Fondé en 1753, fermé par autorité en
L'ADOLESCENCE (180r-1808) — 45
vouement dont le ciel seul est la récompense. Je ne retrouvai pas là ma mère, mais j’y retrouvai Dieu, la pureté, la prière, la charité, une douce et paternelle surveillance, le ton bienveillant de la famille, des enfants aimés et aimants, aux physionomies heureuses. J'étais aigri et endurci ; je me laissai attendrir et séduire. Je me pliai de moi-même à un joug que d’excellents maîtres savaient rendre doux et léger. Tout leur art consistait à nous intéresser nous-mêmes aux succès de la maison et à nous conduire par notre propre volonté et par notre propre enthousiasme. Un esprit divin semblait animer du même souffle les maîtres et les disciples. Toutes nos âmes avaient retrouvé leurs ailes et volaient d’un élan naturel vers le bien et vers le beau. Les plus rebelles eux-mêmes étaient soulevés et entraînés dans le mouvement général. C’est là que j'ai vu ce que l’on pouvait faire des hommes, non en les contraignant, mais en les inspirant. Le sentiment religieux qui animait nos maîtres nous animait tous. Ils avaient l’art de rendre ce sentiment aimable et sensible, et de créer en nous la passion de Dieu. Avec un tel levier placé dans nos propres cœurs, ils soulevaient tout. Quant à eux, ils ne faisaient pas semblant de nous aimer, ils nous aimaient véritablement, comme les saints aiment leurs devoirs, comme les ouvriers aiment leurs œuvres, comme les superbes aiment leur orgueil. Ils commencèrent par me rendre heureux à ils ne tardèrent pas à me rendre sage. La piété se ranima dans mon âme. Elle devint le mobile de mon ardeur au travail. Je formai des amitiés intimes avec des enfants de mon âge aussi purs et aussi heureux que moit. Ces amitiés nous refaisaient, pour ainsi dire, une famille. Arrivé trop tard dans les dernières classes, puisque j'avais déjà passé douze ans, je marchai vite aux premières. En trois ans j'avais tout appris. Je revenais chaque année chargé des premiers prix de ma classe. J’en avais du bonheur pour ma mère, je n’en avais aucun orgueil pour moi. Mes camarades et mes rivaux me pardonnaient mes succès, parce qu’ils semblaient naturels, et que je ne les sentais pas moimême. Il ne manquait à mon bonheur que ma mère et la liberté.
Cependant je n’ai jamais pu discipliner mon âme à la servitude, quelque adoucie qu’elle fût par l’amitié, par la faveur de mes maîtres, par la popularité bienveillante dont mes condis-
1. En particulier avec P. Guichard de Bienassis, L, de Vignet et À, de Virieu, qui devinrent tous trois ses intimes amis. (Cf, Mémoires inédits, IT, XV11, XVII, XIX.)
ciples m'entouraient au collège. Cette liberté des yeux, des pas, des mouvements, longtemps savourée à la campagne, me rendait les murs de l’école plus obscurs et plus étroits. J'étais un prisonnier plus heureux que les autres, mais j'étais toujours un prisonnier. Je ne m’entretenais avec mes amis, dans les heures de libre entretien, que du bonheur de sortir bientôt de cette réclusion forcée et de posséder de nouveau le ciel, les champs, les bois, les eaux, les montagnes de nos demeures paternelles. J'avais la fièvre perpétuelle de la liberté, j'avais la frénésie de la nature.
La fenêtre haute du dortoir la plus rapprochée de mon lit ouvrait sur une verte vallée du Bugey, tapissée de prairies, encadrée par des bois de hêtres et terminée par des montagnes bleuâtres sur le flanc desquelles on voyait flotter la vapeur humide et blanche de lointaines cascades. Souvent, quand tous mes camaradés étaient endormis, quand la nuit était limpide et que la lune éclairait le ciel, je me levais sans bruit, je grimpais contre les barreaux d’un dossier de chaise, dont je me faisais une échelle, et je m’accoudais des heures entières sur le socle de cette fenêtre, pour regarder amoureusement cet horizon de silence, de solitude et de recueillement. Mon âme se portait avec d’indicibles élans vers ces prés, vers ces bois, vers ces eaux ; il me semblait que la félicité suprême était de pouvoir y égarer, à volonté, mes pas, comme j'y égarais mes regards et mes pensées, et si je pouvais saisir dans les gémissements du vent, dans les chants du rossignol, dans les bruissements des feuillages, dans le murmure lointain et répercuté des chutes d’eau, dans les tintements des clochettes des vaches sur la montagne, quelques-unes des notes agrestes, des réminiscences d'oreille de mon enfance à Milly, des larmes de souvenir, d’extase, tombaient de mes yeux sur la pierre de la fenêtre, et je rentrais dans mon lit pour y rouler longtemps en silence, dans mes rêves éveillés, les images éblouissantes de ces visions.
