Scène d'Intérieur
IL EsT NuIT. Les portes de la petite maison de Milly sont fermées. Un chien ami jette de temps en temps un aboiement dans la cour. La pluie d'automne tinte contre les vitres des deux fenêtres basses, et le vent, soufflant par rafales, produit, en se brisant contre les branches de deux ou trois platanes et en pénétrant dans les interstices des volets, ces sifflements intermittents et mélancoliques que l’on entend seulement au bord des grands bois de sapins quand on s’asseoit à leurs pieds pour les écouter. La chambre où je me revois ainsi est grande mais presque nue. Au fond est une alcôve profonde avec un lit. Les rideaux du lit sont de sérge blanche à carreaux bleus. C’est le lit de ma mère; il y a.deux berceaux sur des chaises de bois au pied du lit ; l’un grand, l’autre petit. Ce sont les berceaux de mes plus jeunes sœurs qui dorment déjà depuis longtemps. Un grand feu de ceps de vigne brûle au fond d’une cheminée de pierres blanches dont le marteau de la Révolution à ébréché en plusieurs endroits la tablette en brisant les armoiries ou les fleurs de lis des ornements. La plaque de fonte du foyer est retournée aussi, parce que, sans doute, elle dessinait sur sa surface opposée les armes du roi ; de grosses poutres noircies par la fumée, ainsi que les planches qu’elles portent, forment le plafond. Sous les pieds, ni parquet, ni tapis : de simples carteaux de brique non vernissés, mais de couleur de terre et cassés en mille morceaux par les souliers ferrés et par les sabots de
bois des paysans qui en avaient fait leur salle de danse pendant l’émprisonnement de mon père. Aucune tenture, aucun papier peint sur les murs de la chambre ; rien que le plâtre éraillé à plusieurs places et laissant voir la pierre nue du mur, comme on voit les membres et les os à travers un vêtement déchiré. Dansun angle, un petit clavecin ouvert, avec des cahiers de musique du Devin de village de Jean-Jacques Rousseau, épars sur l'instrument ; plus près du feu, au milieu de la chambre, une petite table à jeu avec un tapis vert tout tigré de taches d'encre et de trous dans l’étoffe ; sur la table, deux chandelles de suif qui brûülent dans deux chandeliers de cuivre argenté, et qui jettent un peu de lueur et de grandes ombres agitées par l'air sur les murs blanchis de l’appartement.
En face de la cheminée, le coude appuyé sur la table, un homme assis tient un livre à la main. Sa taille est élevée, ses membres robustes. Il à encore toute la vigueur de la jeunesse, Son front est ouvert, son œil bleu ; son sourire ferme et gracieux laisse voir des dents éclatantes. Quelques restes de son costume, sa coiffure surtout et une certaine roideur militaire de l'attitude attestent l'officier retiré. Si on en doutait, on n’aurait qu'à regarder son sabre, ses pistolets d'ordonnance, son casque et les plaques dorées des brides de son cheval qui brillent suspendus par un clou à la muraille, au fond d’un petit cabinet ouvert sur la chambre. Cet homme, c’est notre père.
Sur un canapé de paille tressée est assise, dans l’angle que forment la cheminée et le mur de l’alcôve, une femme qui paraît encore très jeune, bien qu’elle touche déjà à trente-cinq ans. Sa taille, élevée aussi, a toute la souplesse et toute l’élégance de celle d’une jeune fille. Ses traits sont si délicats, ses yeux noirs ont un regard si candide et si pénétrant ; sa peau transparente laisse tellement percevoir sous son tissu un peu pâle le bleu des veines et la mobile rougeur de ses moindres émotions ; ses cheveux très noirs, mais très fins, tombent avec tant d’ondoiements et des courbes si soyeuses le long de ses joues, jusque sur ses épaules, qu’il est impossible de dire si elle a dixhuit ou trente ans. Personne ne voudrait effacer de son âge une de ses années, qui ne servent qu’à mûrir sa physionomie et à accomplir sa beauté.
