‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 255 sur 257 · I. Livre des Torrents^ partie I, chapitre ix, n° 9, p · texte numérisé non relu

I. Livre des Torrents^ partie I, chapitre ix, n° 9, p

a. Dans le texte imprimé des Torrents : « Cette âme ne se met pas en peine de chercher. » Il y a sans doute, dans nos Dialogues, une erreur de lecture, accompagnée d'une Interprétation erronée.

b. § XXIV, p. laS.

c. Chapitre i, verset i, p. 4 et 5. Voici le texte exact : « 11 y a des personnes qui disent que cette imion ne peut se faire que dans l'autre vie, etc. »

d. Partie II, chapitre rv, n^ 7, p. 270.

e. Page i45.

Le docteur. Vraiment, mon Père, elles sont d'une nature à ne pouvoir pas sortir de la mémoire ; et comme je l'espère. Madame, qui l'a si excellente, ne les oubliera pas.

La pémtente. Je compte bien, mon frère, de ne les pas oublier; mais souvenez-vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures ; le Révérend Père a parlé longtemps, et a besoin de repos.

Le docteur. Je ne saurois me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois les découvertes qu'il m'a fait fiiire sur l'union essentielle, dont j'avoue que je n'avois eu jusqu'à présent qu'une connoissance assez imparfaite ; et véritablement il y a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas deviner.

Le directeur. Oui, oui, il y a quelque chose d'abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.

Le docteur. Je ne vous quitte pas au reste, mon Révérend Père, de la conversation que vous m'avez promise sur l'amour de Dieu; car il est étonnant que vous ne l'admettiez pas dans votre béatitude.

La pénitente. Vous allez, mon frère, recommencer, si vous n'y prenez garde. Je vous prie, laissons le Père; je vous promets de vous ramener ici quand il vous plaira, pourvu qu'il veuille y consentir.

Le directeur. Vous ne sauriez trop tôt dégager votre parole.

Le docteur. J'aurai soin de l'en faire souvenir.

La pénitente. Je ne me ferai pas beaucoup prier d'une chose où j'ai plus d'intérêt que vous , et que je souhaite de même.

Acte permanent et perpétuel d'amour de Dieu selon les nouveaux mystiques. Essence de Dieu considérée sous l'idée la plus abstraite, objet de cet acte. Exclusion de tous les autres motifs d'amour et de charité. Contrariété de cette doctrine à l'Evangile et aux maximes fondamentales de la religion.

La pénitente. Voilà, mon Père, un homme que j'ai sur les bras depuis notre dernière entrevue, qui ne m'a donné ni repos ni trêve, jusqu'à ce que je l'aie amené ici une troisième fois. La curiosité qu'il a de vous voir, ou de vous entendre, augmente tous les jours; et comme la mienne n'est pas moindre, il n'est pas étonnant que vous nous revoyiez l'un et l'autre, plus tôt que vous ne l'aviez peut-être espéré.

Le docteur. Je vous ai entendu dire, mon Père, des choses si nouvelles la dernière fois que je vous vis, que je ne suis pas encore sorti de l'étonnement qu'elles m'ont causé; mais sur ce que vous me promîtes de m' expliquer votre sentiment sur l'amour de Dieu, je vous avoue que je brûle d'impatience que vous me teniez parole. Ma sœur, je crois, sera ravie de profiter de notre conversation; et puisqu'elle veut bien, toute instruite qu'elle est sur ces matières, me laisser parler pour moi et pour elle, il faut encore qu'elle me permette de vous rendre compte des choses qui me sont venues dans l'esprit sur ce qui vous échappa de dire, qu'il n'y avoit point d'amour de Dieu parmi vous, et que vous ne le considériez pas comme une chose qui fût aux hommes de quelque utiUté. J'avoue que cette maxime m'a paru si étrange et si contraire aux premiers principes de la morale chrétienne, qu'à peine aurois-je pu me persuader que vous l'eussiez avancée, si vous ne me l'aviez fait bien remarquer, en m'avertissant de vous engager à parler sur cet article en quelque autre occasion. L'Écriture sainte ne nous recommande partout que la charité ou l'amour de Dieu : c'est en cela que consistent la vertu, la religion, l'accomphssement de la loi, la fin de l'Evangile, la perfection de la sainteté, le bonheur souverain. Comment donc un homme qui fait profession de conduire les âmes à un état

de perfection sublime, peut-il avancer sérieusement que l'amour de Dieu est inutile à l'âme ? Il faut qu'il y ait quelque mystère caché là-dessous, que je ne comprends pas : ayez la bonté, mon Père, de me le développer.

