Tout leur réussit
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Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail 62. d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poëte, rempli de grandes et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur , qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits ; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime ; de même le bachelier * plongé dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre.
Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine 63. matière et en faire des leçons , qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une foible connoissance : il sort hardiment des limites de son génie , mais il s'égare , et fait que l'homme illustre parle comme un sot. (éd. 4-)
Hérille^ soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, 64. veut citer : il fait dire au Prince des philosophes que le vin enivre , et à V Orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale , ce n'est pas lui , c'est le di- \>in Platon^ qui assure que la vertu est aimable, le vice
1. Il y avait au dix- septième siècle des bacheliers en théologie, en droit canon , en droit civil , en médecine. On peut entendre ici le mot soit du bachelier en droit canon, soit du bachelier en théologie, plongés, l'un dans l'étude des anciens canons, l'autre dans celle de l'histoire ecclésiastique des premiers siècles. Il sst probable au reste que la Bruyère ne s'attache point au sens particulier du terme, et qu'il dit bachelier, comme il aurait pu dire docteur, pour désigner simplement un homme occupé d'études toutes spéciales.
2. Les mots : Prince des philosophes, Orateur romain, divin Platon, imprimés en italique dans les éditions 5, 6 et 7, ont cessé de l'êîfe à la 8e. Comme il est vraisemblable que la substitution des lettres romaines aux lettres italiques dans les réimpressions des Caractères est
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odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser , il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs; ce n'est ni pour donner plus d'autorité à ce qu'il dit , ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer, (éd. 5.)
^5 . C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner pour sien : il n'est pas relevé, il tombe
souvent le fait de l'imprimeur (voyez tome I, p. io3 et 104, la Notice des Caractères)^ et qu'ici les italiques sont nécessaires pour qu'il nr'y ait aucun doute sur le sens ironique du passage, nous les rétablissons par exception. Beaucoup de prédicateurs , d'avocats et d'écrivains ne désignaient Arlstote et Cicéron que par ces deux antonomases : le Prince des philosophes et V Orateur romain; Platon était presque toujours le divin Platon. 11 arrivait à la Bruyère lui-même d'écrire : l'Orateur romain : voyez tome I, p. ii6, n° 9. C'est peut-être avec une intention plaisante que Pascal dans sa iv^ Provinciale (i656), et Malebranche dans le m® chapitre du IV^ livre de la Recherche de la ve'rite Çi6y 6), s'étaient servis de la première de ces façons de parler ; le Prince des philosophes. Bouhours, de son côté, l'avait condamnée comme donnant une traduction inexacte du latin princeps; mais revenant presque immédiatement sur sa critique, il s'était empressé de reconnaître que l'usage avait consacré l'expression, toute vicieuse qu'elle fût : voyez les Doutes sur la langue françoise proposés à l'Académie françoise par un gentilhomme de la province (lôy/ij P» 107 et 108), et les Remarques nouvelles sur la langue françoise (même année, édition de 1676, p, i36 et iSy). — On retrouve au surplus dans Malebranche la réflexion de la Bruyère : « Il est, ce me semble, évident qu'il n'y a que la fausse érudition et l'esprit de polymathie qui ait pu rendre les citations à la mode comme elles ont été jusqu'ici, et comme elles sont encore maintenant chez quelques savants. Car il n'est pas fort difficile de trouver des auteurs qui citent à tous moments de grands passages sans aucune raison de citer.... H est contraire au sens commun d'apporter un grand passage grec pour prouver que l'air est transparent , parce que c'est une chose connue à tout le monde ; de se servir de l'autorité d'Aristoie pour nous faire croire qu'il y a des intelligences qui remuent les cieux , parce qu'il est évident qu'Aristote n'en pouvoit rien savoir.... » (Z>e la Recherche de la vérité, livre IV, chapitre viii, tome II, p. 6Ç> et 67.)
avec des gens d'esprit ou qui se croient tels, qui ne Font pas dit, et qui dévoient le dire. C'est au contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre : ce n'est qu'un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir; il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie ; personne n'en souffre ^ : on rit s'il faut rire , et s'il faut admirer, on admire, (éd. 5.)
On a dit de Socrate qu'il étoit en délire, et que c'étoit 66. un fou tout plein cV esprit^ ; mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage passoient pour fous. Ils disoient : « Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe ! quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? quelles couleurs! quel pinceau! ce