‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 256 sur 257 · Dieu n'est rien de ce que conçoit la raison, parce que · texte numérisé non relu

Dieu n'est rien de ce que conçoit la raison, parce que

tout ce que nous connoissons se peut comprendre, et Dieu [seul]

est incompréhensible Quand nous voulons connoître Dieu...,

nous changeons la créature en Dieu comme les idolâtres..., ou nous abaissons * Dieu à la créature. » (Malaval, Pratique facile^ partie II, p. 3o5.)

2. « On ne se sert plus des moyens, lorsqu'on a obtenu la fin, et la navigation finit en arrivant au port. Ainsi l'âme qui, après les fatigues de la méditation, se trouve dans le calme et la tranquillité de la contemplation, doit laisser là tous les raisonnements, demeu-

à Malaval, dont il n'est pas question dans le texte, décèlent que la note n'a pas été prise pour être placée au-dessous de cette page des Dialogues. Comme nous l'avons déjà dit dans la Notice, et comme nous venons de le rappeler, il est vraisemblable que l'annotation des Dialogues a été puisée dans des notes recueillies par la Bruyère.

* Dans l'ancienne édition des Dialogues : « et nous abaissons », faute qui altère le sens.

Le docteur. A votre compte, mon Père, les Samaritains, qui adoroient ce qu'ils ne connoissoient point, e'toient bien plus parfaits adorateurs que les Juifs, qui adoroient ce qu'ils connoissoient. Que dis-je, les Samaritains ? Les Athéniens, qui avoient dressé un autel au Dieu inconnu", étoient, selon vous, de parfaits contemplatifs : il ne leur manquoit rien de ce qui est nécessaire pour la connoissance que vous supposez être la seule connoissance parfaite de Dieu, ou plutôt ils n' avoient aucune de ces représentations et de ces idées qui la rendent fantastique selon vous; ils avoient précisément tout ce qu'il faut avoir pour être de vrais adorateurs de Dieu ; ils adoroient un Dieu qu'ils ne connoissoient point, dont ils n'avoient jamais entendu parler, dont ils ne s' étoient formé aucune idée. Quel malheur pour eux, que saint Paul leur soit venu

rer dans le repos et dans le silence, jeter sur Dieu des regards simples et amoureux, repousser doucement toutes les imaginations qui se présentent à elle, apaiser tous les troubles à la présence de la Divinité, recueillir ses esprits et les fixer tous sur Dieu, se contenter de la connoissance générale et confuse que la foi lui en donne, tourner toute sa volonté à l'aimer, ce qui est l'unique fruit de la contemplation.

« Pour vous, mon cher Timothée, disoit saint Denis**, appliquez- « vous sérieusement aux contemplations mystiques; abandonnez vos « sens, les opérations de votre esprit, tous les objets sensibles et in- « telligibles, et généralement toutes choses qui sont et qui ne sont « pas, afin que vous vous éleviez, autant que l'homme le peut, et <f que vous vous unissiez, d'une manière inconnue et inexprimable, « à celui qui est au-dessus de tout être et de toute connoissance. »

« Il faut donc que vous abandonniez tous les objets créés, ceux des sens, ceux de l'esprit et ceux des passions; en un mot tout ce qui est et ce qui n'est pas, et que vous vous jetiez entre les bras amoureux de Dieu, qui vous rendra infiniment plus que vous n'avez laissé, qui augmentera l'ardeur et le zèle avec lequel vous l'aimez, et qui par la force de son amour vous conservera dans ce saint et bienheureux silence, qui vaut infiniment plus que toutes les actions unies ensemble. » (Molinos, Introduction à la Guide spirituelle^ section r, n»» i3, 14 et i5, p. 7 et 8.)

a. Voyez les Actes des apôtres^ chapitre xvii, verset aS.

* [Z)e] Mfstica theologia. {^Maxima Bibliotheca veterum patrum^ tome II, p. 339.]

dessiller les yeux, et leur représenter ce Dieu qu'ils ne connoissoient point, non-seulement comme un être spirituel et infini, mais encore comme l'auteur de l'être et de la vie de toutes les créatures , comme celui qui a un soin tout particulier des hommes, et qui doit un jour les récompenser et les punir ! Pourquoi leur donner ces idées de Dieu ? Pourquoi leur représenter ces motifs pour les porter à le chercher ? Que ne les laissoit-il dans leur connoissance confuse et indistincte d'un Dieu inconnu ? Pourquoi les exhortoit-il à le chercher, et à faire leurs efforts pour le trouver ? Voilà une inquiétude et une activité bien contraire à la perfection que vous nous prêchez, mon Père. Que le culte tranquille et désintéressé qu'ils rendoient à ce Dieu étoit bien plus conforme à vos maximes !