Le directeur. Vous avez raison. Monsieur, de demander à être éclairci de nos principes sur cette matière ; elle a besoin d'explication : c'est le point le plus essentiel et le plus sublime de la doctrine des mystiques. Sachez donc que nous ne disons pas qu'il ne faut point aimer Dieu; mais au contraire nous soutenons que ceux qui sont parvenus à la contemplation l'aiment par un acte continu et perpétuel, qui subsiste toujours , et qu'il n'est jamais nécessaire de renouveler * . Cet acte a l'unique essence de Dieu même pour objet, et consiste

I . « Quand vous allez à l'oraison, remettez-vous entre les mains de Dieu avec une parfaite résignation , faisant un acte de foi , croyant que vous êtes en sa présence, demeurant dans cette [sainte] inaction plein de tranquillité et de silence, et tâchant de continuer par la foi et par l'amour, tous les jours, toute l'année, et même durant toute la vie, ce premier acte de contemplation. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre xrii, n» 85, p. 53.)

« La contemplation est une oraison qui peut être perpétuelle et

se faire partout Par un seul désir, elle* se peut maintenir en

acte, et y maintenir les autres facultés qu'elle domine Le contemplatif, par une simple résolution qu'il produit de ne point sortir àe devant Dieu, il s'y conserve incessamment, quoi qu'il fasse. » (Malaval, Pratique facile^ partie I, p. ya-yS.)

« Tant que Vdme ne révoque point la foi et son intention de demeurer résignée, elle est toujours dans la foi et dans la résignation, et par conséquent dans une oraison et une contemplation virtuelle et acquise, quoiqu'e//<? ne le sente pas, et ne fasse point de nouveaux actes de réminiscence et de réflexion. » (Molinos, Guide spirituelle, livre I, chapitre xiv, n» io5, p. 62.)

« L'âme spirituelle qui a résolu de croire que Dieu est en elle, de ne vouloir et de ne rien faire que par /««, doit ** se contenter de cette foi et de cette intention dans toutes ses actions et dans tous ses exercices, sans former ni répéter de nouveaux actes de cette foi et de cette résignation. » (Ibidem^ n^ 106.)

* La citation est un peu tronquée; elle, c'est la volonté, et non la contemplation.

** De, au lieu de doit, dans les éditions des Dialogues.

La IjRuyiiiiE. 11 43

à ne point sortir de sa présence, sans qu'il soit nécessaire de produire aucun acte particulier, ni d'avoir aucune idée particulière et distincte des attributs de Dieu, et sans faire aucune réflexion sur nous * .

Le docteur. Je ne comprends pas encore bien ce que vous voulez dire par là : « Un acte continu et perpétuel. » C'est apparemment l'amour habituel dont vous voulez parler, la charité du Saint-Esprit répandue dans nos cœurs, qui produit en nous à tous moments des actes d'amour, qui se renouvellent à chaque action de vertu que nous faisons.

La pénitente. Mon frère, ce n'est pas là ce que veut dire le Révérend Père. Les âmes intérieures ne doivent point faire d'acte d'amour : leur propre activité seroit une marque qu'elles ne seroient pas encore mortes; il suffit que l'homme se soit une fois donné à Dieu par un consentement actif et général dans le commencement de la voie, afm qu'il fasse de lui, et en lui, tout ce qu'il veut. Il demeure ensuite dans un état passif^; il n'est pas nécessaire qu'il se donne à Dieu

1 . « Une âme contemplative s* étant une fois déterminée à faire la volonté de Dieu et à demeurer en sa présence, elle y demeure actuellement, tant qu'elle ne prend point de résolution contraire^ quoiqu'elle s'occupe d'autres choses. » (Molinos, Guide spirituelle., livre I, chapitre xv, n^ 112, p. 65.)

<c II faut demeurer dans le simple regard autant de temps qu'il sera possible, sans rien penser, sans rien désirer, puisque ayant Dieu, nous avons tout. Quand vous feriez les plus beaux raisonnements dont l'esprit humain est capable sur la puissance de Dieu et la création du ciel et de la terre, et que vous vous représenteriez en votre oraison tout ce que les docteurs ont de plus beau sur ce sujet, que seroit-ce au regard d'avoir Dieu en soi-même?» (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques., p. ^1.)

