Portrait de Corneille, mort depuis six ans
4. Portrait de Santeul, ami de la Bruyère, Voyez V Appendice.
loi DES JUGEMENTS.
homme facile, doux, complaisant, traitable , et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imaginezvous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part et comme à son insu : quelle verve ! quelle élévation ! quelles images ! quelle latinité ! — Parlez-vous d'une même personne ? me direzvous. — Oui, du même, de Théodas ^ et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate ; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure : il parle comme un fou, et pense comme un homme sage ; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables *, on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie , parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait ; ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connoissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées * . Il manqueroit un trait à cette
1. Ménage rapprochait de cette phrase un passage de Cervantes : « Dans Don Quichotte, quand le Duc voit le héros du roman raisonner si sagement de tout où il n'est pas question de chevalerie, et si ridicule d'ailleurs partout où il s'agit de fées , d'enchanteurs et d'Amadis, il dit de même qu'il y a deux âmes dans don Quichotte, dont la nature et les fonctions sont différentes. ï) (Mena ^iana, tome III, p. 38i et 382.) — « Cette variation et contradiction qui se veoid en nous, si souple, avait dit Montaigne dans le chapitre intitulé : de Clnconstance de nos actions (livre II, chapitre i, tome I, p. 7), a faict que aulcuns nous songent deux âmes, d'aultres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chascune à sa mode, vers le hien l'une, l'aultre vers le mal, une si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir à un subiect simple. » — Citons enfin Pascal , parlant, il est vrai, non plus des A'ariations, mais des grandeurs et des misères de l'homme : a Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en
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peinture si surprenante, si j'oubliois de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents ^ . Il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas ; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme, (éd. 6.)
Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde 67, de plus rare, ce sont les diamants et les perles.
Tel, connu dans le monde par de grands talents, ho- 58. noré et chéri partout où il se trouve , est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches , qu'il n'a pu réduire à l'estimer; tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part.
Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en 59. réputation^ : à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardon-
a qui ont pensé que nous avions deux âmes, un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur, » {Pensées , article XII, 3.)
1. « Il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de soimême dans les divers temps. » ( Pascal , ds F Esprit géométrique , tome II, p. 3oo.) — « On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres. » {La Rochefoucauld ^ n° cxxxv.)
2. Sitôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
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nenl-ils un mérite naissant , et une première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession ; l'on ne se rend qu'à l'extrémité , et après que le Prince s'est déclaré par les récompenses : tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.
Ob, Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvoit, jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes , ou parce que leur gloire , ainsi partagée , offense moins notre vue , et nous devient plus douce et plus supportable ^ (ÉD. 8.)
6ï. L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines voiles ; ils perdent en un moment la terre de vue , et font leur route : tout leur rit , tout leur succède^; action, ouvrage, tout est comblé d'éloges et de récompenses ; ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les flots se brisent au pied; la puissance, les richesses , la violence , la flatterie , l'autorité , la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas : c'est le public, où ces gens échouent, (éd. 7.)
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent, Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; Et son trop de lumière, importunant les yeux, De ses propres amis lui fait des envieux.
(Boileau, épître VII, à Racine , vers 9-14-)
1 . « Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres ; et quelquefois on loueroit Monsieur le Prince et M. de Turenne, si on ne les vouloit point blâmer tous deux. » [La Roche foucauU ^ n° cxcvïii.)