Cette beauté, bien qu’elle soit pure dans chaque trait si on les contemple en détail, est visible surtout dans l’ensemble par
r. 6 Le Chevalier de Prat », père de Lamartine, avait été au nombre des défenseurs de Louis XVI, le ro août 1792. Il fut blessé, arrêté peu après et incarcéré à Mâcon, dans la prison des Ursulines, 11 né recouvra la liberté qu’au ax Thermidor,
l'harmonie, par la grâce et surtout par ce rayonnement de tendresse intérieure, véritable beauté de l’âme qui illumine le corps par dedans, lumière dont le plus beau visage n’est que la manifestation en dehors. Cette jeune femme, à demi renversée sur des coussins, tient une petite fille endormie, la tête sur une de ses épaules. L'enfant roule encore dans ses doigts une des longues tresses noires des cheveux de sa mère avec lesquelles elle jouait tout à l'heure avant de s’endormir, Une autre petite fille, plus âgée, est assise sur un tabouret au pied du canapé ; elle repose sa tête blonde sur les genoux de sa mère. Cette jeune femme, c'est ma mère ; ces deux enfants sont mes deux plus grandes sœurs. Deux autres sont dans les deux berceaux.
Mon père, je l’ai dit, tient un livre dans la main. Il lit à haute voix. J'entends encore d'ici le son mâle, plein, nerveux et cependant flexible de cette voix qui roule en larges et sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups du vent contre les fenêtres. Ma mère, la tête un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. Or quel est ce livre, ce premier livre dont la lecture, entendue ainsi à l’entrée de la vie, m'apprend réellement ce que c’est qu’un livre, et m'ouvre, pour ainsi dire, le monde de l’émotion, de l’amour et de la rêverie ?
Ce livre, c'était la Jérusalem délivrée, la Jérusalem délivrée traduite par Lebrun. Ainsi le Tasse, lu par mon père, écouté par ma mère avec des larmes dans les yeux, c'est le premier poète qui ait touché les fibres de mon imagination et de mon . cœur. Aussi fait-il partie pour moi de la famille universelle et immortelle que chacun de nous se choisit dans tous les pays et dans tous les siècles pour s’en faire la parenté de son âme et la société de ses pensées.
J'ai gardé précieusement les deux volumes : je les ai sauvés de toutes les vicissitudes que les changements de résidence, les morts, les successions, les partages apportent dans les bibliothèques de famille. De temps en temps, à Milly, dans la même chambre, quand j'y reviens seul, je les rouvre pieusement ; je relis quelques-unes de ces mêmes strophes à demi-voix, en essayant de me feindre à moi-même la voix de mon père, et en m'imaginant ma mère qui est là encore avec mes sœurs, qui écoute et qui ferme les yeux. Je retrouve la même émotion dans les vers du Tasse, les mêmes bruits du vent dans les arbres, les mêmes pétillements des ceps dans le foyer ; mais la voix de mon père n’y est plus, mais ma mère a laissé le canapé vide, mais les
deux berceaux se sont changés en deux tombeaux qui verdissent sur des collines étrangères ! Et tout cela finit toujours pour moi par quelques larmes dont je mouille le livre en le refermant.
(Les Confidences, XII, 1v.)
Vendanges et Scènes rustiques.
.…. QUAND APPROCHAIT la saison des vendanges, tout prenait dans la cour un aspect de travail, de vie et de gaieté, qui métamorphosait le pays. Les paysans apportaient de l’eau dans leurs chars pour étancher dans les pressoirs les profondes cuves qu’ils devaient bientôt remplir de raisins; les couples de bœufs, attelés dès l’aurore, élevant et abaissant, sous un joug commun, leurs têtes intelligentes, ruminaient, à côté du timon, les brassées de foin que les enfants leur donnaient ; les femmes nous prenaient dans leurs mains, et, nous aidant à gravir les jantes des roues, nous précipitaient debout dans la baignoire. La baignoire est la cuve ovale et portative dans laquelle le vendangeur va à la vigne recueillir les bennes1 de raisins coupés, pour les ramener au pressoir. Les porteurs de bennes nous prenaient dans leurs bras et nous descendaient des baignoires pour nous remplacer par le contenu de leurs bennes. Des quantités de mouches gluantes et de guêpes qui suivaient de la vigne au village la récolte coupée, et s’enivraient du jus déjà fermentant du raisin, tombaient avec les grappes dans les baïgnoires, mais conservaient assez d’instinct pour ne pas nous piquer.
