PRÉFACE XVII
que les autres terres qui lui sont contiguës » (I, 257); « La délicatesse, la proprelé et la somptuosité des généraux » (IL, 195 et 196).
«[Sa fortune] lui donne du rang, du crédit, de l’autorité » (I, 257): emploi partitif, peu ordinaire, du mot rang.
« Il ne veut ni chanter à son tour, ni réciter dans un repas » (I, 65): réciter pour déclamer. On lit dans les anciens livrets de théâtre, par exemple dans celui du Grand divertissement royal, où figure le George Dandin de Molière: « acte (en prose) qui se récile, » par opposition à scène qui se chante, « scène en musique. »
Se reconnoîlre, revenir à soi après avoir été troublé, intimidé, stupéfait : « Il lui est arrivé... de se trouver..., à la rencontre d’un prince..., se reconnoître à peine » (IT, 7); « Ils sont... surpris et consternés (de la faveur qui leur arrive comme un accident) ; ils se reconnoissent enfin, et se trouvent dignes de leur étoile » (I, 332).
« L’approbation la plus sûre (des discours et des écrits)... est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent » (I, 106). Le mot réformation a d'ordinaire pour complément plutÔt un nom de chose qu’un nom de personne.
Rendu, subjugué (par l’éloquence), n’y pouvant résister : « Quel grand effet n'a-t-il pas dù faire sur l’esprit et dans l’âme de tous les auditeurs | Les voilà rendus : ils en sont émus et touchés au point de, etc. » (II, 226).
« Il est étonnant... que notre langue, à peine corrompue, se soit vue réparée » (1, 130); « La mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point » (I, 341) : double application de ce verbe à présent peu commune ; la seconde a beaucoup d’analogie avec celle qu’en fait Molière dans le Dépit amoureux (acte IV, scène 111) :
Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre.
« Livres froids et ennuyeux, d’un mauvais style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse » (1, 109): de nulle ressource, où l’on ne trouve rien de bon, rien qui instruise ou intéresse.
Ressouvenir, équivalant à souvenir : « Il lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service » (1, 53). Je n’ai pas besoin de faire remarquer que dans ce passage est aussi à noter le pronom indirect lui.
Retour, réciprocité : « Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et de ceux-ci au souverain » (I, 384).
« Un prédicateur devroit.... abandonner toutes ces divisions si recherchées, si relournées, si remaniées et si différenciées » (IL, 235) : retournées, tournées en tout sens, ne diffère, il semble, de recherchées et remaniées que par une bien légère nuance.
« Telle... femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y revient par sa noblesse » (1, 194 et 195): revient à le mortifier, supplée à ce qui lui manque pour cela de cet autre côté.
Rien : voyez ci-dessus, p. x1v, Impertinent.
Se sauver, absolument, avec le sens très-restreint d'échapper au danger d’une malveillante appréciation : « On veut à la cour que bien des gens manquent d'esprit, qui en ont beaucoup ; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne se sauve qu’à peine avec d’autres femmes » (Z, 189).
« Un air de capacité ou de hauteur... qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher de vous la moindre approbaton » (I, 343 et 344) : sec sur, avare de; la locution est bien éclaircie par ce qui la précède et la suit.
Emplois remarquables de selon: « Les hommes n’ont point changé se-
La BRuYÈRE. 1, 2 B
lon le cœur et selon les passions ; ils sont encore tels qu'ils étoient alors » (I, 26); « Ils (ces êtres) périssent parce qu’ils ne laissent pas d’avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés » (II, 256). Voyez encore II, 254, L. 13 et 14, et II, 256, L. 8.
Soins, hommages, marques de respeet : « [l agrée ses soins ; il reçoit ses visites » (I, 193). L'emploi du mot est plus frappant comme régime d’exposé à : « Celles qui sont... exposées aux soins ct à la flatterie » (II, 92).
« Il (le philosophe) demande des hommes (qui lisent son livre) un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meïlleurs » (I, 127) : succès, fruit de son œuvre; le mot est clair, mais étonne un peu avec ce tour de phrase.
Suivre de, avec l’infinitif, être la conséquence d’une action : « Le péril et la honte qui suivoient de s’en désister (de se désister de cette conquête) » (IT, 118 et 119).
