Var. (édit. 5-8) ; ou de ce qu'il sait mal
IjA Bruyère, ir 5
offusque par l'afFectation du grand ou du merveilleux; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se connoît point; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre , et qui est le sien. (éd. 5.)
ï/^9.. L'homme du meilleur esprit est inégal; il souffre des accroissements et des diminutions * ; il entre en verve , mais il en sort : alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chantet-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix revienne? (éd. 5.)
Le sot est automate^ y il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point : qui l'a vu une fois , l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie ; c'est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle : il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paroît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle ne s'exerce point, elle se repose, (éd. 5.)
143. Le sot ne meurt point; ou si cela lui arrive selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre. Son âme alors pense , raisonne , infère, conclut , juge , prévoit, fait précisément tout ce
1 . Dans la 5** édition : « il souffre des diminutions et des accroissements. »
2. Allusion à la théorie de Descartes sur les bêtes : il soutenait, comme l'on sait, qu'elles ne sont que des automates, et qu'elles sont dépourvues de la conscience des mouvements qu'elles exécutent.
qu'elle ne faisoit point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où elle étoit comme ensevelie sans fonction , sans mouvement , sans aucun du moins qui fût digne d'elle : je dirois presque qu'elle rougit de son propre corps et des organes bruts ^ et imparfaits auxquels elle s'est vue attachée si longtemps , et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un stupide ; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'àme à^ Alaiii^ ne se démêle plus d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal et de Lm-
GENDES^. (ÉD. 6.)
La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les i44» mœurs ou dans la conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est telle, au contraire, que parce qu'elle est feinte ou affectée : c'est
1. Dans les éditions du dix-septième siècle ce mot est écrit brutes: c'est ainsi qu'écrivait encore Voltaire.
2. De celui de Molière, par exemple : voyez V École des Femmes.
3. Claude de Lingendes, jésuite, né en iSgi, mort à Paris en i66o, l'un des plus célèbres prédicateurs du dix-septième siècle, et non son cousin Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, à tort nommé ici dans la plupart des éditions. Il composait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français, et l'édition française que l'on possède de ses serinons n'est qu'une imitation de ceux qu'il avait préparés en latin. Nous ne pouvons donc nous rendre compte aujourd'hui de son éloquence; mais le P. Rapin le citait en 1672, dans ses Réflexions sur V éloquence (OEuvres complètes ^ tome II, p. 92, édition de 1725), comme l'un des « deux plus parfaits prédicateurs » qu'il eût connus en son siècle, les vivants exceptés. Voyez le portrait qu'en a tracé le P. Rapin [ibidem^ p. 92-95), et l'appréciation qu'en a faite M. Jacquinet dans l'ouvrage intitulé : des Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet, p. 217 et suivantes. — Cet alinéa n'a formé une réflexion distincte qu'à la 8^ édition; dans les 6e et 7^, il faisait partie de la remarque précédente.
Emilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui lie lui fait pas de peur ; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris \ ou qui veut aimer les violettes et s'évanouir aux tubéreuses^, (éd. 4-)
145. Qui oseroit se promettre de contenter les hommes? Un prince , quelque bon et quelque puissant qu'il fût , voudroit-il l'entreprendre? qu'il l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs^: qu'il ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son domestique ; que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle *, il leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux, des concerts et de tous les rafraîchissements; qu'il y ajoute une chère splendide et une entière liberté ; qu'il entre avec eux en société des mêmes amusements ; que le grand homme devienne aimable, et que le héros soit humain et familier : il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient enfin des mêmeschoses qui les ont charmés dans leurs commencements : ils déserteroient la table des Dieux , et le nectar avec le temps leur devient insipide^. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites ; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse : leur goût , si on les en croit , est encore au delà de toute l'affectation qu'on auroit à les satisfaire , et d'une dépense toute royale que l'on feroit pour y réussir; il s'y mêle de la malignité, qui va jusques à vouloir affoiblir dans les autres la joie qu'ils auroient de les rendre contents ^. Ces mêmes gens,