‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 252 sur 257 · Ibidem, chapitre iv, n» 6, p · texte numérisé non relu

Ibidem, chapitre iv, n» 6, p

* Le texte des Dialogues porte : <( Et c'est ce qui fait la béatitude de ces âmes pour tout état. » Nous avons substitué au mot béatitude, qui semble répété à tort et par suite d'une faute d'impression, le mot indifférence^ que donnent le texte imprimé des Torrents et l'extrait li de V Ordonnance .

Le directeur. Vous entendez peut-être aussi peu les précipices affreux où tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu, qui exige d'elle les extrêmes sacrifices; cependant nos Torrents'^ ne parlent d'autre chose. « Combien êtes-vous jaloux, ô divin époux, que votre amante fasse toutes vos volontés, puisqu'une simple excuse qui paroît si juste * vous offense si fort ? Ne pouviez-vous pas empêcher une épouse si chère, si fidèle, de vous faire cette résistance ?

« L'époux permet cette faute dans son épouse, afin de la punir, et de la purifier en même temps de l'attache qu'elle avoit à sa pureté et à son innocence, et de la répugnance qu'elle sentoit au dépouillement de sa propre justice''. » Et dans un autre endroit vous lisez : « Cette amante affligée, oubliant ses blessures quoiqu'elles saignent encore, ne se souvient plus de sa perte; elle n'en parle pas même, et quand elle se verroit précipitée dans l'abîme, elle n'y feroit point de réflexion. Celle qu'elle venoit de faire par l'appréhension de se salir, lui a trop coûté, puisqu'elle lui a causé l'absence de son époux : de sorte qu'instruite par sa disgrâce, elle ne peut plus se regarder, et quand elle seroit aussi affreuse qu'elle est belle, elle ne pourroit pas y penser.

a Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie dans son état en Dieu, qu'elle ne puisse encore jeter quelques regards sur elle-même : c'est une infidélité, mais qui est rare, et qui ne vient que de foiblesse. L'époux a permis que son épouse ait fait cette légère faute, afin de nous instruire par là du dommage que cause la propre réflexion dans les états les plus avancés. Elle est donc rentrée pour un moment en elle-même sous les meilleurs prétextes du monde : c'étoit pour y voir les fruits de l'anéantissement, si la vigne fleurissoit, si elle avan-

a. C'est à V Explication du Cantique des cantiques, et non aux Torrents^ comme il est dit dans le texte et dans la note marginale des éditions des Dialogues^ que sont empruntées les citations suivantes.

h. Dans les éditions des Dialogues : « une simple excuse qui passe si vite. )) Nous réparons l'erreur de lecture de l'imprimeur d'après le texte de V Explication du Cantique des cantiques.

c. Explication du Cantique des cantiques , chapitre v, verset 5, p . 1)6 et 1 1 7 .

DIALOGUE VII. eS'i

coit, si la charité étoit féconde : cela ne paroît-il pas juste et très-raisonnable*? »

Le docteur. Si raisonnable et si juste, mon Père, que cette attention sur nous-même est le principe de toute la conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul*, et après lui, par tous les Pères de l'Eglise.

Le directeur. « Je le faisois, dit-elle, sans y penser, et sans croire faire mal, ni déplaire à mon époux; cependant je n'ai pas plutôt fait cette faute, que mon âme a été troublée par mille et mille réflexions qui rouloient dans ma tête, qui m'alloient perdre". Cette pauvre âme est obligée, après avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir de tout; elle est comme une personne qui n'est plus et qui ne sera plus jamais : elle ne fait ni bien ni mal. »

Le docteur. Quoi? dans un entier désespoir de tout? Voilà qui est bien intelligible. Mais, mon Père, songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pauvi^e âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu , comme de se livrer au démon, de se prostituer dans tous les désordres imaginables, de s'abandonner à toutes sortes d'excès, et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion salutaire qui lui viendroit sur son état si misérable, et qui pourroit contribuer à l'en faire sortir? Encore une fois, mon Père, parlez-vous sérieusement? Est-ce un jeu d'esprit, est-ce un délire?