Le directeur. Oui, mais ces maximes ne sont pas pour tout le monde : elles ne sont que pour ceux qui sont élevés à ce souverain degré de contemplation. La plupart de ceux à qui saint Paul parloit étoient des païens, qui se figuroient des dieux matériels d'or ou d'argent, renfermés dans des temples bâtis par la main des hommes. Pour leur ôter cette idée grossière, il falloit en substituer une autre qui les élevât au-dessus de ce qui est matériel , quoiqu'elle ne les élevât pas à ce qui est Dieu.

Le docteur. C'est-à-dire, mon Père, que vous supposez que saint Paul a combattu une illusion par une autre illusion, une erreur par une autre erreur. Car je vous demande, l'idée de Dieu que leur donne saint Paul est-elle véritable, ou ne l'estelle pas ? Leur représente-t-elle le vrai Dieu , ou un fantôme ?

Le directeur. Comment me faites-vous cette demande ? Ne savez-vous pas que la connoissance de l'homme, étant bornée, ne peut avoir d'idée parfaite d'un être infini?

Le docteur. Ce n'est pas ce que je vous demande. Je conviens qu'un être qui n'a qu'une connoissance bornée ne peut avoir une idée qui représente toutes les perfections d'un être infini dans toute leur étendue. Ce n'est pas de quoi il s'agit. Ce que je vous demande est si l'idée de Dieu que saint Paul nous donne en cet endroit '^ est véritable ou fausse?

a. Actes des apôtres^ chapitre xvii, versets 24 et suivants.

Le directeur. Elle est fausse, en ce qu'elle ne représente pas Dieu comme il est ; car il ne peut être ni compris ni connu. On est obligé de se servir de termes proportionnés à notre foiblesse pour parler de lui ; mais ces expressions n'ont rien de digne de lui, et les idées qu'elles forment en nous ne sont pas la véritable idée de Dieu. Quand nous voulons par là nous élever à lui, nous l'abaissons.

Le docteur. Parlez précisément. Quand je dis que Dieu est juste, bienfaisant, rémunérateur, vengeur, tout-puissant, etc., ces propositions sont-elles vraies ou fausses? Ces attributs conviennent-ils à Dieu, ou ne lui conviennent-ils pas?

Le directeur. Tout cela se peut dire de Dieu; mais tout cela n'est point Dieu. Ce n'est point de cette manière que la foi pure le regarde : elle n'a d'autre objet qu'un Dieu inconnu présent partout*.

Le docteur. C'est-à-dire que tout l'objet de votre foi, de votre amour, de votre culte, de votre religion, est un être dans lequel vous ne concevez aucune perfection distincte ; au-

I . « C'est une grâce de Dieu que d''auoir des tentations : une âme serait heureuse si elle demeurolt tranquille au milieu de ses combats, croyant que toutes ces tentations que le démon excite en elle concourent, par un effet de la Providence divine, à notre avancement spirituel. » (Molinos, Guide spirituelle^ livre I, chapitre ix*.)

« Dieu y est tellement l'objet de la contemplation, et il faut bien

se garder d'y rien ajouter à la simple vue de Dieu On y doit

considérer Dieu sans attributs, sans aucune notion distincte, selon son essence. » (Malaval, Pratique facile ** .)

u Les soixante forts d'Israël..., ces vaillants guerriers qui gardent le lit de repos du véritable Salomon, sont les attributs divins qui environnent ce lit royal et qui empêchent l'accès à ceux qui ne sont pas entièrement anéantis. » [Explication du Cantique des cantiques, chapitre m, verset 7, p. 74.)

* Voyez particulièrement n» 55, p. 4^1 ^t de plus, chapitre x, nO 61, p. 43.

