Voyez la Princesse de Clives (1678), tome I, p
SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxx.x
entre elle et lui une barrière suffisante par le livre des Maximes, ce froid et refroidissant testament d'une àme à jamais désenchantée? En tout cas, ils paraissent s'être engagés l'un avec l'autre sur une sorte de convention tacite, propre à « couper les ailes à l'amour ' , » tout en laissant son plein essor à l'esprit. Jusqu'à quel point cette clause délicate fut-elle obrarvée? Ces longues conversa lions, ces fines analyses morales où se mêlaient et se délectaient ces deux âmes d'élite, n'aboutirent-elles qu'à des développements littéraires bons à transcrire sur le papier? Ne prit-on rien pour soi de ces beaux sentiments qu'on prêtait aux personnages de romans? Nul ne le sait ; nul peut-être n'a le droit de s'en enquérir, car nous sommes ici en présence d'une de ces liaisons nobles et touebantes que la postérité est tenue de respecter comme l'a fait l'élite des contemporains.
Grâce à Mme de la Fayette, la Rochefoucauld, cet homme jadis si inconséquent, si aventureux dans la conduite, devient un modèle de sagesse et de sens rassis. A vrai dire, il est toujours mélancolique ; mais sa mélancolie n'a rien de morose : c'est le misanthrope le plus serviable et le plus honnête homme qui se puisse voir2. Cette politesse accomplie, qu'on avait toujours admirée en lui, s'est affinée davantage encore au contact des femmes et dans latmosphère des salons; une plaisanterie de bon ton assaisonne tous ses entretiens. Amoureux, par-dessus tout, de considération, comme au temps de ses chevauchées ambitieuses, il gagne et retient les âmes sans effort. Il y a peu d'hommes dont le commerce soit aussi sur ; tel on l'a trouvé la veille, tel on le retrouve le lendemain, et ce qu'on est une fois dans sa maison, on l'y est toujours. Aussi est-il la figure avenante et recherchée dans ce petit cercle choisi qui se rassemblait tour à tour à l'hôtel de Liancourt, ou rue de Vaugirard,
i. Expression de Mlle de Scudéry dans une lettre à Bussy, du 6 décembre 1675 : voyez la Correspondance de Bussy, édition Lalanne, tome III, p. 116.
2. ic Je n'ai jamais vu, dit Mme de Sévigné (3i janvier 1680, tome VI, p. 282), un homme si obligeant ni plus aimable, dans l'envie qu'il a de dire des choses agréables. » — Et ailleurs (22 août 1 6 7 5 , tome IV, p. 81) . « Demandez à la Garde : il vous dira s'il y a un plus honnête homme à la cour et moins corrompu. »
i.xxx NOTICE BIOGRAPHIQUE
au fond de cette plaisante maison dont nous avons parlé. Ce n'était pas là un cénacle avant tout aristocratique, avec grande vue sur le dehors, comme l'ancien hôtel de Rambouillet ; on vivait surtout pour soi dans cette compagnie où assidûment Mme de Sévigné apportait sa charmante et féconde vivacité, Mme de la Fayette sa douceur attentive et sa raison un peu sentencieuse, Segrais sa gracieuse rectitude d'esprit, Mme de Thianges sa beauté. Parfois le cercle s'élargissait : Corneille, Boileau, la Fontaine, Molière venaient s'y joindre. Tantôtc'était l'auteur du Ciel qui lisait chez la Rochefoucauld sa tragédie de Pulchérie1 ; tantôt c'était Molière qui y donnait lecture de sa comédie des Femmes savantes'-, avant de lui faire affronter la scène du Palais-Royal.
Ainsi les auteurs les plus célèbres prisaient fort l'approbation de la Rochefoucauld. Il était devenu comme un oracle du bon goût ; il suggérait des sujets d'apologue à la Fontaine, qui lui dédiait deux de ses fables les plus jolies3. En de certains jours, le petit cénacle dînait chez l'évêque du Mans, M. de Beaumanoir, ou chez la bonne marquise d'Huxelles, ou chez Mme de Lavardin, où Mme de Sévigné lisait les lettres de Mme de Grignan sa fille, qui avait inspiré à la Rochefoucauld une affection véritable. D'autres fois on allait à la comédie, ou s'amuser, à la foire, des exhibitions curieuses4 ; ou bien on se rencontrait, on se rendait ensemble à Saint-Maur, dans cette jolie maison du prince de Condé, où nous savons que Boileau lut son Art poétique5 ; l'industrieux Gourville, qui, depuis 1G69, appartenait aux CondésG, y faisait, au besoin,
1 . Mme de Sévigné, tome II, p. ^70, lettre du i5 janvier 1672.