Elles se mêlaient de jour en jour davantage dans mon âme avec les pensées et les visions du ciel. Depuis que l’adolescence, en troublant mes sens, avait inquiété, attendri et attristé mon imagination, une mélancolie un peu sauvage avait jeté comme un voile sur ma gaieté naturelle et donné un accent plus grave à mes pensées comme au son de ma voix. Mes impressions étaient devenues si fortes, qu’elles en étaient douloureuses. Cette tristesse vague que toutes les choses de la terre me faisaient éprouver m'avait tourné vers l'infini. L'éducation éminemment religieuse qu’on nous donnait chez les jésuites, les prières fréquentes, les méditations, les sacrements, les cérémonies pieuses répétées,
prolongées, rendues plus attrayantes par la parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l’encens, les fleurs, la musique exerçaient sur des imaginations d'enfants ou d’adolescents de vives séductions. Les ecclésiastiques qui nous les prodiguaient s’y abandonnaient les premiers eux-mêmes avec la sincérité et la ferveur de leur foi. J'y avais résisté quelque temps sous l’impression des préventions et de l’antipathie que mon premier séjour dans le collège de Lyon m'avait laissée contre mes premiers maîtres. Mais la douceur, la tendresse d’âme et la persuasion insinuante d’un régime plus sain, sous mes maîtres nouveaux, ne tardèrent pas à agir avec la toute-puissance de leur enseignement sur une imagination de quinze ans. Je retrouvai insensiblement auprès d’eux la piété naturelle que ma mère m'avait fait sucer avec son lait. En retrouvant la piété je retrouvai le calme dans mon esprit, l’ordre et la résignation dans mon âme, la règle dans ma vie, le goût de l'étude, le sentiment de mes devoirs, la sensation de la communication avec Dieu, les voluptés de la méditation et de la prière, l'amour du recueillement intérieur, et ces extases de l’adoration en présence de Dieu auxquelles rien ne peut être comparé sur la terre, excepté les extases d’un premier et pur amour. Mais l'amour divin, s’il a des ivresses et des voluptés de moins, a de plus l'infini et l'éternité de l’être qu’on adore. Il a de plus encore sa présence perpétuelle devant les yeux et dans l’âme de l’adorateur. Je le savourai dans toute son ardeur et dans toute son immensité.
Il m'en resta plus tard ce qui reste d’un incendie qu’on a traversé : un éblouissement dans les yeux et une tache de brûlure sur le cœur. Ma physionomie en fut modifiée; la légèreté un peu évaporée de l’enfance y fit place à une gravité tendre et douce, à cette concentration méditative du regard et des traits qui donne l'unité et le sens moral au visage. Je ressemblais à une statue de l’Adolescence enlevée un moment de l’abri des autels pour être offerte en modèle aux jeunes hommes. Le recueillement du sanctuaire m'énveloppait jusque dans mes jeux et dans mes amitiés avec mes camarades. Ils m’approchaient avec une certaine déférence, ils m’aimaient avec réserve.
J'ai peint dans Jocelyn, sous le nom d’un personnage imaginaire, ce que j'ai éprouvé moi-même de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme pieux répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d’adoration devant Dieu, pendant ces brûlantes années d’adolescence, dans une maison religieuse. Toutes mes passions futures encore en pressentiments, toutes mes facultés de comprendre, de sentir et d’aimer encore en germe, toutes les voluptés et toutes les douleurs de ma vie encore
en songe s'étaient pour ainsi dire concentrées, recueillies et con: densées dans cette passion de Dieu, comme pour offrir au créateur de mon être, au printemps de mes jours, les prémices, les flammes et les parfums d’une existence que rien n'avait encore profanée ou évaporée avant lui.
Je vivrais mille ans que je n’oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j’entrais par une petite porte secrète dans l’église déjà assombrie par la nuit, et à peine éclairée au fond du chœur par la lampe suspendue du sanctuaire; je me cachais sous l'ombre plus épaisse d’un pilier ; je m’enveloppais tout entier de mon manteau comme dans un linceul ; j'appuyais mon front contre le marbre froid d’une balustrade et, plongé, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l’atome flottant dans la chaleur d’un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l’atmosphère, et, devenu transparent comme l’éther, paraît aussi aérien que l’air lui-même et aussi lumineux que la lumière !
(Les Confidences, VI, 1x et 1v.)
