‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 437 sur 469 · PROJET DE MARIAGE DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER AVEC LAUZUN · texte numérisé non relu

PROJET DE MARIAGE DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER AVEC LAUZUN

On doit sans doute trouver extraordinaire que Anne-Maric- Louise d'Orléans*, petite-fille de France, la plus riche sujette de l'Europe, destinée pour les plus grands rois, avare, rude et orgueilleuse, ait pu former le dessein, à quarante-cinq ans, d'épouser Puyguilhem3, cadet de la maison de Lauzun, assez mal fait de sa personne4, d'un esprit médiocre, et qui n'a, pour

1. Sur ce mariage projeté, presque conclu, entre la petite-fille de Henri IV et un cadet de Gascogne, nous nous bornerons à renvoyer, d'abord et surtout aux Mémoires de Mademoiselle, édition de M. Chéruel, tome IV, p. 160-254 ; à l'extrait du Journal (VOlivier a" 'Ormesson et au petit roman des Amours de Mademoiselle et de Lauzun, formant l'appendice ix du même tome, p. 362-627 ; aux fameuses lettres de Mme de Sévigné des l5, 19, 24 et 3l décembre 1670 (tome II, p. 25-29 et p. 33-36); aux Souvenirs de Mme de Caylus, édition Michatid, p. 491 ; aux Mémoires de Saint- Simon, édition de 1873, tome I, p. 40 et 41, et tome XIX, p. 175.

2. Mademoiselle de Montpensier, dite Mademoiselle et la Grande Mademoiselle, fille du frère de Louis Xlll, Gaston, duc d'Orléans, et de sa première femme la duchesse de Montpensier; née le 29 mai 1(127, e"e mourut le 5 avril i6g3. A la date de son projet de mariage avec Lauzun, décembre 1670, elle avait donc non pas quarante-cinq ans comme H est dit deux lignes plus loin, et comme Segrais le dit de même dans ses Mémoires- Anecdotes (OEuvres diverses de M . de Segrais, Amsterdam, 1723, p. 121), mais seulement quarante-trois ans et demi. Elle dit au reste elle-même qu'elle avait alors quarante-trois ans (tome IV de ses Mémoires, p. 284).

3. Dans le manuscrit Puiguillin; Mademoiselle écrit Péguilin. — Antonin-Nomppr de Caumont, marquis de Puyguilhem, comte, puis (1692) duc de Lauzun, était, depuis 1669, capitaine d'une compagnie des gardes du corps. 11 était né en mai i633 et mourut, en novembre 1723, à l'âge de quatre-vingt-dix ans et six mois. Il avait donc, en décembre 1670, trente-sept ans et sept mois.

4. Ce n'est pas l'avis de Mademoiselle. • C'étoit, dit-elle (tome III, p. 542), le plus joli garçon de la cour, le plus beau, le mieux fait et du meilleur air. « Voyez en outre l'autre portrait, fort détaillé, qu'elle fait de lui, au tome IV, p. 24g. Saint- Simon (tome XIX, p. 169) n'admire pas comme Mademoiselle, mais toutefois contredit le mal fait de sa personne t a Un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, do

toute bonne qualité, que d'être hardi et insinuant. Mais on doit être encore plus surpris que Mademoiselle ait pris cette chimérique résolution par un esprit de senitude et parce que Puyguilhem étoit bien auprès du Roi; l'envie d'être femme d'un favori lui tint lieu de passion, elle oublia son âge et sa naissance, et, sans avoir d'amour1, elle fit des avances à Puyguilhem qu'un amour véritable feroit à peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre condition. Elle lui dit un jour qu'il n'y avoit qu'un seul homme qu'elle pût choisir pour épouser. Il la pressa de lui apprendre son choix ; mais n'ayant pas la force de prononcer son nom, elle voulut l'écrire avec un diamant sur les vitres d'une fenêtre. Puvguilhem jugea sans doute ce qu'elle alloit faire, et espérant peut-être qu'elle lui donneroit cette déclaration par écrit, dont il pourroit faire quelque usage, il feignit une délicatesse de passion qui pût plaire à Mademoiselle, et il lui fit un scrupule d'écrire sur du verre un sentiment qui devoit durer éternellement. Son dessein réussit comme il desiroit, et Mademoiselle écrivit le soir dans du papier : « C'est vous. » Elle le cacheta elle-même; mais, comme cette aventure se passoit un jeudi et que minuit sonna avant que Mademoiselle pût donner son billet à Puyguilhem, elle ne voulut pas paroître moins scrupuleuse que lui, et craignant que le vendredi ne fût un jour malheureux, elle lui fit promettre d'attendre au samedi à ouvrir le billet qui lui devoit apprendre cette grande nouvelle2. L'excessive fortune que cette déclaration faisoit

