‹ Œuvres de La Rochefoucauld (volume 3)Chapitre 41 sur 610 · NOTICE. LUI · texte numérisé non relu

NOTICE. LUI

sont les particularités, les détails individuels; il nous fait la peinture des personnages, hommes et femmes, qui occuperont plus tard le devant de la scène dans les intrigues et les troubles de la Fronde des Princes. En sa seconde partie, au contraire, il a jeté le dé ; en dépit des hésitations et des tâtonnements qui restent le fond de sa nature, il se voit engagé définitivement dans la coterie des mécontents : ses faits et gestes se subordonnent dès lors à un ensemble d'événements généraux et de nécessités, qu'il subit, bien plus qu'il ne les crée; c'est toujours sa vie qu'il raconte, mais il la raconte mêlée à des circcmstances tout autres; il se montre poussé, comme en une impasse, dans une suite d'aventures politiques et militaires, où dominent, qu'il le veuille ou non, des intérêts supérieurs aux siens. C'est par le tableau de cette scène postérieure, où sa personne était moins en relief, qu'il a commencé ses Mémoires^ et, sans savoir si un jour il reprendrait les faits de plus haut, il a employé le style indirect de l'historien. Plus tard, sans autre souci de la dissonance, il a jugé plus à propos d'écrire la première partie, manifestement plus personnelle, avec le tour personnel. Que le début forme ainsi une sorte d'introduction, je le veux bien et peu importe : il ne suit pas de là que la valeur en soit secondaire, l'intérêt moindre.

Les Mémoires des hommes publics, ou de ceux qui ont aspiré à remplir ce rôle, sont inévitablement des plaidoyers individuels, et se tournent, comme dit Retz, « en air d'apologie ^ . « Ceux de la Rochefoucauld sont pourtant, il en faut convenir, plus modérés et, en somme, plus équitables que beaucoup d'autres : je ne parle pas des écrits des simples spectateurs, tels que Mme de Motteville, qui, pour voir la pièce, n'ont fait qu'écarter curieusement un coin de rideau; j'entends les Mémoires des personnages qui, comme notre auteur, ont été dans le feu de l'action. Bayle mettait les Mémoires de La Rochefoucauld au-dessus des Commentaires de César ^. Ce juge-

1. Portrait du duc de la Rochefoucauld ^ dans notre tome I, p. 14.

2. « Je m'assure qu'il j a peu de partisans de l'antiquité assez prévenus pour soutenir que lei Mémoires du duc de la Rochefoucauld ne sont pas meilleurs que ceux de César. » {Dictionnaire historique et critique, 3* édition, 1720, tome II, p. 83i, note g.)

Liv MEMOIRES.

ment de Bayle nous e'tonne d'autant plus qu'il n'asseyait son jugement que sur des éditions fort défectueuses. Voltaire , qui a rectifié tant de réputations ou surfaites ou rapetissées, est resté, ce semble, un peu trop en deçà de l'éloge, quand il a écrit : « les Mémoires de la Rochefoucauld sont lus et l'on sait par cœur ses Pensées * . ?> Sans rien ôter au mérite des Maximes ^\\ est permis aujourd'hui d'accorder plus qu'autrefois AWL Mémoires /yi^és enfin sur un texte authentique. D'abord ils sont sincères : l'auteur n'y dissimule ni ses démarches les plus fâcheuses, ni ses fautes, dont souvent même il ne semble pas avoir pleine conscience. Comme il a dans le coup d'oeil plus de justesse que d'étendue, ses appréciations des hommes et des choses sont plutôt saines que profondes. La Fronde nous a laissé des mémoires plus variés, plus divertissants; elle n'en a pas laissé qui soient mieux ordonnés dans la composition, et qui se rapprochent autant de la manière grave et impartiale de l'histoire. Si le livre de la Rochefoucauld n'a ni le mouvement impétueux ni le charme piquant de celui de Retz, il se distingue, en revanche, par le naturel, la simplicité pleine de goût, la dignité soutenue. Ajoutons que rien n'y est donné au hasard : c'est un livre fait et refait , tout y paraît pesé et soupesé. Ce n'est pas une œuvre à toute bride et de premier jet comme celle du Cardinal; le style en est diplomatique, réservé, à l'occasion brièvement sentencieux^, un « style juste et court », comme dit Mme de Sévigné ^, et dont l'arrangement a coûté du temps. Victor Cousin dit avec raison que les Mémoires « ont fait époque en 1662 pour la netteté et l'élégance^, » bien qu'ils fussent alors si mêlés et de forme si défectueuse. Peu d'ouvrages ont été autant revus et corrigés que ce livre de la Rochefoucauld; peu du moins présentent, dans 'les co-

1. Le siècle de Louis XIV ^ édition Beuchot, tome XIX, p. i46, article la Rocliefoucauld,

2. Peut-être un certain nombre de Maximes ont-elles été après coup extraites des Mémoires^ où, portant sur des hommes et des événements particuliers, définis, elles pouvaient avoir plus de vérité et d'autorité, tandis que, présentées isolément, elles généralisent l'accident et parfois se faussent.

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