« Le mouvement de faction divine ne porte jamais Vdme à réfléchir sur la créature, ni à se recourber sur elle-même. » {Moyen court., gxxi, p. 81.)

2. « L^ homme s' étant donné une fois à Dieu dans le commencement de la voie, afin qu'il fît de lui et en lui tout ce qu'il voudroit, il donna* dès lors un consentement actif et général pour tout ce que Dieu feroit. » {Ibidem., § xxiv, p. i3o.)

* Dans le texte des Dialogues »• ce il donne. »

de nouveau : cet acte dure toujours, et n'est jamais interrompu, pas même par le sommeil.

Le directeur. Fort bien, ma chère, je vois bien que vous lisez nos mystiques : ce que vous dites là est tiré mot pour mot du Moyen court *, et nos plus excellents auteurs l'expliquent par une belle comparaison d'un diamant donné à son ami : il ne faut plus , quand on lui en a fait présent , répéter tous les jours qu'on le lui a donné; il suffit de le laisser entre ses mains sans le reprendre. Il en est de même du don que vous avez fait à Dieu de vous-même par un amoureux abandon : il suffit de noter plus à Dieu ce que vous lui avez donné; pourvu que cela n'arrive pas, l'essence et la continuation de votre abandon dure toujours*.

a. La dernière phrase de la Pénitente n'est pas empruntée au Moyen court ^ mais cette doctrine paraît implicitement contenue dans une phrase de V Explication du Cantique des cantiques (chapitre V, verset 2, p. m). Voyez sur ce point V Instruction sur les états d'oraison de Bossuet, liArre I, chapitre xvi (OEuvres, édition Lebel, tome XXVII, p. 69), et de plus Malaval (Pratique facile^ partie I, p. 87) .

I. « Quand vous vous mettrez eu prière, il ne sera pas toujours nécessaire de vous donner à Dieu de nouveau, puisque vous l'avez déjà fait. Comme si vous donniez un diamant à votre ami^...

il ne faudroit plus lui dire et lui répéter tous les jours que vous lui

en faites un présent; il ne faudroit que le laisser entre ses mains sans le reprendre , parce que pendant que vous ne le lui ôtez pas, et que vous n'en avez pas même le désir, il est toujours vrai de dire que vous lui avez fait ce présent, et que vous ne le révoquez pas. Ainsi quand une fois vous vous êtes mis entre les mains de Notre Seigneur par un amoureux abandon, vous n'avez qu'à demeurer là. Gardez- vous de l'inquiétude et des efforts qui tendent à faire de nouveaux actes, et ne vous amusez pas à redoubler vos affections [sensibles] : elles ne font qu'interrompre la pure simplicité de l'acte spirituel que produit notre volonté. » (Falconi, Lettre à une fille spirituelle, p. 169 et 160.)

« Il n'est pas nécessaire de multiplier ces actes par de certains mouvements sensibles, qui empêchent la pureté de l'acte spirituel et

parfait de la volonté Ajoutez à cela qu'il y a d'autres raisons

qui montrent qu'on n'a pas besoin de les renouveler : ce que Falconi, théologien mystique, fait voir par la comparaison suivante . Quand on veut donner un joyau à un ami, et qu'on l'a mis ime

Le docteur. La comparaison est brillante, mon Père; mais je doute qu'elle soit juste, car il n'en est pas de même du cœur de l'homme, comme d'un diamant : l'un est une pierre insensible, qui demeure sans aucun mouvement et sans aucune action, entre les mains de celui à qui on l'a donnée ; au lieu que l'autre, toujours actif, est continuellement en mouvement et en action; aucun de ses actes n'est subsistant et perpétuel : ils se succèdent les uns aux autres. L'amour ne cesse jamais d'agir et de faire agir : c'est un poids de la volonté qui entraîne la créature vers l'objet qu'elle aime, qui se fait sentir dans tous ses mouvements et dans toutes ses actions. La cha-

fois en son pouvoir, il n'est pas nécessaire de lui aller dire tous les jours : Monsieur^ je vous donne ce joyau; au moins. Monsieur, souvenez-vous qu'un tel jour je vous donnai un tel joyau. Il suffît de le lui laisser, et de n'avoir pas envie de le lui ôter ; puisqu'en le lui laissant ainsi librement, vous continuez à le lui donner. Ainsi, après avoir fait une offre et une résignation amoureuse de votre volonté à celle de Dieu, vous n'avez qu'à la continuer, sans faire de nouveaux actes sensibles, pourvu que cependant vous ne lui ôtiez point ce joyau, en péchant grièvement contre lui. » (Molinos, G««We spirituelle, Hvre I, chapitre xiii, n^s 86, %y et 88, p. 53 et 64.)