physionomie haute, pleine d'esprit, qui imposoit, mais sans agrément dans le visage. » Pour l'esprit, malgré ce qu'il vient de dire de la physionomie, il ajoute : « sans aucun ornement ni agrément dans l'esprit, » ce qui n'est pas, il est vrai, la même chose que d'un esprit médiocre. « C'est un des plus pelits hommes, pour l'esprit aussi bien que pour le corps, que Dieu ait jamais fait, » dit Mme de Se vigne en 1689, tome VIU, p. 45l.

1. Segrais dit encore plus (p. 34) : « C'est par foiblesse qu'elle s'attacha à M. de Lauzun. Elle n'.ivoit pas la moindre inclination pour lui Elle le regardoit seulement par le grand crédit qu'il avoit à la cour. » Le marquis de la Fare s'exprime ainsi

« Mademoiselle devint passionnée de Lauzun, autant, je crois, parce qu'il étoit favori du Roi que par les qualités aimables qui étoient médiocres en lui et en petit nombre. » {Mémoires, édition JVlichaud, p. 271.) Cette dernière opinion, avec les mots : « devint passionnée, » se concilie mieux, ce semble, avec ces pages, qui paraissent sincères, où Mademoiselle raconte que, l'envie de se marier l'ayant prise, elle s'aperçut que « c'étoit M. de Lau/un quW/e aimoit, qui s'étoit glissé dans son cœur, etc. » rl'ome IV, p. 92 et suivantes.)

2. Toute cette histoire du billet est aux pages I 72-174 du même tome IV, avec ces deux différences : Mademoiselle ne veut pis écrire le nom avec un dimiant 0 sur les vitres d'une fenêtre, » mais, ce qui est plus vraisemblable, elle dit à Lauzun : « Je m'en vais souffler contre le miroir et je l'écrirai. » D'autre part, elle n'écrit pas le jeudi (20 iioveiiibie;, mais le vendredi (21) : les dates se déduisent de la suite de»

envisager à Puyguilliem ne lui parut point au-dessus de son ambition. Il songea à profiter du caprice de Mademoiselle, et il eut la hardiesse d'en rendre compte au Roi1. Personne n'ignore qu'avec si grandes et éclatantes qualités nul prince au monde n'a jamais eu plus de hauteur, ni plus de fierté. Cependant, au lieu de perdre Puyguilhem d'avoir osé lui découvrir ses espérances, il lui permit non-seulement de les conserver, mais il consentit que quatre officiers de la couronne2 lui vinssent demander son approbation pour un mariage si surprenant, et sans que Monsieur, ni Monsieur le Prince en eussent entendu parler. Cette nouvelle se répandit dans le monde, et le remplit d'étonnement et d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venoit de faire coutre sa gloire et contre sa dignité. Il trouva seulement qu'il étoit de sa grandeur d'élever en un jour Puyguilliem au-dessus des plus grands du Royaume, et, malgré tant de disproportion, il le jugea digne d'être son cousin germain, le premier pair de France, et maître de cinq cent mille livres de rente ; mais ce qui le flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut le plaisir secret de surprendre le monde, et de faire, pour un homme qu'il aimoit, ce que personne n'avoit encore imaginé. Il fut au pouvoir de Puvguilhem de profiter, durant trois jours, de tant de prodiges que la fortune avoit faits en sa faveur, et d'épouser Mademoiselle; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanité ne put être satisfaite s'il ne l'épousoit avec les mêmes cérémonies que s'il eût été de sa qualité : il voulut que le Roi et la Reine fussent témoins de ses noces, et quelles eussent tout l'éclat que leur présence y pouvoit donner3. Cette présomption sans exemple lui fît employer à de

Mémoires, qui montre que ce jeudi était le second avant le premier dimanche de l'avent, lequel tombait, en 1670, au 3o novembre.