Le directeur. Je vous réponds, Monsieur, avec l'incompa-

a. Explication du Cantique des cantiques ^ chapitre vi, verset lo, p. iSg et i6o. — Les mots : plus avancée (p. 664, ligne 28) ne se trouvent pas dans le texte de Mme Guyon; paroit-il (p. 665, ligne i) a été substitué à paroissoit-il.

b. Le docteur a-t-il en vue la recommandation : Attende tihi^ qui se lit dans la \^^ épître à Timothée^ chapitre iv, verset 16?

c. Explication du Cantique des cantiques^ p. 160. — Les citations qui précèdent, depuis l'endroit où nous l'avons marqué (voyez p. 664, note a), sont à tort indiquées comme extraites des Torrents; mais ici, sans que le lecteur en soit averti, on passe d'un ouvrage à un autre, et c'est bien des Torrents qu'est tirée la phrase suivante : ]e commencement, jusqu'aux mots par un entier désespoir de tout^ du chapitre vu (§ 4, n° 89, p. 214), et le reste, du chapitre viii (no 14, p. 22$) de la partie I.

rable auteur des Torrents : « Ne portez point de compassion à ces âmes, et laissez-les dans leurs ordures apparentes, qui sont cependant les délices de Dieu, jusqu'à ce que de ces désordres renaisse une vie nouvelle". » Et un peu après : « Il n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel qu'on ne peut dire, et cette âme participe à la pureté de Dieu ; ou plutôt toute pureté propre, qui n'est qu'une impureté grossière, ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans ce néant, mais d'une manière si réelle, que l'âme est dans une parfaite ignorance du mal, et comme impuissante de le connoître^ : ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse toujours déchoir; mais cela n'arrive guère ici, à cause du profond anéantissement où est l'âme, qui ne lui laisse (prenez garde, Monsieur), qui ne lui laisse aucune propriété; et la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque n'est plus ne peut plus pécher. Et cela est si vrai, que les âmes dont je parle ne peuvent presque jamais se confesser, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu^. »

Le docteur. Si je l'ai bien compris, mon Père, il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler, que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme, qui n'a plus alors de vertu propre, et par conséquent de propriété; qu'au contraire la pureté et les autres vertus du corps, qui procèdent de sa propre volonté, font l'impureté de l'âme.

Le directeur. Hé bien. Monsieur, cela n'est-il pas beau? Et où avez-vous rien vu de plus creusé et de mieux imaginé ? « Il y a alors une séparation si entière et si parfaite des deux

a. Livre des Torrents^ partie I, chapitre viii, n» i8, p. 227. — Il y a dans notre édition des Torrents : « Jusqu'à ce que de ces cendres renaisse, etc. » D'autres éditions et l'extrait xxxviii de l'Ordonnance donnent : « dans ces désordres renaisse, etc. »

6. De le commettre y dans les éditions des Torrents^ et dans l'extrait XL de V Ordonnance de l'évêqae de Chartres.

I. L'wre des Torrents^ partie II, chapitre ii, n^^ 1-3, p. 202 et 253.

parties, l'inférieure et la supérieure, qu'elles vivent ensemble comme étrangères, qui ne se connoissent pas; et les maux les plus extraordinaires n'empêchent pas la parfaite paix, la tranquillité, la joie, l'immobilité de la partie supérieure*. » Voyez ce qu'en disent nos Torrents : « Dans les commencements Dieu presse de si près les pauvres sens, qu'il ne leur donne aucune liberté; mais quand les sens sont suffisamment purifiés. Dieu, qui veut tirer l'âme d'elle-même par un mouvement tout contraire, permet que les sens s' extro ver tissent — »

Le docteur. S'' extrovertir : voilà un mot bien noir et bien infernal.

Le directeur. Point tant : cela veut dire, s^ échappent, se

débauchent , se dérèglent'^, « ce qui paroît à l'âme une

grande impureté. Cependant la chose est de saison, et en faire autrement, c'est se purifier autrement que Dieu veut, et se salir. Cela n'empêche pas qu'il ne se fasse des fautes dans cette extroversion ; mais la confusion que l'âme en reçoit, et la fidélité à en faire usage fait le fumier où elle pourrit plus vite, et hâte sa mort. Tout coopère à ceux ciui aiment^. C'est aussi ici où l'on perd entièrement l'estime des créatures : elles vous regardent avec mépris*.

« Ces âmes (continuons'') paroissent des plus communes, parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur qui les différencie, qu'une liberté infinie, qui scandalise souvent les âmes resserrées et rétrécies en elles-mêmes'*.

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