Nuances d’acception de sujet à, devant soit des noms, soit des infinitifs : « Il seroit bien dur qu’un grand chanoine fût sujet au chœur, pendant que le trésorier, l’archidiacre.... s’en croient exempts » (Il, 176); « Certains poëtes sont sujets... à de longues suites de vers pompeux » (I, 115); « Certains hommes, sujets à se récrier sur le médiocre » (II, 234); « Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages » (I, 118); « Les belles filles sont sujelles à venger ceux de leurs amants qu’elles ont maltraités » (1, 190).
« Je lai vue, cette réception (de Jacques IT par Louis XIV), spectacle tendre s’il en fut jamais » (Il, 469) : spectacle touchant,
Trailer, remarquable, à l'actif, par son complément ; au passif, par son sujet: « (Le sculpteur) Bernin n’a pas... (railé toutes ses figures d’une égale force » (IL, 445); « L’un (de ces ouvrages) traite les grands... motifs pour conduire à la vertu » (1, 29); « Cette figure qu’on appelle descriplion... pourroit avoir (moins de succès) si elle étoit traitée par un génie fort inférieur à celui de Théophraste » (I, 28).
« Antagoras a un visage trivial et populaire » (IT, 59): trivial, connu de tous; l’auteur lui-même explique le mot par un développement et une comparaison dans le passage suivant: « L’homme de lettres... est trivial comme une borne au coin des places ; il est vu de tous, et à toute heure » (L, 269).
Uniment : voyez ci-dessus, p. x, capilal.
Dans les exemples qui précèdent, il y a beaucoup d'emplois de mots qui très-probablement, nous l'avons dit, étaient, au temps de la Bruyère, aussi bien qu’au nôtre, tout personnels à l’auteur, et, à tort ou à raison, non consacrés par l’usage. Pour les suivants, surtout les deux premiers, nous croyons pouvoir être plus aflirmatif et dire que l'usage ne les admettait pas et avait raison de ne pas les
admettre :
Répandu, appliqué à un seul objet, au sens où il se dit et ne peut se dire que de plusieurs : « Une chaumière répandue dans la campagne » (I, 166). C’est du pluriel, très-correct: « chaumières répandues dans la campagne », qu'est déduite cette locution incorrecte.
Inviolablement, immanquablement, par suite d’une loï inviolable, constante : « N’essayer des richesses, de la grandeur..., que pour les voir changer inviolablement et par la révolution des temps en leurs contraires » (IT, 250). nu
Situé, en parlant d’une personne : « Si un homme éloit situé dans une
PRÉFACE. xIx
étoile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les séparent, lui paraîtroïent un même point » (II, 263 et 264).
Je mets ensemble quelques passages où des termes d’acception générale prennent, sans être accompagnés d’aucun autre mot qui les explique et les restreigne, une signification particulière :
« Un homme libre, et qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune... Cela est moins facile à celui qui est engagé » (I, 159); « L’on doute que ce soït pécher que d’avoir un commerce avec une personne libre » (II, 239). Dans la première de ces deux phrases, l'addition : « et qui n’a point de femme », détermine le sens de libre, et, par opposition, celui d’engugé ; mais, dans la seconde, libre est seul et clair pourtant, aujourd’hui comme au temps de la Bruyère.
Ces emplois absolus de marqué étonnent peut-être un peu maintenant : « Je voudroïs pouvoir [les] louer par des endroits encore plus marqués » (IT, 463); « Un grand... meurt; un autre grand périt insensiblement..… Des circonstances si marquées... ne se relèvent point et ne touchent personne » (II, 243).
Plus insolites encore peuvent nous paraître, je crois, les quatre exemples suivants: « Tant de grands hommes si éclairés, si élevés, et néanmoins si fidèles (croyants), que les Léons, les Basiles, les Jérômes, les Augustins » (II, 244);
« Un homme placé et qui est en faveur » (I, 324);
« Une haute capacité, qu’ils doivent à la chambre (à la vie retirée) » GX, 46);
« Seroit-on reçu à dire qu’on ne peut se passer de voler, d’assassiner, de se précipiter ? » (I, 269): sans doute, comme il est dit dans le Lexique, « de se précipiter dans les excès de la débauche ». Voyez dans l'index du Salluste de Burnouf plusieurs exemples expressifs de præceps, et en particulier celui, avec renvoi aux fragments (p. 348), de præcipitati mores.