Le Père Béquet.
Parmi les professeurs dont Lamartine a tracé le portrait, il convient de tirer de l'oubli la figure de celui qui, un jour, révéla à ses élèves le génie de Chateaubriand.
IL y AvAIT là un Père de la Foi qui contribua beaucoup à me fixer auprès de lui. C'était un prêtre de bonne compagnie et d’estimable caractère, qui n’avait du prêtre que l’habit et la vertu, mais qui, dans tout le reste, était un homme du monde ; il s’appelait le père Béquett. Je n’ai jamais su précisément d’où il venait, dans quelle maison et surtout dans quelle famille distinguée il avait pris cette physionomie délicate, ces manières choisies, ce regard fin et doux, ce parler gracieux, qui le faisaient remarquer, aimer et préférer à tous. Il n’avait aucun pédantisme. Son ton dans la classe était, pour les petits comme pour les grands, le ton d’un père de famille qui instruit ses propres
1. Pierre Béquet, né à Paris le 9 janvier 1771, ordonné prêtre en 1799, mourut à Toulouse en 1849.
enfants ; il badinait même en reprenant ; il grondait, mais c'était avec le sourire; jamais nous ne le vîmes en colère. Ses corrections étaient celles d’une mère. Si elles eussent coûté ou une humiliation ou une larme à l’un de nous, il aurait rougi et pleuré lui-même. Aussi l'heure de la classe, que l’on redoutait ailleurs, était-elle une véritable heure de plaisir chez lui ; on étudiait, on s’amusait ; mais on riait avec décence et modestie pour ne pas répondre à l’aménité du maître par l’inconvenance des écoliers. Tout le monde, dans la classe du père Béquet, prenait le ton de la meilleure compagnie. Sa piété même était souriante , on voyait, quand c'était son tour de nous dire la messe, qu'il se contenait pour être plus respectueux et plus édifiant, Nous n’en étions que plus édifiés nous-mêmes : la gravité de son visage était la meilleure leçon. L'office fini, on n’en parlait plus. L'ombre de Dieu avait passé ; sa figure redevenait lumineuse et aimante comme avant. Ses meilleurs amis dans les jardins, dans les cours, dans les promenades, étaient les plus âgés, les plus distingués de ses élèves ; il causait familièrement avec eux. Il se formait ainsi un groupe choisi d'opinions, au moyen duquel il communiquait à toute la classe une distinction de sentiment et une finesse de goût qui devenaient une sorte de confraternité d’élégance. Il va sans dire que je m’attachai à ce centre.
Le père Béquet résumait en lui tout l'enseignement du collège. Comme il devint professeur de seconde et qu’il me suivit ainsi jusqu’à la rhétorique, mes compagnons et moi nous n’eûmes pas d’autre maître pendant trois ans, et les aimables vertus de son enseignement devinrent les grâces d’état de cette époque de notre vie. Il eût été un charmant Fénelon de l'éducation d’un prince ; il resta un Fénelon de hasard, dans une école de montagne.
(Mémoires inédits, II, xmx.)
Première Révélation de Chateaubriand.
UX Jour de printemps, où toute la campagne était rayonnante, fleurs, végétation, parfums ; où les fenêtres, ouvertes sur les roses et les œillets du jardin, laissaient entrer à pleines bouffées leur haleine embaumée dans l'ombre encore humide de la classe, le professeur interrompit tout à coup sa traduction épineuse d’Ovide, ferma le livre latin, et, ouvrant un gros volume broché, avec le geste d’un homme qui découvre un trésor, l’éleva au
LAMARTINE, PROSE ls 4
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ciel dans ses mains et nous dit à demi-voix : « Maintenant, Messieurs, je donne congé et liberté à tous ceux d’entre vous qui veulent en jouir ; ils peuvent sortir et aller s’amuser dans la cour ou rester à leur gré à s'occuper d’autre chose ; leur temps est à eux. Quant à vous, qui êtes plus avancés en âge et qui trouvez dans les livres des délices plus cachées et des voluptés plus sérieuses, je m'adresse surtout à vous sans vous contraindre, et je vous demande permission de vous lire quelques pages d’un ouvrage nouveau, que je viens de recevoir de Paris. Ce sera ma leçon d’aujourd’hui. L'auteur s'appelle M. de Chateaubriand. Il n’est sorti ni d’une école normale, ni d’une école polytechnique, ni d’une école militaire, ni d’un lycée; il est sorti des forêts vierges d'Amérique; il y avait été jeté, on ne sait d’où, d’un régiment de Vendéens, d’un bataillon d’émigrés