Nous allions ainsi de site en site, auprès de chaque bande de coupeurs et de coupeuses, charger la récolte de leurs celliers? ou de leurs corbeilles. Les plus alertes filles des villages voisins des montagnes se formaient en bandes, couchaient dans la grange de Milly et se louaient le matin pour la journée aux maîtresses de la maison. Elles s’acheminaient en chantant, leurs celliers sur la tête, ou leurs corbeilles à la main, derrière leur guide, dans les étroits sentiers des vignes, se plaçaient par trente ou quarante, chacune au pied d’un cep, et, le dépouillant avec soin de sa riche maturité blanche ou bleue, l’écrasaient dans
1. Bennes, terme local : hottes qui servent aux vendanges. 2: Plus correctement : seillers. On désigne sous ce nom, dans le Mâconnais, une sorte
de seau en bois utilisé pour les vendanges,
leurs doigts et la jetaient dans les bennes aux garçons qui l’emportaient aux chars.
Toutes les vignes chantaient quand on emportait leur richesse ; la toison de la terre semblait se réjouir d’être recueillie. Nous suivions à pied au retour les chars ruisselants du jus des coteaux ; nos tabliers de vendange, tout tachés du sang du raisin, faisaient pousser des cris de joie aux nouvelles bandes que nous rencontrions au retour. La joie ruisselait, comme le vin, de colline en colline. Nous aidions à vider les grappes au pressoir, nous tendions aux bœufs fatigués la poignée d’herbe que nous ramassions pour les rafraîchir ; nous comptions à notre père le nombre des bennes, d’où il conjecturait le nombre des tonneaux de vin qui composaient tout notre revenu pour l’année. Huit jours après, cette même journée recommençait jusqu’à ce que les feuilles de toutes les vignes dénudées fussent jaunies, flétries, n’ayant plus de fruits à couvrir ; jusqu’à ce que la vendange terminée et le vin écumant dans les tonneaux eussent laissé la feuille aux chèvres et les cours muettes comme avant.
Alors on tillait le chanvre, le soir, à la maison, ou l’on cassait les noix, dernière gaieté du travaildes villageois. La maîtresse de la maison, à la lueur d’une lampe champêtre, appelée creuseyeux, rassemblait autour de la table de cuisine ses enfants, ses domestiques, ses voisines ; les hommes apportaient de la cave les sacs de noix dont le brou, à demi pourri, se détachait de l’écaille, et les versaient sur le plancher. Chacun, muni d’un marteau, attirait devant soi un monceau de ces fruits succulents du noyer, se mettait à les dépouiller du brou en les frappant à petits coups sur la table, brisait l’enveloppe ligneuse, cherchait dans les compartiments creux le cerneau et en faisait des tas nettoyés pour le moulin à huile. La conversation et le rire accompagnaient le travail, qui finissait par la danse.
Il en était ainsi du tillage du chanvre qui occupait toutes les soirées d’hiver dans les étables, jusqu’à ce que le marchand d’étoupes vint frapper à la porte et marchander les blonds écheveaux de soie végétale, dont le prix était ordinairement la richesse des femmes et des filles de la maison et servait pour leur entretien. Nous prenions notre part de tous ces travaux, avec
1. Creuse-yeux, où mieux cresieu : lampe en cuivre qu’on suspend au mur et qui rappelle a forme de la vieille lampe romaine,
, OS servantes et nos domestiques. La présence de notre mère Inspirait la décence des propos et du geste à tout le village.