Voici quelques exemples d’adjectifs qui me paraissent à noter pour leur liaison avec des mots auxquels on n’a pas coutume de les joindre:
« L'on a mis dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable » (1, 247): discours capable de est très-logique, et très-conforme à l’étymologie ; un peu moins, ce me semble, à l’usage.
« Un air réformé, une modestie outrée, la singularité de l’habit.... n’ajoutent rien à la probité » (11, 93): air réformé, c’est-à-dire effet et signe de réforme. — « Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu avec le temps... un bien perdu » (II, 182): si religieux, si religieusement gardé et assuré aux ayants droit. — Ce sont deux figures, deux métonymies, comme dit la rhétorique, fort légitimes, qui n’ont d’autre hardiesse que d’être, je crois, un peu rares.
Une autre petite rareté qui plaît plutôt qu’elle ne choque : « PIdE aux Dieux que je ne fusse ni votre client ni votre fâcheux! » (1, 248.)
Parmi les faits de syntaxe qui ressortent et datent, on peut compter les rencontres plus fréquentes qu’à présent d’adjectifs employés substantivement :
« L'un vous dit: « J'y donne les mains, pourvu qu’un tel y condes- « cende; » et ce tel y condescend. » (I, 333.)
xx LEXIQUE DE LA BRUYÈRE.
Surtout au sens neutre, comme :
« Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier..., qui sont embarrassés de vous dans le public! » (I, 309.)
« Il en bannit (de ses romans) le prolixe et l'incroyable, pour y substituer le vraisemblable et le naturel » (IT, 467).
« Il (Richelieu) a connu le beau et le sublime du ministère » (II, 458).
« Certains poëtes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux » (I, 115).
« Les plus petits détails du domestique » (I, 42); « Les détails d’un domestique « (I, 187); « [Il les admet] jusque dans son domestique » (IT, 68).
« I1 n’y a point de patrie dans le despotique » (1, 364); « Quelles grandes démarches ne fait-on pas au despolique par cette indulgence | » (1b.)
« Sa demeure est superbe : un dorique règne dans tous ses dehors » (E, 252).
Voyez l’Introduction grammaticale, p. xxxvir; et ci-dessus, p. x, le capital; ci-après, p. xxr, faire son capital de, faire son propre de.
Après les mots simples propres à caractériser la manière et la langue de la Bruyère, je relève quelques locutions et alliances de mots qui, pour nous, tranchent sur le tissu du discours, soit comme devenues rares et surannées, soit comme originales ct personnelles par leur emploi, et qui ressortent plus encore queles mots simples, par cela même qu’elles occupent plus de place. Plusieurs de ces alliances de mots sont des locutions jouant le rôle de compléments et formées de prépositions qui, avec leurs régimes, ont valeur d’adverbes, ou circonstancient, déterminent de diverses façons l’idée du verbe qu’elles accompagnent; quelques autres sont des périphrases verbales, consistant en verbes qui, avec leurs régimes, font des sortes de composés, comme mellre en œuvre, pour employer ; faire son propre de, pour s'approprier, etc.
« [Dans leurs voyages] ils voient de jour à autre un nouveau culte » (II, 238); « La distance... s’affoiblit de jour à autre » (II, 99).
« Auguste autrefois alloit de son pied au Capitole » (I, 296 et 297).
« Ces palais, ces meubles, ces jardins... vous enchantent et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse » (1, 271).
« Je voudroïis de toute mon inclination avoir six grandes heures par jour à bien employer auprès de Son Altesse » (IT, 479).
« Je ne raconte rien que je ne sache d’original » (I, 218 et 219).
« Le grand jeu... va du pair avec la crapule » (Il, 144); « L’homme coquet et la femme galante vont assez de pair » (1, 175). L'Académie (1694), de même que la Bruyère, emploie concurremment du pair et de pair ; Furetière (1690) et Richelet (1679), seulement du pair.
Trois façons de construire manière : « Son attention est toujours de manière à devoir vous écrire... que j'en suis content » (Il, 4go); « Entrer dans une querelle... d'une manière à l’échauffer davantage » (1, 61); « Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu’ils n’avouent d’euxmêmes que de petits défauts » (IT, 39).
« C'est un homme qui est de mise un quart d’heure de suite, qui le moment d’après baisse » (1, 167); est de mise, c’est-à-dire, comme l'explique l’Académie (1835), est fait pour la bonne compagnie; on peut le présenter partout.