'** Cette citation est manifestement défigurée. Nous ne savons quel est le passage de la Pratique facile qu'elle a particulièrement pour objet de reproduire. L'idée qu'elle exprime est développée dans la pe partie de la Pratique^ p. 68-72, et dans Y entretien iv de la Ile partie, p. 99 et suivantes.

quel vous n'attribuez aucune providence, ni aucun soin des choses d'ici-bas ; que vous ne considérez ni comme rémunérateur ni comme vengeur. Voilà votre dieu : c'est le dieu d'Epicure, c'est le dieu de Spinosa.

Le directeur. Vous poussez les choses bien loin, Monsieur : nous ne nions ni la Providence, ni l'enfer, ni le paradis.

Le docteor. Non, vous ne les niez pas, mon Père ; mais vous faites consister la perfection de la religion à n'y faire aucune attention. Vous croyez la Providence, vous croyez un enfer et un paradis ; mais vous ne voulez pas que votre spirituel fusse entrer ces objets dans ses contemplations. Vous ne niez pas ces vérités ; mais vous voulez que l'on en fasse une précision et une abstraction qui les rend inutiles. Dieu est bon, juste et miséricordieux, vous n'osez le nier ; mais ce n'est pas ce Dieu bon, juste et miséricordieux qui est l'objet de votre foi, de votre culte et de votre amour : vous retranchez de l'idée de Dieu sa bonté, sa justice, sa miséricorde et la charité infinie qu'il a eue pour les hommes, en leur donnant son Fils unique. Vous n'avez plus pour objet de votre foi qu'un être inconnu ; pour objet de votre charité qu'un être qui ne vous fait ni bien ni mal; car pour l'espérance, qui est la troisième partie du culte divin, elle est entièrement anéantie parmi vous. Quel étrange renversement de religion! Jusques ici l'Eglise nous a enseigné qu'il falloit croire en un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ son fils unique, qui viendra juger les vivants et les morts ; et l'on nous vient enseigner que la foi pure n'a plus tous ces objets, et qu'elle se termine uniquement à l'existence de Dieu, ou à son immensité. Jusques ici l'EgHse nous a représenté comme des motifs d'une charité vraiment chrétienne, la bonté, la justice, la miséricorde d'un Dieu; et l'on nous vient dire que l'amour parfait ne doit avoir aucune de ces considérations pour objet. Jusques ici l'on nous a enseigné que la fm à laquelle nous devions tendre, et que nous devions souhaiter et désirer par-dessus toutes choses étoit le salut et la vie éternelle; et aujourd'hui de nouveaux docteurs, par des hypothèses impossibles, et par des précisions chimériques, nous viennent enseigner que le motif de la récompense éternelle, qui n'est autre chose que Dieu même, doit être ex-

clu du pur amour. Jusques ici le plus puissant motif qui a soutenu les martyrs dans les tourments les plus cruels, et qui leur a fait affronter la mort sans crainte, a été l'espérance certaine de changer cette vie mortelle et misérable en une vie éternelle et bienheureuse : leur charité, que l'on a toujours considérée dans l'Eglise comme une vertu héroïque, n'est, à entendre parler vos mystiques, qu'un amour intéressé. Ils ont bien d'autres vues, ces mystiques : ils ont su inventer un nouveau genre de martyre inconnu à tous les martyrs de l'antiquité. Jusques ici les saints ont travaillé et combattu toute leur vie, comme des généreux athlètes, pour recevoir une couronne incorruptible : ce sont, selon ces nouvelles lumières, des mercenaires qui ont servi Dieu d'une manière servile et intéressée. Jusques ici les plus grands saints ont souhaité la mort avec ardeur, pour jouir de la béatitude, pour être avec Jésus-Christ, et pour entrer dans le royaume des cieux : aujourd'hui l'on vient nous enseigner qu'une sainte indifférence sur son salut est la souveraine perfection. Ouvrez enfin les yeux, mon Père : considérez les conséquences terribles de ces principes, qui ne vont pas moins qu'à l'extinction des vertus chrétiennes et des sentiments de piété ; qu'à l'établissement du libertinage, et au renversement entier de la morale et de la religion de Jésus-Christ. N'abusez pas davantage de la crédulité des simples de l'un et de l'autre sexe, que vous trompez par des termes obscurs et mystérieux, qui cachent sous une apparence extérieure de piété un poison mortel , que vous leur faites avaler insensiblement. Croyez-moi, il viendra un temps, ou plutôt ce temps est déjà venu, que tous vos mystères d'iniquité seront découverts, vos turpitudes dévoilées, et vos impiétés manifestées.

