CCLXVIII
Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts,, et nous voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par la jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumière ; et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous exposons, en tant de manières, notre repos et notre vie2, (éd. i*.)
l'avoir assez examiné, est un effet de la paresse et de l'orgueil. (iG65.)
— est souvent un effet de paresse, qui se joint à l'orgueil. (Manuscrit.) i. Il semble qu'ici le mot crimes soit pris au sens du latin crimen,
griefs, chefs d'accusation. — Voyez les maximes 3i, 3g7, 483 et 5i3.
— Mme de Sablé (maxime 61) : « Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection : c'est le bonheur du bon goût de la trouver en chaque chose ; mais la malignité naturelle fait souvent découvrir un vice entre plusieurs vertus, pour le relever et le publier, ce qui est plutôt une marque de mauvais naturel qu'un avantage du discernement, et c'est bien mal passer sa vie, que de se nourrir toujours des imperfections d 'autrui. »
a. Yar. : k Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits intérêts, et nous faisons dépendre notre gloire et notre réputation, gui sont les plus grands biens du monde, du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité, ou par leur préoccupation (a), ou par leur sottise ; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur, que nous exposons notre repos et notre vie, en cent manières, et que nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de travaux. (i665.) — La Bruyère dit de même (de l'Homme, n° 76) : « Nous cherchons notre bonheur hors de nousmêmes, et dans l'opinion des hommes, que nous connoissons flatteurs, peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions : quelle bizarrerie ! » — Boileau (épitre III, vers 28-3o) :
Des jugements d'autrui nous tremblons follement,
(a) Ces mots : « ou par leur préoccupation, » manquent dans 1 665 C, qui, à la tin de la maxime, omet aussi de devant travaux.
ET MAXIMES MORALES. i43
CGLXIX
Il n'y a guère d'homme assez habile pour connoître tout le mal qu'il fait1, (éd. 2*.)
GGLXX
L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir2, (éd. 1*.)
Et chacun l'un de l'autre adorant les caprices, Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices.
— J. J. Rousseau (Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes') : « Il y a une sorte d'hommes qui savent être heureux et contents d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui, plutôt que sur le leur propre. » — Vauvenargues réfute ainsi la Rochefoucauld (p. 83) : « Il n'est pas vrai que les hommes nous soient tous contraires ; plusieurs sont préoccupés en notre faveur, par leur propre intérêt, ou par les ressemhlances qu'ils ont avec nous. D'ailleurs, quand nous récusons des juges pour un intérêt de fortune, c'est parce qu'on peut nous en donner d'autres ; mais lorsque nous nous remettons de notre gloire au jugement des hommes, c'est que nous ne pouvons l'obtenir que des hommes, et qu'il n'existe pas pour nous d'autre tribunal : encore se trouve-t-il des opiniâtres qui en appellent à la postérité. L'auteur des Maximes se trompe donc, ainsi que la plupart des philosophes ; les hommes sont inconséquents dans leurs opinions ; mais, dans la conduite de leurs intérêts, ils ont un instinct qui les dirige, et la nature, qui préside à leurs passions, sauve presque toujours leur cœur des contradictions de leur esprit. »
1 . Var. : assez pénétrant pour apercevoir tout le mal qu'il fait. (Manuscrit.) — On ne voit pas pourquoi l'auteur a renoncé à cette première rédaction, qui semble plus précise. — Vauvenargues pense, de son côté (maxime 3i3, Œuvres, p. 4 1 9), que ce nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons. » — Voyez les maximes 20,5 et !\Qo.
2. Var. : L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que l'on doit acquérir. (Manuscrit.) — « Quelquefois mauvaise caution, » dit l'annotateur contemporain. — Voyez les maximes i5o, 598 et 599.
lU RÉFLEXIONS OU SENTENCES
GGLXXI
La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fièvre de la raison l. (éd. i*.)
CGLXXII
Rien ne devroit plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges -, que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses3, (éd. 5*.)
CGLXXIII
Il y a des gens, qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie4, (éd. i*.)
CGLXXIV
La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur
i. Var. : c'est la fièvre de la santé ; c'est la folie de la raison. (iG65.) — c'est la fièvre de la vie ; c'est la folie de la raison. (1666.) — Nous avons déjà cité plus haut, p. G3, note 1, ce que Platon (des Lois, livre II) dit de « l'ardente jeunesse, incapable de rester en repos. » Fénelon (Télémaque, livre IV) l'appelle « un temps de folie et de fièvre ardente. » — La Rochefoucauld reprendra la comparaison de la JVevre pour l'appliquer à l'amour (maxime 638).