‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 366 sur 469 · Le lion d'Androclès · texte numérisé non relu

Le lion d'Androclès

De cette mère qu'on offense, Abandonnez-vous sa défense Commise à mes foibles efforts ?

Venez à mon secours, o Vertus immortelles, Amours des illustres humains,

Venez me tenir lieu des savantes pucelles • . Quoi ? n'êtes- vous comme elles

Que des noms inventés, que des fantômes vains? Découvrez les secrets mystères

Dont un cœur attendri du sort des malheureux,

Dont un vainqueur modeste, un ami généreux, Vous font seules dépositaires.

Que mille nobles faits dérobés aux regards Par la modestie alarmée Soient rendus à la Renommée !

Que vos adorateurs lèvent vos étendards ; Qu'on sache que de leurs hommages

Le seul objet n'est pas la gloire qui vous suit, Qu'ils sont, loin du faste et du bruit, Contents de vos seuls témoignages !

Que des enfants de Mars, des soutiens de Thémis, Tant de cœurs qui vous sont soumis

S'empressent à venger vos beautés méprisées 1 Descendons aux Champs-Elysées Chercher vos fidèles amis Au delà de cette onde noire !

Je vois déjà Plutarque et Laërce 2 irrités

Revendiquer l'honneur, défendre la mémoire Des grands hommes qu'ils ont vantés.

J'entends, sous ces feuillages sombres, Contre les modernes humains Des sages Grecs, des fiers Romains Mesurer les illustres ombres.

« Ah! disent ces héros, quelle postérité

Succède aux fondateurs de nos superbes temples ! Est-ce ainsi qu'elle a profité De nos conseils, de nos exemples?

Hé quoi I ses plus rares esprits

Ne connoissent en eux que foiblesse et que vice, Et selon leurs nouveaux écrits, Chacun de nous fut un Narcisse 3

De l'amour de lui-même uniquement épris !

i. Les Muses.

i. Diogène de Laërte, auteur des Vies des philosophes. 3. Voyez plus haut, p. 3gg, la fable de la Fontaine intitulée l'Homme et son Image.

APPENDICE. 4l3

Ah ! si notre seule espérance Étoit l'honneur de plaire à ces hommes nouveaux,

De nos soins et de nos travaux

Quelle seroit la récompense

Alceste, a ce hruit odieux,

Fait revoir ce deuil plein de charmes Qui fléchit autrefois la rigueur de ce9 lieux ' :

L'injure qu'on fait à ses larmes

En arrache encore à ses yeux.

Du roi des Cariens la veuve 2 désolée

Soupire au pied du mausolée, o N'aimé-je point Pollux? — N'aimé-je point Castor? » Disent avec transport les fameux Tyndarides 8.

D'Andromaque les yeux humides Se tournent tendrement sur ceux de son Hector4.

« Je n'aime donc point ma patrie! »

Dit Codrus travesti sous l'habit d'un soldat S. A Curtius l'intérêt de l'État Fut-il moins cher que celui de sa vie ? Vous en fûtes témoin, redoutable Minos, Quand, pour ses citoyens victime volontaire. Dans un chemin tracé par vos dieux infernaux. Il osa d'un coursier presser la marche fière

Jusqu'au pied de vos tribunaux6.

Et vous, ô Régulus, orateur héroïque, Est-ce votre intérêt qui dictoit le discours Dont l'éloquence obtint que votre République

A sa gloire immolât vos jours ? ?

Pline de son héros modeste 8 Ne peut voir avilir les sincères vertus; J'entends gronder Caton, je vois frémir Brutus,

Et Pylade embrasser Oreste. »

Ainsi, quand d'un trouble nouveau

i. Alceste, femme d'Admète, roi de Thessalie, l'héroïne d'une des plus touchantes tragédies d'Euripide. Elle se dévoua à la mort pour sauver son époux, et fut ensuite ramenée des enfers par Hercule.

a. Artémise, veuve du roi de Carie, Mausole, d'où vient le nom de mausolée, au vers suivant.

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