de l’armée de Condé: il était échappé d’une grotte rempliede vieux missionnaires chrétiens avec le père Charlot et la vierge Afala, qui parlaient un dialecte divin emprunté aux cygnes noirs du Meschacébé. Ses maîtres de rhétorique étaient la foudre, l'éclair, la nuée, les phénomènes célestes, les grands silences du désert, les voix retentissantes de la nature, les gémissements des vents, les bruissements des feuillages. Vous allez voir comment dans tout cela il comprenait la voix de Dieu et comment il parlait aux hommes. Écoutez-moi, ou ne m’écoutez pas, peu m'importe, les eaux et les bois feront silence et les esprits célestes m'écouteront, car c’est leur Créateur qui parle. Tâchez seulement de comprendre la divinité de ce langage. »
Ce préambule nous frappa tous. Nous écoutâmes. Le père frappa sur son livre et commença :
« ILest un Dieu. L'impie seul a dit, 17 n’y a pas de Dieu. » La grandeur des idées, la pompe des mots nous saisirent. La voix solennelle du père, les larmes qui semblaient poindre de son cœur ou trembler dans sa poitrine, la nouveauté de ces accents, la sainteté de ces délires enivraient nos oreilles et captivaient nos imaginations. Nous entendîmes ce que nous n’avions jamais entendu, le beau dans le vrai, le sentiment dans la grandeur, le mouvement du cœur dans l'harmonie des langues ; il n’y avait pas besoin de nous provoquer au silence. Le silence se faisait de lui-même parla peur de perdre une de ces magnifiques phrases qui nous parlaient de l'inconnu. Le mystère, traduction de l’infini dans la nature, achevait toutes ces majestés de la parole. La grâce y était aussi merveilleuse que la grandeur. La femme y
dites à di
tenait de l’ange. Atala était la divinité des forêts ; nos cœurs l’adoraient sans la comprendre. Nous aurions voulu que le livre ne finît jamais ; mais le père, aussi charmé que nous, ne nous le livrait que goutte à goutte. La fin de la classe sonna trop tôt ; nous nous précipitâmes sur le professeur pour lire encore quelques pages, mais il ne nous les livra pas, et nous Sortîmes avec. tout l'appétit que ce volume éblouissant avait éveillé en nous de cette lecture. Nous ne parlions plus d'autre chose, et la promesse de nous lire encore quelques fragments de ce merveilleux ouvrage fut le plus infaillible encouragement au travail que nos professeurs pussent nous offrir. J'étais certainement un des plus touchés, parce que les trois notes, qui étaient nées avec moi, la religion, la mélancolie et la famille, étaient aussi les notes les plus neuves et les plus divines du génie de Chateaubriand. Cependant, bien que cette lecture m’eût donné le délire de l’admiration, elle ne m'avait pas donné le délire du faux goût. Le lendemain, ayant accompagné mes camarades dans le parc d’une belle maison de campagne, où nous allions souvent, et la conversation étant retombée sur le Génie du Christianisme : « Toi, me dit-on, qu’en penses-tu ? — Moi, répondis-je, j'en suis ravi, mais je n’en suis pas séduit. — Et comment cela peut-il être ? me dit un jeune homme de Grenoble, noyé depuis en se baignant dans l'Isère. — Cela manque, selon moi, du principal élément de toute beauté parfaite : le naturel ; c’est beau, mais c’est trop beau. »
Ce mot parut assez juste et resta dans le collège ; et en effet, je ne trouverais pas mieux aujourd’hui, Ce qui est cherché n’est pas trouvé.
(Mémoires inédits, II, xx et XXI.)
1. Lamartine à repris et amplifié ce jugement dans son Cours familier de Littérature, Entretien xx1x1 :
4 .… C’est bien beau, dis-je, mais ça n’est pas du vrai beau encore, — Et pourquoi ? — « Parce que c’est trop beau, répondis-ie, parce que la nature y disparaît trop sous l’arti- « fice, parce que cela enivre au lieu de toucher, et s’il faut tout vous dire en un mot, ajou- « tai-je, parce que les larmes que nous venons de verser sont des larmes de nos nerfs et
noû pas des larmes de nos cœurs. »
Il est permis de douter que Lamartine ait porté, dès 1807, un jugement aussi précocement sévère sur Chateaubriand, 11 reconnaît d’ailleurs que « ce grand génie de décadence... : fut certainement une des mains puissantes qui lui ouvrirent, dès son enfance, le grand y horizon de la poésie moderne, »
ce au cours de ces années-là que Lamartine, s’il faut l’en croire, composa ses premiers essais de poésie 1.