« Il n'est pas besoin que l'homme qui veut bien Dieu renouvelle ses actes et ses directions, parce qu'il est d'autant mieux auprès de

Dieu, qu'il y est par un acte plus simple Ils veulent renouveler

leurs actes à tous coups, parce qu'ils estiment plus la ferveur dont leur acte peut être accompagné, que la simple contemplation où

Dieu opère un solide amour Pourquoi voulez-vous faire un acte?

Vous l'avez déjà fait L'esprit et la volonté sont actuellement

appliqués à Dieu par le premier acte qui dure toujours Quand

vous avez donné quelque chose à quelqu'un, il seroit importun de lui dire tous les jours que vous [la] lui donnez de nouveau : il suffit que vous en ayez fait une fois la donation et que vous ne la révoquiez pas L'importance est que vous ne révoquiez ni rétractiez

cet acte; que vous ne vous repentiez pas de ce que vous avez fait, et que vous n'ôtiez pas à Dieu ce que vous lui avez donné, en faisant quelque chose de notable contre son divin [bon] plaisir; car pourvu que cela n'arrive pas, l'essence et la continuité de votre regard, de votre amour, de votre abandon et de votre conformité à la volonté de Dieu dure toujours, parce que les fautes légères que l'on fait sans y [bien] penser ne détruisent pas le point essentiel de ces actes. >> (L'abbé d'Estival, Conférences mystiques, p. 33 1-333.)

rite est toujours active, comme la cupidité; et de même que la chair convoite contre V esprit, pour me servir des termes de l'Apôtre", V esprit combat contre la chair. C'est dans ce lieu d'exil l'occupation continuelle du chrétien.

Le directeur. Bon pour les imparfaits ; mais pour les parfaits, ne vous ai-je pas dit qu'ils n'ont plus de propriété ni d'activité ? Ne vous en souvenez-vous point ?

Le docteur. Je vous demande pardon, mon Père : ces maximes sont si nouvelles qu'il est difficile de s'y accoutumer. Hé bien! je veux que les âmes parfaites perdent leur activité à l'égard de tout ce qui n'est point Dieu ; qu'elles ne s'occupent plus des choses d'ici-bas ; que semblables aux saints, elles soient dans une contemplation continuelle, qu'elles soient toutes remplies de Dieu, qui f^iit l'objet de leurs vœux et de leur félicité. Plus elles le contemplent, plus elles le connoissent, plus elles doivent avoir de vifs sentiments de respect, d'amour et d'adoration pour lui.

Le directeur. Vous vous trompez, Monsieur : la perfection de la contemplation ne consiste pas à connoître Dieu plus parfaitement que les autres, mais à ne le point connoître.

Le docteur. Vous me surprenez, mon Père. Je m'étois toujours imaginé que les contemplatifs avoient bien d'autres connoissances de Dieu que les autres hommes; qu'uniquement occupés de la considération des attributs et des perfections de cet Être souverain, ils pénétroient plus avant que les autres dans cet abîme impénétrable ; que bannissant ces images sensibles et grossières sous lesquelles les simples se le représentent, et considérant ses véritables attributs, comme sa toute-puissance, sa bonté, sa justice, sa miséricorde, ils se formoient une idée de Dieu plus parfaite que les autres hommes.

Le directeur. Une idée de Dieu ? Sachez, Monsieur, que le vrai contemplatif ne se forme point d'idée de Dieu ; qu'il n'a de connoissance distincte d'aucun de ses attributs ; qu'il ne le connoît point par des idées, par des réflexions , et par des raisonnements, mais par une foi obscure, générale, et confuse, sans distinction de perfections, d'attributs, ni de personnes. La vraie contemplation parfaite a pour seul objet

a. Saint Paul, Épître aux Qalates , chapitre v, verset 17.

l'essence de Dieu, considérée sous l'idée la plus abstraite qu'il est possible*. Cette vue confuse et fixe de Dieu, présent partout , nous affermit en Dieu pour toujours , et tous les actes de charité unis ensemble ne sont pas comparables à l'acte de foi par lequel on regarde Dieu fixement. Cet acte de foi produit dans la volonté un acte amoureux, universel et permanent, de pareille nature, par lequel elle aime Dieu confusément , comme souverainement aimable , sans que l'esprit le lui fasse connoître comme tel, soit à cause de ses perfections, soit à cause de ses bienfaits. Ainsi, selon la pensée de Molinos, l'âme aime Dieu sans le connoître, à peu près comme un enfant qui n auroit jamais vu son père l'aime sur le rapport des autres ^.

