feriez tort. Dieu vous souffre bien, pourquoi ne vous souffririezvous pas*? »

a. Cette phrase et l'alinéa suivant sont indiqués eu marge de l'ancienne édition comme tirés du Livre des Torrents; mais nous n'y retrouvons que l'alinéa suivant : « La félicité, etc. »

I. Livre des Torrents^ partie I, chapitre viii, n° 17, p. 226 "".

«< elle s'imprime, » ou encore : « elles s'impriment, » au lieu de : « il l'imprime ; » ligne 21 : « Le vieil homme se corrompt, » au lieu de : « L'âme se corrompt ; » ligne 26 : « sa corruption , » au lieu de : « la corruption. »

* Dans le texte imprimé des Torrents , dans la note ci-dessus , p. 654, et dans l'extrait ix de VOrdonnance de l'évêque de Chartres : « la fidélité » , au lieu de : <c la félicité » (ligne 14); — dans les éditions des Torrents et dans la même Ordonnance : « mettre du baume n'est autre chose que de tâcher, etc., » au lieu de : « mettre du baume est tâcher » (ligne 21). A la ligne 18, une phrase a été passée : « Il y en a qui voudroient mettre du baume ou des sen-

66o DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

Le docteur. Cela est-il thé de votre Livre des Torrents?

Le directeur. Mot pour mot, Monsieur : je ne vous dérobe rien.

Le docteur. Cet endroit-ci est clair, et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés, même les plus sales et les plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, comme de la chasteté, de la continence, de la tempérance.

Le directeur. Vous frappez au but, et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d'une autre manière. Les mots de corruption^ de pourriture^ de puanteur mènent là tout droit. Voyez l'endroit qui suit : « Enfin cette âme commence à ne plus sentir sa puanteur, à s'y faire, à y demeurer en repos, sans espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela^. »

Le docteur. Je vous suis : voilà cette âme qui croupit dans son péché.

Le directeur. « C'est alors que commence l'anéantissement". »

Le docteur. Quoi? l'humilité chrétienne?

Le directeur. Non vraiment, mais la perte de toutes grâces et de toutes vertus : ne l'oubliez pas. « Autrefois, » en cet état, « elle se faisoit horreur : elle n'y pense plus ; elle est dans la dernière misère, jusques à n'en avoir plus d'horreur. Autrefois elle craignoit encore la communion, de peur d'infecter Dieu : à présent elle y va comme à table , tout naturellement^. »

Le docteur. Et sans craindre d'infecter Dieu par ses péchés et ses ordures, qui ne lui font plus d'horreur, qui ne lui font plus aucun scrupule, qui ne lui pèsent plus sur la conscience,

I. Livre des Torrents^ partiel, chapitre vin, n° 14, p- 225. a. Ibidem. — Les guillemets ont été omis dans l'édition des Dialogues.

Page 1