‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 326 sur 469 · Voyez la note l\ de la page précédente · texte numérisé non relu

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Et l'aveugle intérêt qui règne dans son cœur Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur; Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède; Au mal qui se guérit un autre mal succède; Au gré de ce tyran dont l'empire est caché, Un péché se détruit par un autre péché,

(B&bbbuv, Entretiens solitaires*.)

Montagne 2, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères de l'Eglise, dit assez heureusement3, sur ce même sujet : que son âme a deux visages différents: qu'elle a beau se replier sur elle-même, elle n'aperçoit jamais que celui que l'amour-propre a déguisé*, pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point de part à ce déguisement A . Si j'osois enchérir sur une métaphore si hardie, je dirois que l'àme de l'homme corrompu est faite comme ces médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un démon dans une seule face, et par les mêmes traits : il n'y a que la diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet ; l'un voit le saint, et l'autre voit le démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand l 'amour-propre a séduit le cœur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et répand tant d'obscurité dans toutes ses connoissances, qu'elle ne peut juger du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même aucun discours assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la terre comme une troupe de voyageurs que la nuit a surpris en passant dans une forêt : ils marchent sur la foi d'un guide qui les égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance ; chacun d'eux se met en peine de retrouver le chemin ; ils prennent tous diverses routes, et chacun croit suivre la bonne ; plus il le croit, et plus il s'en écarte6. Mais quoique leurs égarements soient différents, ils n'ont pourtant qu'une même cause:

i . a ... les passages que j 'ai trouvés dans leurs écrits sur ce sujet, vous serez entièrement persuadé de cette vérité; mais ces passages sont trop longs, et en trop grand nombre, pour les transcrire ici. » {Edition de 1693.) — A la suite sont supprimés les vers que l'édition de 1 665 donne pour un second extrait des Entretiens solitaires de Brébeuf.

a. Le nom de Montaigne est ainsi écrit dans les éditions de i665 et de 1693, comme il se prononce.

3. « dit à sa manière et assez heureusement. » (Edition de i6g3.)

4. « ....que le visage que l'amour-propre a déguisé. » (Ibidem.)

5. Nous n'avons pas trouvé ce passage dans Montaigne ; mais nous y avons rencontré ces idées analogues (Essais, livre II, chapitre 1, tome II, p. 7) : o Cette variation et contradiction qui se veoid en nous si souple, a faict que aulcuns nous songent deux âmes... le donne à mon ame tantost un visage, tantost un aultre, selon le costé où ie la couche. »

6. « d'un guide qui les égare; l'un va à droite, l'autre va à gauche:

ils prennent tous diverses routes ..; plus il le croit, plus il s'en écarte. » (Édiiion de i6g3.)

c'est le guide qui les a trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche l de se redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le dernier2 qu'il recherche est le meilleur ? N'est-il pas vrai que, dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses, c'est alors que l'égarement de son cœur est plus dangereux ? Il y a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cet horloge3, et le principe en est si caché, qu'encore que nous voyions4 ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran

La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans l'expression de ces Réflexions5. L'obscurité, comme vous savez, Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui écrit. Les Réflexions, ou si vous

i. « c'est le guide qui les a trompés, et la nuit qui les empêche.... »

(Edition de i6q3.) — Voici le texte d'Horace (livre II, satire m, vers 48-5 1) ; on verra combien le traducteur l'a paraphrasé :

.... Velut silvis, ubi passim Palanles error certo de tramite pellil, Ille sinislrorsum, hic dextrorsum abit : unus utrique Error, sed variis Wudit partibus

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