1 . « .... L'entendement ne connoît pas Dieu par des idées, des réflexions, des raisonnements,... mais par une foi obscure, générale et confuse,... quoiqu'elle ne soit pas distincte. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle, section i, n» 7, p. 4)

« Encore que l'âme ait acquis toutes les connoissances que la méditation et les objets sensibles peuvent donner, néanmoins lorsque Dieu la retire de cet état, en la privant du raisonnement, et la laissant dans les ténèbres divines, afin qu'elle marche par la voie directe et par la foi simple, qu'elle se laisse mener, et qu'elle ne veuille plus aimer avec l'imperfection et la foiblesse que ses sens lui avoient apprise » (Ibidem, n° 3, p. 2 et 3.)

« Dieu pur et ineffable, abstrait de toute pensée..., objet de la parfaite contemplation. » (Selon Malaval, Pratique facile, partie II, entretien iv*; le Père de la Combe, dans V Analyse de V oraison mentale, no IV.)

2. « Vàme doit se persuader que les créatures sont trop grossières pour lui servir de maître et de guide dans la connoissance de son Dieu. Il faut donc que l'amour prenne les devants, et qu'elle laisse l'entendement derrière; que l'âme aime Dieu comme il est en luimême, et non comme l'imagination le lui représente ; que si elle

* Voici le titre exact de cet entretien de Malaval (partie II, p. 99) : « Que Dieu pur et ineffable, abstrait de toute pensée particulière, est l'objet de la parfaite contemplation, bien que quand on veut, on puisse contempler les autres objets divins. » — La copie sur laquelle a été imprimée cette note des Dialogues était sans doute fort mal écrite, car voici ce qu'on lit dans l'ancienne édition : « Dieu pur et ineffable abime de toute pensée et de toute contemplation, objet de la parfaite contemplation. »

Le docteur. C'est donc bien inutilement que l'Ecriture sainte nous propose si souvent ses perfections, sa bonté, et sa miséricorde pour motifs de respect, d'amour, et d'adoration. C'est en vain que Dieu dans ses commandements ordonne aux hommes de n'adorer que lui , parce qu'il est un Dieu puissant, un Dieu jaloux, un Dieu juste, et un Dieu qui fait miséricorde dans mille et mille générations à ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements. C'est en vain que le Nouveau Testament nous représente partout, comme le motif le plus efficace et le plus pur de la charité et de l'amour que nous devons avoir pour Dieu, la charité et l'amour qu'il a eus lui-même pour nous. Nous l'aimons , parce qu'il nous a aimés le premier, et qu'il nous a aimés jusqu'à donner son Fils unique pour nous; parce que ce Fils nous a aimés, et s'est livré lui-même pour nous. Cette charité de Jésus-Christ nous presse, considérant qu'il est mort pour tous , que nous étions tous morts, qu'il est venu pour nous donner la vie éternelle , qui consiste à connoître et à aimer le Père éternel, et Jésus-Christ son Fils, qu'il envoie. Voilà les maximes les plus pures et les plus sublimes de l'Evangile et des apôtres. Ces sentiments ont toujours été gravés dans les cœurs des chrétiens. Aujourd'hui vos mystiques veulent enlever aux chrétiens ces motifs si puissants d'amour et de charité : la bonté, la miséricorde, la charité infinie d'un Dieu, l'incarnation, la passion, la mort de son Fils pour les hommes ; et ils substituent à la place l'idée confuse et générale d'un être inconnu, qu'on ne considère ni comme vengeur, ni comme rémunérateur, dont on ne craint j)oint la colère , de la bonté duquel on n'espère rien. Est-ce là un moyen d'inspirer aux chrétiens des sentiments d'amour ? ou plutôt n'est-ce pas le moyen de les jeter dans l'indifférence ?

I^E DIRECTEUR. Nos mystiqucs ont prévu ce que vous dites de l'Ecriture, Monsieur. Ils ont bien connu le tort qu'elle pou-

ne peut le connoître tel qu'il est, qu'elle l'aime sans le connoître, sous le voile obscur de la foi, à peu près comme un enfant qui n'auroit jamais vu son père, et qui s'en rapportant à ceux qui lui en parlent, l'airaeroit' autant que s'il l'avoit vu. » (Molinos, Inlrodnction à la Guide spirituelle^ section i, r\°^ 3 et 4, P- 3.)