Il soutint ses «thèses de philosophie» le 7 septembre 1807 et quitta définitivement Belley le 17 janvier 1808.
Lamartine a plus de dix-sept ans.
Un de ses dernlers bulletins de collège, transcrit par sa mère, fournit les principaux traits de sa physionomie morale à cette époque :
« On loue son esprit, sa facilité d’apprendre, son imagination, mais en « même temps on se plaint de sa légèreté, de son extrême répugnance à une « application sérieuse, et de son goût pour le plaisir. L'on ajoute que si la «religion qu'il aime et qu'il pratique venait à s’affaiblir dans son cœur, « rien ne pourrait le préserver de la corruption. »
Que va devenir ce grand garçon ? — JIssu d’une famille dévouée aux Bourbons, il ne saurait être question pour lui de servir « Buonaparte ». Ses parents s'opposent au désir, un moment exprimé, de le laisser poursuivre ses études de droit. Lamartine en est donc réduit à mener la vie oisive du jeune bourgeois provincial dont les ressources sont modestes.
11 mande à son ami de Virieu, le 22 février 1808 :
« Veux-tu à présent savoir ce que je fais? Je me lève à six « heures, j’étudie jusqu’à neuf; je monte à cheval jusqu'à midi; « je dîne. Une heure après le dîner je prends une leçon de danse, « une autre de musique, une de mathématique, et une de des- « sin. Après tout cela je vais faire quelques visites ou je reste « seul à la maison? comme aujourd’hui pour t'écrire. » (Correspondance, I, p. 15.)
Timide, et par suite un peu gauche, Lamartine se confine dans une demisolitude. Sa mère écrit (le 24 février 1808) :
« Il est assez raisonnable, mais son caractère me paraît toujours fort « léger, ce qui rend les dangers du monde bien plus graves pour lui. Nous « l'en tenons éloigné cette année, mais je frémis pour le moment où ilsera « exposé à cette contagion affreuse. »
1. Voir le Cours familier de Littérature, Entretien XXVIN, € Comment je suis devenu poète», et le volume Poésie, T, p. 23. (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE.)
2. À Mâcon, dans la e maison de ville » que son père avait acquise en 1805 et qui subsiste toujours (Actuellement, n° 15, rue Lamartine).
Il se jette à corps perdu dans la lecture. C’est Horaceen particulier ; puis . les classiques français, surtout Voltaire. Il étudie le grec et « découvre Homère »: un peu plus tard, Hésiode. Il parcourt pêle-mêle Virgile, Molière, Richardson, La Fontaine, Pope et Montaigne. L'été arrive et l’on va se réinstaller à Milly.
L'Eden d'un Adolescent.
DE RETOUR à Milly..., je crus ne pouvoir épuiser jamais les torrents de félicité intérieure que répandait en moi le sentiment de ma liberté dans le site de mon enfance, au sein de ma famille. C'était la conquête de mon âge de virilité. Ma mère m'avait fait préparer une petite chambre à moi seul, prise dans un angle de la maison et dont la fenêtre ouvrait sur l'allée solitaire de noisetiers. Il y avait un lit sans rideaux, une table, des rayons contre le mur pour ranger mes livres. Mon père m'avait acheté les trois compléments de la robe virile d’un adolescent, une montre, un fusil et un cheval, comme pour me dire que désormais les heures, les champs, l’espace étaient à moi. Je m’emparai de mon indépendance avec un délire qui dura plusieurs mois. Le jour était donné tout entier à la chasse avec mon père, à panser mon cheval à l'écurie ou à galoper, la main dans sa crinière, dans les prés des vallons voisins ; les soirées aux doux entretiens de famille, dans le salon, avec ma mère, mon père, quelques amis de la maison, ou à des lectures à haute voix des historiens et des poètes.
Outre ces livres instructifs vers la lecture desquels mon père dirigeait sans affectation ma curiosité, j'en avais d’autres que je lisais seul. Je n’avais pas tardé à découvrir l'existence des cabinets de lecture à Mâcon où on louait des livres aux habitants des campagnes voisines. Ces livres, que j'allais chercher le dimanche, étaient devenus pour moi la source inépuisable de solitaires délectations. J'avais entendu les titres de ces ouvrages retentir au collège dans les entretiens des jeunes gens plus avancés en âge et en instruction que moi. Je me faisais un véritable Éden imaginaire de ce monde des idées, des poèmes et des romans qui nous étaient interdits par la juste sévérité de nos études.
Le moment où cet Éden me fut ouvert, où j’entrai pour la première fois dans une bibliothèque circulante, où je pus à mon gré étendre la main sur tous ces fruits mûrs, verts ou corrompus de