LAGRANGE A MADEMOISELLE SOPHIE GERMAIN
Paris, ce 17 gorminal (mercredi).
Lagrange présente ses respects à Mademoiselle Germain; étant de retour de la campagne où il a passé quelques jours, il se fait un devoir de la prévenir qu'il sera à ses ordres le 19 et le 20 (vendredi et samedi); il ne sortira pas ces jours-là, à moins que Mademoiselle Germain n'aime mieux qu'il vienne chez elle, auquel cas il la prie de vouloir bien l'en avertir.
(') La copie do ceUe leUre nous a été donnée d'après l'original faisant partie de la eol- Icclion Potiquct.
(*) CeUe lettre, dont l'original existe à la Bitiliotlièipio nationale (Mss. fr. Acquisitions nouvelles, n° 4073, f° 22), a été publiée par M. Charles Henry dans la Revue philosophique, t. VIII, p. 633; année 1879.
Sophie Germain, célèbre géomètre, née le i'"' avril i77r) à Paris, morte le 17 juin iSîi.
DE SALLCKS A LAGHANGE.
Turin, ce sciilemlu'o 171)6 (').
Monsieur et tués c.heu ami,
Voici (rciilc ans (luc nous soininos séparés, et en voici au moins une dizaine (|U{' je n'ai |)lus reçu dt^ vos chères nouv<'lles, du moins dii'cdemenl : après avoir [)erdu une grande partie de mes amis, dont (|U{d- (|ues-uns étaient aussi les vôtres, les circonstances paraissent avoir conjuré contre moi, en m'ôtanf tous les moyens de cultiver votre précieuse amitié.
Je dois regarder comme le plus grand des bonlnMirs c(dui (]ue me procure aujourd'hui la destination, auprès de la République IVançaise, de .M. le comte Balbo, mon parent (*), et auquel je suis lié par les sentiments de l'estime la mieux méritée; cela uk^ foui'nit un nouveau moyen de me rappeler à votre souvenir et de m'entretenir ({uelquefois avec vous, dans le désir constant de pouvoir vous convaincM'e de la sincérité inaltérable du plus tendre dévouement.
Permettez que je vous recommande ce cher et respectable neveu; il a eu le bonheur d'être élève d'un i<rand ministre, M. le comte Bogin ('), qui en soigna l'éducation, et qui lui fournit tous les moyens de développer ses talents et les ressources d'un esprit précoce sous la direction des célèbres Beccaria, Bon etDenina. Ce jeune élève a si bien répondu à l'attente de cet illustre confident du grand (Charles-Emmanuel, (ju'il eut la consolation de lui voir accorder la considération la plus distinguée par ses compatriotes les j)lus éclairés. L'Académie, après l'avoir admis parmi ses membres, créa une nouvelle place pour lui entre ses officiers, en le nommant sous-secrétaire adjoint.
C'j iMss. in-i", l. V, f' 197. Foir sur Saluccs, t. XIII, p. 86. Note.
(^ ' ) Le coiiUe de Balbo fui présenté au Directoire comme ambassadeur du roi de Sardaigne le 10 frimaire an V. — Foir le Moniteur à la date du iJ frimaire.
^').I.-B. Boiiin. né à Turin on (701, mort on i7Hi. 11 fut i;r;uid cliancolior do Victor- Emmanuel, puis ministre de Cliarles-Einmanuel.
Les qualités do son cdcnir égalent ccrtaincincnt colles de son esprit; vous en jugerez par vous-même, mieux encore de ce que je puis vous en dire, et j'ai tout lieu d'espérer que vous reconnaître/ en lui un homme (jui peut mériter votre amitié et votre estime.
Vous sentez combien sa commission est difticile et délicate; j'espère néanmoins qu'il réussira au gré des deux nations, et qu'il parviendra à renouer une confiance dont la réciprocité doit fixer le bonlieur et la tranquillité, après laquelle je ne doute pas quesoupireni les [)ersonnes lionnèles de chaque côté.
(]etle douce espérance me fait encore concevoir celle de pouvoir vous embrasser, et je me flatte que vous ne me préférerez personne en arrivant dans cette capitale; vous y serez en tonte liberté, et en ami de la famille, qui ne désire pas moins que moi le bonheur de vous voir : recevez ses hommages, j)résentez les miens à JM""^ voire épouse, et croyez-moi constamment avec autant d'estime que d'amitié. Monsieur et très cher ami,
A'oire très humble serviteur et alTectionnè ami.
De Sai.uces.
P. S. — M. le comte est chargé de vous remettre le premier Recueil des Ouvrages de ma fille ('); elle s'est adonnée à cette partie de la littérature, et nous avons cru, sa mère et moi, ne pas devoir apporler la moindre «-onlrainle ii ses dispositions naturelles. Je souhaite que ces |)i(»(ln(li()ns puissent vous amuser et vous procurer quelque soulagement dans les moments donl vous pouvez disposer.
Monsieur de Lagrangc (Paris).
[En note, de la main de Lagrange : Rcponflii le T'' juin et envoyé un oxoniplairo (io mon Ouvrage. Le tout remis à l'ambassade de Sardaigne.)
(') Dieudonnée de Saluées, poète, née le 3i juillet 1774 à Turin où elle mourut le ai janvier 18^0. — Elle avait épousé, en 1799, le comte de Uevel, (pii mourut au bout de trois ans. Le premier Recueil de ses poésies, celui dont parle son père, venait de paraître à Turin, in- 12.