1. Mademoiselle ne rapporte point que Lauzun ait rendu compte au Roi, mai< elle a un mot [ibidem, p. 182) qui laisse entendre qu'elle le soupçonne de l'avoir fait : « Il me disoit fort qu'il ne lui en avoit point parié. »

2. « Il (Lauzun) me dit que le lundi (i5 décembre), MM. les ducs de Créquy, de Mon'ausier, le maréchal d'Albret et Guitry iioient trouver le Ri i de ma part pour le supplier de trouver bon que l'affaire s'achevât. » (Il/idem, p. 193.) — Ils étaient officiers de la couronne, en qualité, le duc de Créquy, de premier gentilhomme de la chambre du Roi; le duc de Montausier, de gouverneur du Dauphin; d'Albret, comte de Miossens, de maréchal de France; et le marquis (le Guitry, de grand maître de la garde-robe du Roi.

3. « M. de Montausier dit (à Mademoiselle) : « Avez-vous cru vous marier en « cérémonie, comme si c'étoit un roi, et a-t-il cru que l'affaire se traiteroit de a couronne à couronne? » (Ibidem, p. 221.) — Mme de Caylus (p. 410) emploie la même expression : « M. de Lauzun... voulut que le mariage se fit de couronne à couronne. » — Voyez, en outre, un passage de la page 170 du tome XIX de Saint-Simon, à laquelle nous avons renvoyé plus haut.

go APPENDICE DU TOME 1.

vains préparatifs et à passer son contrat tout le temps qui pouvoit assurer son bonheur. Mme de Montespan, qui le haïssoit, avoit suivi néanmoins le penchant du Roi et ne s'étoit point opposée à ce mariage. Mais le bruit du monde la réveilla ; elle fit voir au Roi ce que lui seul ne voyoit pas encore; elle lui fit écouter la voix publique ; il connut l'étonnement des ambassadeurs, il reçut les plaintes et les remontrances respectueuses de Madame douairière1 et de toute la maison royale. Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec un[e] extrême peine qu'il déclara à Puyguilhem qu'il ne pouvoit consentir ouvertement à son mariage. Il l'assura néanmoins que ce changement en apparence ne changeroit rien en effet; qu'il étoit forcé, malgré lui, de cédera l'opinion générale, et de lui défendre d'épouser Mademoiselle, mais qu'il ne prétendoit pas que cette défense empêchât son bonheur. Il le pressa de se marier en secret, et il lui promit que la disgrâce qui devoit suivre une telle faute ne dureroit que huit jours. Quelque sentiment que ce discours pût donner à Puyguilhem, il dit au Roi qu'il renonçoit avec joie à tout ce qui lui avoit 2 permis d'espérer, puisque sa gloire en pouvoit être blessée, et qu'il n'y avoit point de fortune qui le pût consoler d'être huit jours séparé de lui. Le Roi fut véritablement touché de cette soumission ; il n'oublia rien pour obliger Puyguilhem a profiter de la foiblesse de Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de son côté, pour faire voir au Roi qu'il lui sacrifioit toutes choses. Le désintéressement seul ne fit pas prendre néanmoins cette conduite à Puyguilhem : il crut qu'elle l'assuroit pour toujours de l'esprit du Roi, et que rien ne pourroit à l'avenir diminuer sa faveur. Son caprice et sa vanité le portèrent même si loin, que ce mariage si grand et si disproportionné lui parut insupportable, parce qu'il ne lui étoit plus permis de le faire avec tout le faste et tout l'éclat qu'il s'étoit proposé. Mais ce qui le détermina le plus puissamment à le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il avoit pour la personne de Mademoiselle, et le dégoût d'être son mari. Il espéra même de tirer des avantages solides de l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'épouser, elle lui donneroit la souveraineté de Dombes et le duché de Montpensier 3. Ce fut dans cette vue qu'il refusa d'abord

