‹ Œuvres de La Rochefoucauld (volume 4)Chapitre 498 sur 616 · M. LE PRINCE DE MARCILLAC · texte numérisé non relu

M. LE PRINCE DE MARCILLAC

Je ne présume pas assez de ma vertu pour oser répondre que j'aurois haï le cardinal Mazarin, quand il m'auroit aimé ; peut-être qu'il eût fait des choses pour mes intérêts qui m'auroient déguisé tout ce qu'on lui a vu faire contre ceux de l'État, et une mauvaise honte me feroit possible périr dans une mauvaise cause où des obligations signalées m'auroient engagé insensiblement. Je consens donc qu'il die que je serois son ami, si mon malheur avoit voulu qu'il eût été le mien ; que j'aurois défendu ses crimes, s'il y avoit eu lieu de croire que je m'en fusse prévalu, et qu'enfin j'aurois pu commettre de grandes injustices, de peur qu'il ne me semblât que j'eusse commis de grandes ingratitudes. Mais que peut-il conclure de tout cet aveu? Falloit-il que je me sacrifiasse pour lui, parce qu'il n'y avoit rien à quoi il n'eût été capable de me sacrifier? Devois-jemon épée à l'affermissement d'une autorité que je n'ai connue, en mon particulier, que par les dommages que j'en ai reçus? Et serai-je un ingrat et un traître pour n'avoir pas pris, contre ma patrie et contre mon Roi, le parti de celui qui causoit ma ruine aussi bien que la leur? Sans mentir, si l'honneur et la conscience veulent qu'on se dévoue au salut de ses oppresseurs et de ses tyrans, c'est

avec raison qu'il se plaint de moi, et, par cette même raison, il ne doit avoir guère moins de gardes que cette couronne a de sujets, puisqu'il en faudroit faire le dénombrement pour savoir combien sa conduite a fait de malheureux. Mais, quoiqu'il n'ait jamais été soupçonné de trop de pudeur, je lui en crois assez pour n'entreprendre pas de nous débiter une si étrange doctrine \ et je prévois que pour renverser ce que je dis de lui, il prétendra qu'il lui suffit de ne l'avouer pas. A la vérité, s'il ne faut que nier les maux qu'on a faits pour en être justifié, on ne le convaincra pas même des plus évidents ; car c'est bien peu de lui avoir ouï dire, ou de lui avoir vu faire quelque chose, pour s'oser promettre de l'en faire demeurer d'accord; et ce n'est qu'à se démentir soi-même, à toute heure, qu'on peut assurer que la hardiesse ne lui manque point. Mais veut-il nous persuader qu'il est innocent? Qu'il nous remette en l'état que nous étions quand la paix générale fut entre les mains de M. Servien, et que M. le duc de Longueville, qui l'y avoit mise, vit arracher des siennes la gloire d'un service qui n'auroit rien dû à ceux du premier comte de Dunois * ; qu'il rende à cette monarchie la réputation que l'injuste opiniâtreté de nos armes lui a fait perdre, chez nos alliés mêmes, depuis ce temps-là; et qu'il nous rende enfin tant de milliers d'hommes qu'une

I . Le prince de Marcillac cherchait alors à gagner au parti des Frondeurs le duc de Longueville. Nous avons dit ailleurs (p. 96, note 5) que ce dernier descendait de Dunois, bâtard d'Orléans; il prétendit toute sa vie à se faire reconnaître comme prince du sang, et c'est surtout par cette prétention , habilement caressée, qu'on l'entraîna dans la faction, dont, outre le rôle éclatant qu'y jouait sa femme, sa propre indécision de caractère devait le tenir éloigné. — Sur Abel Servien, qui fut à Munster le véritable dépositaire de la pensée diplomatique de Mazarin, voyez la note 2 de la page i55 des Mémoires^

DE MARCILLAC. 44i

guerre continuée de gaieté de cœur a encore immolés avec moins de fruit que de nécessité. Car de lui proposer de rendre ce sang dont il a achevé d'épuiser les veines de l'Etat, et de croire qu'il fasse* repasser les monts et les mers à tous ces millions de quoi l'Italie est la receleuse, ce seroit espérer ridiculement qu'il voulût commencer à se repentir de ses crimes par celui pour lequel tous les autres ont été commis. Que si tous ces moyens de justification sont également impossibles, et si son avarice ne met pas moins les uns hors de sa puissance que les autres sont hors de celle de la nature, qu'il me pardonne d'avoir eu des yeux pour apercevoir en son ministère ce que tout le monde v apercevoit, et qu'il trouve bon que je rende à ses actions la justice qu'il a fait si injustement dénier aux miennes; car de le garantir de la peine due à ses forfaits, parce qu'il m'a frustré de la récompense due à mes services ^, je ne sais quel raisonnement ni quelle morale exigeroit cela de moi, quand je le pourrois. Mais pour lui faire la guerre plus généreusement qu'il ne me l'a faite, je ne lui veux rien ôter de tous les avantages qu'il peut prendre légitimement, quoique je pusse les lui disputer avec succès ; et s'il croit aflbiblir mes dépositions par les sujets que j'ai de lui nuire, je lui en vais' avouer plus qu'il n'en oseroit avouer lui-même.

Lorsque la Reine se vit en état de penser sérieusement à la Régence, il y avoit dix ans qu'elle me tenoit particulièrement pour son serviteur, et six ou sept qu'on me nommoit tout publiquement son martvr. jNIa fortune

Page 1