La pénitente. Ah! mon frère, modérez un peu votre zèle. Je ne connois pas de meilleur chrétien , ni de plus saint homme que le Révérend Père : vous avez tort de lui faire ces reproches.

Le docteur. Ces reproches, ce n'est pas à lui personnellement que je les adresse : je le crois un fort homme de bien, et je me persuade qu'il a horreur en son particulier des conséquences terribles que l'on tire des principes dans lesquels il est malheureusement engagé ; mais je gémis de voir qu'il

inspire une doctrine si pernicieuse à tant de })ersonnes, qui étouffe dans le cœur des uns les véritables sentiments de piété, et jette les autres dans le libertinage. Je gémis pour vous, ma sœur, au salut de qui je dois m' intéresser , et comme chrétien, et comme votre frère, de vous voir engagée dans la voie de perdition. Je gémis pour une infinité d'autres chrétiens, que ces directeurs aveugles conduisent dans le précipice. Je gémis enfin de voir que des gens du monde se servent de la doctrine de ces fiiux mystiques pour autoriser leur libertinage. C'est là ce qui me cause une douleur et une indignation que je ne puis retenir. Vous-même, mon Père, si vous saviez les suites terribles de vos principes, si vous saviez l'usage qu'en font les libertins pour autoriser leurs dérèglements, si vous saviez combien de gens, fondés sur vos maximes, vivent sans scrupule dans les plus grands désordres, peut-être reviendriez-vous de vos égarements. Je veux vous faire connoître un homme du monde bien instruit de votre doctrine, qui en a pénétré toutes les conséquences et toutes les suites : vous verrez jusqu'où il les pousse, et de quelle manière il s'en sert pour mettre sa conscience à couvert contre les scrupules incommodes, et pour allier la qualité de dévot et de chrétien avec une vie voluptueuse. Il a de l'esprit, il raisonne juste, et je me trompe fort s'il ne vous obUge, ou de désavouer vos principes, ou d'avouer les conséquences qu'il en tire. Je vous l'amènerai au premier jour. Nous verrons comme vous vous en démêlerez.

Le directeur. Je le veux bien, Monsieur, pourvu que vous ne vous emportiez pas comme vous avez fait aujourd'hui.

Oraison de simple regai'd, béatitude essentielle : com2)atil)Ie avec toutes sortes de j)laisirs et de dérèglements. Le spirituel, parvenu à l'état de contemplation, est déchargé des mortifications et des austérités ; dispensé d'observer les lois humaines; exempt de peines et de remords; incapable d'être souillé parles mouvements sensibles; en un mot impeccable, d'une impeccaliilité qui consiste à faire ce qui est péché sans pécher. Obstination des maîtres de cette doctrine dans leur erreur. Ces conséquences horribles de la doctrine des quiétistes, prouvées et découvertes, donnent de l'horreur à ceux qu'ils ont séduits.

Le docteur. Voilà, mon Père, le gentilhomme dont je vous piirlai la dernière fois. J'ai cru vous taire plaisir de vous l'amener, et je ne doute point que vous ne me soyez obligé de vous avoir procuré la connoissance d'une personne de sa capacité et de son mérite. Il est bien instruit de votre doctrine et trèséclairé sur ces matières; il a pratiqué vos mystiques, et lu plusieurs fois tous vos livres, surtout le Moyen courte VExplicntion du Cantique des cantiques et les Torrents"' .

Le directeur, adressant la parole au gentilhomme. Que je

a. Dans un certain nombre d'exemplaires, le premier alinéa est un peu différent : « Voilà, mon Père , le gentilhomme dont je vous ai parlé. Son nom, sa qualité, ses actions lui donnent à la vérité un grand relief dans le monde; mais la science des mystiques, qu'il possède dans sa perfection, va faire auprès de vous le comble de son mérite. J'ai cru vous rendre un bon office en vous donnant la connoissance d'une personne aussi éclain'e que lui sur ces matières, et aussi versée dans la lecture de vos livres. Le croiriez-vous, mon Père, qu'à vingt-sept ans Monsieur savoit par cœur le Moyen court, V Explication du Cantique des cantiques et les Torrents? » — La comparaison que nous avons faite de divers exemplaires nous permet de croire que la version que nous donnons dans notre texte est la seconde rédaction de l'abbé du Pin : d'une part, elle se trouve dans Jrs exemplaires qui portent une correction que nous avons déjà adoptée (voyez ci-dessus, p. 648, note a) ; de l'autre, la page 333, qui contient la plus grande partie de cet alinéa, présente l'apparence, dans les exemplaires qui portent la version de notre texte, d'une page remaniée à l'imprimerie et tirée après les feuillets voisins.