I. Marguerite de Lorraine, morte en 1672, veuve, depuis 1660, de Gaston, duc d'Orléans, et belle-mère de Mademoiselle.

1. Tel est le texte. Faut-il lire : « ce qu'il lui avoit ■> ?

3. La principauté de Dombes (Ain) et le duché de Montpensier (Puy-de-Dôme) étaient revenus en i538 et i56o à la maison de Bourbon, et, à la mort de Mademoi-

toutes les grâces dont le Roi voulut le combler; mais l'humeur avare et inégale de Mademoiselle, et les difficultés qui se rencontrèrent à assurer de si grands biens à Puyguilhem, rendirent ce dessein inutile, et l'obligèrent à recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna le gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si considérables ne répondirent pas toutefois aux espérances que Puyguilbem avoit formées1. Son chagrin fournit bientôt à ses ennemis, et particulièrement à Mme de Montespan, tous les prétextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut son état et sa décadence, et, au lieu de se ménager auprès du Roi avec de la douceur, de la patience et de l'habileté, rien ne tut plus capable de retenir son esprit âpre et fier. Il fit enfin des reproches au Roi; il lui dit même des choses rudes et piquantes, jusqu'à casser son épée en sa présence, en disant qu'il ne la tireroit plus pour son service ; il lui parla avec mépris de Mme de Montespan, et s'emporta contre elle avec tant de violence* qu'elle douta de sa sûreté, et n'en trouva plus qu'à le perdre. Il fut arrêté bientôt après3, et on le mena à Pignerol *, où il éprouva par une longue et dure prison la douleur d'avoir perdu les bonnes grâces du Roi, et d'avoir laissé échapper par une fausse vanité tant de grandeurs et tant d'avantages que la condescendance de son maître et la bassesse de Mademoiselle lui avoient présentés.

selle, le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, hérita du duché de Montpensier ; elle avait fait don de la principauté de Dombes, dés i (>8 1 , au duc du Maine.

1. « Avec des enfants de ce mariage, dit Saint-Simon (tome XIX, p. 1 85), quel vol n'eût pas pi is Luizun, et qui peut dire jucqu'où il seroit arrivé? »

2. Sur l'intervention de Mme de Montespan, l'emportement de Lauzun contre elle, l'épée brisée, voyez. Saint-Simon, ibidem, p. 172-1741 et 'es Mémoires- Anecdotes de Segiais (p. i38 et i3p,). Saint-Simon raconte le fait de l'épée brisée à l'occasion du refus fait à Lauzun par le Roi de la charge de grand maître de l'artillerie.

3. Le n5 novembre 1671 : voyez les Mémoires de Mademoiselle, tome IV, p. 309.

4. Ville forte du Piémont, à cinquante-cinq kilomètres S. O. de Turin, que la France posséda par échange de i63i à 1696. La citadelle était une prison d'Etat, où le surintendant Foucquet avait été conduit en 1664 et où il mourut en mars 1680. Voyez la lettre de Mme de Sévigné du 23 décembre 1671 (tome II, p. 4^7 et 4^8). Lauzun y demeura jusqu'en 1681 [Mémoires de Mademoiselle, tome IV, p. 445). La Rochefoucauld étant mort en mirs 1680, peu de jours avant Foucquet à Pignerol, la suite : a où il éprouva par une longue et dure prison, etc. » s'applique, si le morceau est vraiment de notre auteur, à un emprisonnement qui durait encore, et, à J bien regarder, rien dans les mots n'empêche qu'il en soit ainsi.

1° MORCEAUX, QUE NOUS CROYONS INEDITS, CONTENUS DANS I.E MAXL'SCRIT 320?'" DE LA ROCHE- G LYON.

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