68o DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

voit faire au progrès des saints dans l'état de perfection, et afin qu'on n'y fût point trompé, ils ont eu soin d'avertir, que tant que l'âme méditeroit sur l'Ecriture sainte*, elle n'arriveroit jamais à cette grande union qu'elle doit avoir avec Dieu; que

I . « Ces beaux ouvrages parlent admirablement de Dieu, principalement l'Ecriture sainte, dictée de Dieu même à ces auteurs, comme à ses fidèles secrétaires. Cependant tout cela ne peut passer que pour des fleurs^ et s'y arrêter^ c'est s'arrêter à la superficie , parce que Dieu ne pouvant se comprendre par Vesprit^ ne peut aussi être expliqué par les paroles; et quand nous voulons par là nous élever à lui^ nous nous abaissons. » (Malaval, Pratique facile * .)

« .... Dieu.... n'a fait écrire ces livres'** que pour nous donner une haute opinion de sa grandeur, afin que si nous l'aimions en ce qu'on dit de lui, nous l'aimassions encore plus en lui-même. » {Ibidem, partie I, p. 40.)

« N'est-ce pas, dit-il **'^, un beau masque qu'il se fait, et non pas son propre visage? » {Ibidem, p. 41)

* Ce passage est singulièrement altéré. Voici le texte exact : « Ces excellents ouvrages disent merveilles de Dieu, et surtout l'Ecriture sainte, que Dieu a eu la bonté de dicter lui-même aux auteurs qui nous l'ont laissée, comme à ses fidèles secrétaires : néanmoins ils ne font tous qu'effleurer, et ils demeurent à la superficie, parce que Dieu étant incompréhensible à nos esprits, est inexplicable à nos langues ; et nous l'abaissons en le voulant relever. » {Pratique facile, partie I, p. 40) — Hj ^ dans cette prétendue citation d'un passage de Malaval deux sortes d'altérations du texte. Les unes substituent aux mots et aux tours de l'auteur des mots synonymes et des tours équivalents; elles ne modifient pas le sens, et sont des infidélités volontaires dues à la personne qui, le livre sous les yeux, prend note du sentiment de Malaval sans tenir aux expressions mêmes, sans prévoir, ce semble, que la copie pourra être imprimée et donnée comme citation textuelle. Les autres sont du fait d'une personne qui n'a sous les yeux que cette copie, très-mal écrite sans doute, et qui, n'y trouvant pas l'indication de la page du livre où elle pourrait collationner les mots illisibles, corrige de son mieux ce qui lui semble peu intelligible; de là : passer pour des fleurs, au lieu ^effleurer, et deux ou trois autres altérations. Cet exemple est l'un de ceux qui viennent à l'appui de l'hypothèse exprimée dans la Notice, p. 539-640. Nous attribuons à la Bruyère les premières altérations, les secondes à l'abbé du Pin, ou à tout autre collaborateur que les circonstances ont donné à l'auteur des Dialogues.

Il y a tant de livres, dans Malaval.

Les mots dit-il, intercalés dans la citation et se rapportant

DIALOGUE VIII. 68i

les livres sacrés sont bien capables d'éclairer et d'échaufFer tous ceux qui les lisent, mais que c'est toute autre chose de s'approcher de Dieu, qui est la vive source de la sagesse et de l'amour, qui n'a fait écrire tant de livres que ])our nous donner une haute opinion de sa grandeur, afin que si nous l'aimions en ce qu'on dit de lui, nous l'aimassions encore plus en lui-même; mais que si l'ame aimoit Dieu tel qu'il est représenté dans les Ecritures , elle n'aimeroit qu'un fantôme , ou que le masque de Dieu, et non pas Dieu tel qu'ï est.

Le docteur. C'est donc à votre avis une eS|i^',-^e d'idolâtrie*, d'aimer Dieu tel qu'il nous est représenté dans l'Ecriture sainte ?

Le directeur. N'en doutez point : c'est aimer une image et une similitude qui n'est point Dieu, et qui n'a aucune proportion avec lui.

Le docteur. Il faut donc l'aimer tel qu'il se représente luimême intérieurement aux saints par des lumières et des connoissances surnaturelles ?

Le directeur. Point du tout : tant que l'âme connoîtra quelque chose par des images ou par des similitudes, de quelque nature qu'elles soient, même infuses et surnaturelles, elle ne connoît point Dieu^.

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