suis ravi, Monsieur, de trouver une personne d'esprit et du monde avec qui je puisse converser de nos maximes ! Oh ! qu'elles sont relevées, et qu'il seroit difficile d'en bien pénétrer toute l'étendue, si l'auteur des ouvrages que vous venez de nommer ne les avoit rendues familières! Avouez-le-moi, on fait bien du chemin en peu de temps avec ces trois livres. On profite plus en un quart d'heure de lecture dans ces ouvrages, qu'on ne feroit en lisant des années entières d'autres livres mystiques. C'est un précis et un abrégé de toute notre doctrine, qui nous conduit par une voie courte et facile à la béatitude essentielle.

Le gentilhomme. Il faut avouer que ces livres donnent en peu de temps de grandes ouvertures et des vues bien étendues sur la vie spirituelle, et que les principes qu'on y apprend sont d'une utilité merveilleuse, quand on en sait faire un bon usage.

Le directeur. N'est-il pas vrai, Monsieur, que rien n'est plus propre à rendre les hommes heureux sur la terre, que l'oraison de simple regard, dont ces livres enseignent si parfaitement la pratique ? Elle est seule capable de faire le bonheur de l'homme : elle le fait jouir dès cette vie de la béatitude que l'on croyoit jusqu'à présent être un bien particulier aux saints, et que l'on ne pouvoit posséder qu'après la mort.

Le gentilhomme. Oh! bénis soyez-vous à jamais, mystiques ingénieux, qui nous avez appris à mener une vie douce et agréable, à jouir de tous les plaisirs et à satisfaire nos passions sans scrupule, sans crainte, spins remords, sans perdre la vue de Dieu, et avec une certitude entière qu'on ne l'offense point, et qu'on n'en sera pas moins heureux en l'autre monde. On enseignoit autrefois que pour avoir droit d'espérer à la béatitude de l'autre vie, il falloit être malheureux en celle-ci; qu'on n'y parvenoit que par les croix, que par une vie pénitente et mortifiée ; que le chrétien devoit fuir les plaisirs, veiller continuellement sur soi, travailler à son salut avec crainte et tremblement. Bénis soyez-vous, encore un coup, vous autres mystiques, qui êtes venus nous décharger de toutes ces pénibles pratiques, et nous montrer une voie facile et commode pour être heureux ici-bas et dans le ciel, sans qu'il en coûte rien à la nature, et sans que l'on soit obligé de se priver d'aucun plaisir.

La Bruïëke. II 44

Le DOCTEUR. Ma sœur, qu'est-ce que j'entends? est-ce là le langage d'un chrétien ? Quel renversement affreux de la religion de Jésus-Christ!

Le directeur. Prenez bien garde à ce que, vous avancez, Monsieur. Il ne faut pas dire que la béatitude essentielle consiste dans une vie douce, agréable et voluptueuse : Monsieur le docteur en pourroit tirer de fâcheuses conséquences.

Le docteur. Il n'est pas besoin de les tirer : il ne faut que vous faire remarquer que c'est là un pur épicuréisme, que c'est le souverain bien que se proposoit Epicure, que c'est la vie des épicuriens.

Le directeur. Ne vous le disois-je pas ? Il faut éviter ces sortes d'expressions, et dire que la béatitude essentielle consiste dans l'oraison de simple regard, dans la vue fixe et confuse de Dieu présent, dans l'union essentielle.

Le gentilhomme. Je ne subtilise pas tant, mon Père : je vas droit au but. Je fais consister la béatitude dans ce qui me fait le plus de plaisir. Votre oraison de simple regard, votre vue de Dieu, votre union essentielle sont des termes qui ont des idées bien minces. Les plaisirs au contraire, qui sont compatibles avec cet état, sont quelque chose de réel et de solide, qui fait mon bonheur.

