‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 251 sur 257 · Livre des Torrents, partie II, chapitre 11, n» i, p · texte numérisé non relu

Livre des Torrents, partie II, chapitre 11, n» i, p

prenez, si vous pouvez, l'étendue de ces paroles : cela est immense.

Le docteur. Quoi? mon Père, plus d'amour de Dieu? plus de crainte de Dieu, et de ses jugements ? plus de foi, plus d'espérance, plus de vertus, plus de bonnes œuvres, plus d'humilité, plus de continence, plus de chasteté, plus de grâces ? Dieu est si bon , il est si miséricordieux ! exigeroit-il d'une âme un si prodigieux abandonnement ?

Le directeur. Lisez, Monsieur, nos Torrents^-, vous y verrez « qu'une âme de ce degré porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudroit f)as lui rien refuser ; m.ais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et qu'usant des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices, ah! c'est pour lors que ses entrailles sont émues, et qu'elle souffre bien de la peine. »

Le docteur. Je vous l'avoue, mon Père, me voilà bien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renoncements, et ces plus extrêmes sacrifices ; car ce doit être quelque chose de plus fort que tout le reste qui emporte si aisément le consentement et la soumission, de cette âme. S'agiroit-il seulement pour cette âme du sacrifice de la virginité, ou en général de la chasteté ?

Le DIRECTEUR. Oh! Monsieur, il n'y a guère d'apparence; car dans notre Cantique des cantiques^ à propos des lis de la chasteté, il est dit : « Que ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du corps*. » On veut dire que la perte de la pro-

a. C'est le Cantique des cantiques^ et non les Torrents, qu'il eût fallu dire; voyez en effet le passage suivant : « qu'une âme de ce degré, etc., » à.Sin?,V Explication du Cantique des cantiques , chapitre v, verset 4i F- n^- Aux lignes 3 et 4 de l'alinéa, au lieu de : « qu'elle ne voudroit pas lui rien refuser», le texte de Mme Guyon porte : « qu'elle ne voudroit rien lui refuser » ; à la dernière ligne, au lieu de : « qu'elle souffre, etc. », il y a dans le texte : « qu'elle trouve bien de la peine où elle ne croyoit plus en avoir. »

b. « Il se nourrit entre les lis de ma pureté : ceux de l'âme, qui lui plaisent beaucoup plus que ceux de la chair, sont la désappropriation générale. » (^Explication du Cantique des cantiques, chapitre VI, verset 2, p. t4o et i4i)

priété, qui est la pureté de lame, est plus agréable à Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien qu'il s'agit ici pour l'âme d'un plus grand sacrifice que celui de la chasteté.

Le docteur. S'agiroit-il pour elle du renoncement à la grâce de sa justification ? Dieu lui demanderoit-il pour dernière épreuve, qu'elle consentît à sa réprobation dernière ? Cela fait de la peine seulement à penser.

Le DIRECTEUR. Mais qucllc pciuc ?

Le docteur. Quoi? mon Père, qu'elle consentît, cette âme, à être toujours privée de la gloire de Dieu ?

Le directeur. Pourquoi non ? et nos Torrents y sont formels. « Cette âme seroit aussi indifférente d'être toute une éternité avec les démons qu'avec les anges. Les démons lui sont Dieu comme le reste, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l'ordre incréé, étant tout et en tout Dieu", aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment*. Je crois que si une telle âme étoit conduite en enfer, elle en souffriroit les douleurs cruelles dans un contentement achevé, non contentement causé seulement par la vue du bon plaisir de Dieu, mais contentement essentiel à cause de la béatitude du fond transformé , et c'est ce qui fait l'indifférence de ces âmes pour tout état^. »

Le docteur. En vérité, mon Père, voilà des choses bien nouvelles, et d'étranges mystères: il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer, et dans la compagnie des démons, une béatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste, que je ne puis expliquer faute de l'entendre.

a. L'édition des Opuscules de 1720 donne: «Les démons lui sont

comme le reste ; » et : « hors de l'être incréé, le seul être incréé

étant tout et en tout, tout Dieu » Le texte ci-dessus imprimé

est le même que celui de V Ordonnance (extrait lu).

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