Le directeur. Ce n'est pas néanmoins dans ces plaisirs que consiste la béatitude essentielle; ce n'est que par accident qu'ils se trouvent joints à l'oraison de simple regard. C'est, comme je vous ai dit, l'union essentielle qui fait le souverain bien.

Le gentilhomme. Hé bien ! mon Père, nommez cette vie voluptueuse comme il vous plaira, car je ne dispute jamais des mots. Que m'importe que vous donniez le nom de béatitude à ce que vous appelez simple regard, ou union essentielle, et que vous le refusiez aux voluptés, pourvu que vous avouiez qu'en pratiquant votre oraison de simple regard, qui ne me coûte rien, je puis en sûreté de conscience m' abandonner à toutes sortes de plaisirs, et être délivré de toutes sortes de peines de corps et d'esprit ? C'est tout ce que je demande, c'est ce qui me rend heureux, c'est ce que je trouve de plus utile dans la doctrine des mystiques.

Le directeur. Ils ne parlent pas tout à fait comme vous les faites parler.

Le gentilhomme. Je n'avance rien que je ne puisse prouver, quand je vous dis que suivant la doctrine des mystiques, pourvu que l'on soit parvenu à l'union essentielle, on est délivré de tout ce qui peut faire quelque peine en la vie, soit au corps, soit à l'esprit, et que l'on peut prendre toute sorte de plaisir, et s'abandonner à tout ce que l'on appelle dérèglements, sans craindre d'offenser Dieu. Vous le savez aussi bien que moi, mon Père, et il est aisé de vous en f^iire convenir, quand vous ne le voudriez pas avouer. Car, dites-moi, n'enseignez-vous pas que quand on est parvenu à l'état de contemplation, il n'est plus nécessaire de pratiquer de jeûnes, d'austérités, et de mortifications corporelles* ?

Le directeur. Ce n'est point en cela que consiste la perfection du christianisme : c'est dans l'oraison de simple regard. Quand on est parvenu à ce degré de perfection, il ne faut plus pratiquer ces exercices corporels.

Le gentilhomme. Voilà donc déjà vos parfaits contemplatifs déchargés de ce qu'il y a de plus pénible. Ce n'est pas tout : il faut aussi les délivrer du joug des lois humaines, et des commandements de l'Eglise, dont l'observation est souvent incommode. Les mystiques y ont pourvu. Le contemplatif est au-dessus de ces lois : s'il fait ce qu'elles commandent , c'est seulement à l'extérieur, par usage , par habitude , nullement pour obéir à la loi, et s'acquitter de son devoir*.

1 . « Le travail qui se fait au dehors porte toujours l'âme plus au dehors dans les choses où elle s'applique plus fortement..., e/î sorte qu'elle met les sens en vigueur, bien loin de les amortir. » {Moyen court ^ § x, p. 38.)

« Il y a deux sortes de spirituels : des intérieurs et des extérieurs. Ceux-ci cherchent Dieu au dehors, par le secours du raisonnement, de l'imagination et des réflexions; ils tâchent d'acquérir la vertu à force d'abstinences, de macérations et d'austérités ; ils revêtent le cilice, se donnent la discipline, se tiennent dans le silence, et se mettent en la présence de Dieu, en se le figurant tantôt sous l'idée d'un pasteur, tantôt sous celle d'un médecin, quelquefois sous celle

d'un père ou d'un maître C'est le chemin extérieur et la voie de

ceux qui commencent Mais les vrais spirituels..., retirés dans

le fond de leur âme, se recueillent sans tout cela. » (Molinos, Guide spirituelle .^ livre III, chapitre i, n9 i, p. iSa et i33.)

2. « On doit obéir aux supérieurs quant à l'extérieur. L'étendue

Scyj. DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME.

Le directeur. Mais il peut avoir des motions particulières, et des inspirations extraordinaires de faire ce qui est prescrit par la loi.

Le gentilhomme. Il peut en avoir, je l'avoue; mais il peut aussi n'en pas avoir. Il suffit qu'il se mette en la présence de Dieu. Il ne faut pas qu'il fasse aucune réflexion sur soi, ni aucune attention à la loi : il faut seulement qu'il écoute ce que Dieu lui dira , et encore qu'il attende qu'il lui parle plus sensiblement que si c'étoit une voix articulée *. Vous m'a-

des vœux d'obéissance que font les religieux n'est que pour l'extérieur ; car la connoissance de l'intérieur n'appartient qu'à Dieu seul et au directeur. » (Proposition 65 condamnée *.)

« C'est une doctrine ridicule et nouvelle dans l'Eglise de Dieu, que l'âme doit se laisser gouverner quant à l'intérieur par son évêque. (Proposition 66 condamnée **.)

I. « L'âme coopère avec Dieu, en recevant volontairement et sans résistance les effets de Dieu en elle. » (Malaval, Pratique facile, partie I, p. io4)

« L'dme est appelée passive, lorsqu'elle reçoit quelque chose en soi, de telle sorte quelle ne contribue en rien à la production, mais seulement à la réception.... Dans les choses de Dieu, l'âme peut être considérée passive en deux manières : /'«ne quant au principe, Vautre

quant à l'action L'âme est passive au regard de la grâce qui la

fait agir, comme un principe non acquis , . . . mais infus ; . . . elle est aussi passive au regard de la foi, parce que la foi est une lumière infuse et non produite par /'opération » {Ibidem, partie II, p. 78

et 79)

« Les actions faites par un principe divin sont des actions divines , au lieu que les actions de la créature , quelque *** bonnes qu'elles paroissent, sont des actions humaines, ou tout au plus ver-

* Prsepositis obediendum est in exteriore, et latitude voti obedientiee religiosorum tantummodo ad exterius pertingit : in interiore vero res aliter se hahet, quo solus Deus et director intrant.

** Risu digna est nova qusedam doclrina in Ecclesia Dei, quod anima quoad internum gubernari debeat ab episcopo.

*** Devant un adjectif pluriel, le mot quelque^ dans ce sens, que nous considérons avec raison comme adverbial, prend constamment 1'^, dans les anciennes éditions des Dialogues : ici par exemple, et ci-dessus, p. 585, 587, 606, 614, 616, 617. C'est un accord trèsordinaire dans les impressions du dix-septième siècle.

vouerez que ces sortes de motions et d'inspirations sont rares, et qu'un contemplatif peut passer une grande partie de sa vie sans en avoir. Il pourra donc être des années entières sans entendre la messe, sans s'approcher des sacrements, et sans observer aucun des commandements de l'Eglise.

Le directeur. Quel mal y a-t-il à cela ? Ce sont des lois humaines qui ne concernent point l'intérieur, et qui ne rendent pas plus saints ni plus parfaits ceux qui les observent ^

tueuses, lorsqu'elles sont faites avec la grâce. » {Moyen court^ § xxi, p. 88 et 89.)

« V homme est ré parc, non en agissant, mais en souffrant l'action de celui qui le veut réparer. » [Ibidem, p. 86 et 87.)

« Une âme ne se doit mouvoir que quand l'Esprit de Dieu la remue. » [Ibidem, p. 80.)

« Il faut donc demeurer en paix, et ne nous mouvoir que quand

il nous meut C'est l'esprit de l'Eglise que l'esprit de la motion

divine, etc. » [Ibidem, p. 87.)

« Il suffît que l'homme ait un consentement passif à sa propre destruction, afin qu'il ait une entière et pleine liberté. » [Ibidem, § xxiv, p. i3o.)

« Il suffit que Vhomme concoure passivement à toutes les opérations actives de Dieu. » [Ibidem, p. i3l.)

« Dieu ne se communique à l'homme^ qu'autant que sa capacité passive est grande, noble et étendue. » [Ibidem, p. i34.)

« Vhomme ne peut être uni à Dieu sans la passiveté. » [Ibidem

« Il reste à résoudre une difficulté ignorée des siècles passés : savoir s'il y aura une contemplation acquise, comme une infuse, et la différence entre l'une et l'autre. » (La Combe, Analyse de F Oraison mentale *.)

« La passive se fait par des actes très-simples infus, qui ne dépendent pas du libre arbitre, à laquelle les puissances de l'âme concourent. L'âme, sans qu'elle le sache et y pense, se trouve enlevée vers Dieu. » [Ibidem.)

Page 1