On causait des récoltes bonnés ou mauvaises, du prix des vins et des blés, des maladies ou de la bonne santé du pays, des mariages de telle fille et de tel garçon du village, des gages des serviteurs, qui généralement consistaient en dix écus par an (trente francs), six aunes de toile écrue pour les chemises, deux paires de sabots, quelques aunes d’étoffes pour des jupons de femme et cinq francs d’étrennes au jour de l’an. Tels étaient alors les gages directs ou indirects des hommes et des femmes de service dans nos pays. Ils ont monté depuis à huit ou dix fois cette valeur ; le peuple n’en est pas plus gai. L'argent représente sous un chiffre ou sous un autre la même somme de besoins. Tout est égal, excepté dans l’âme.
Souvent, bien qu'on sortît à peine d’une révolution quelquefois sanguinaire, mais déjà oubliée, les conversations entre les hommes âgés redevenaient politiques à la façon du peuple, c'est-à-dire soldatesques. Des marchands de gravures coloriées criaient à la porte des maisons : «Grande bataille entre les Fran- Çais, commandés par le général Bonaparte, en Italie (ou Moreau sur le Rhin, ou Masséna en Suisse, ou Macdonald dans la Souabe, ou Hoche dans le Palatinat, ou Marceau en Allemagne) ! » Alors le paysan sortait de sa chaumière et venait, les yeux brillants d’admiration, faire dérouler les portraits héroïques, écouter le récit des combats, et acheter pour wn sol l’histoire de ces faits d'armes. Il les clouait aux murs de sa maison, ou les faisait coudre par sa femme aux rideaux de serge de son lit ; c'était pour lui et pour sa famille toute l’histoire de France en exploits.
Le premier enthousiasme politique dont je me souviens me frappa dans une cour du village attenante à la cour de notre maison ; elle appartenait à un jeune homme, nommé Janin, un peu plus instruit que ses voisins, et qui enseignait à lire aux enfants de la paroisse. Un jour, il sortit d’une masure qui lui servait d'école, au son d’une clarinette et d’un tambour, et, ayant rassemblé autour de lui les garçons et les filles de Milly, il leur montra les images de ces grands hommes que vendait le colporteur à côté de lui. « Voilà, leur disait-il, la bataille des Pyramides, en Égypte, gagnée par le général Bonaparte ! C’est ce petit homme maigre et noir, que vous voyez là, monté sur ce grand cheval jaune comme l'or, qui caracole, avec son long sabre à la main, devant ces tas de pierres taillées qu’on appelle des
pyramides, et qui dit à ses soldats : « De là-haut quarante siècles vous contemplent ! » Mais cela ne plaisait pas tant aux spectateurs, qui n’y comprenaient rien, qu'Augereau galopant sur un coursier blanc et traversant le Rhin d’un bond de son cheval comme s’il avait été porté sur les ailes de la victoire, ou Berthier arrachant une plume de cygne de son panache flottant, pour écrire les ordres de l'état-major, d’un air pensif. Mais Kléber, avec sa taille de tambour-major, l’emportait sur ces figures et faisait pousser des acclamations à tout le hameau.
Le colporteur passa la matinée à vendre cette gloire nationale, et Janin à l’expliquer aux vignerons. Son enthousiasme se communiquait à tout le pays. C’est ainsi que j’eus les premières sensations de la gloire. Un cheval, un plumet, un grand sabre étaient toujours symboliques. Ce peuple était un soldat pour longtemps, peut-être pour toujours. On varla pendant toutes les soirées d'hiver, dans les écuries, de la vente de ce colporteur, et Janin était sans cesse rappelé dans les maisons pour déchiffrer les textes de ces belles et véridiques images.
(Mémoires inédits, 1, XVII à XIxX.)
Eclosion du Sens poétique (1800).
J'AVAIS DIX ANS; nôus vivions à la campagne. Les soirées d’hiver étaient longues ; la lecture en abrégeait les heures. Pendant que notre mère berçait du pied une de mes petites sœurs dans son berceau, et qu’elle allaitait l’autre sur un long canapé de velours d’'Utrecht rouge et râpé, à l’angle du salon, mon père lisait. Moi je jouais à terre à ses pieds avec des morceaux de sureau que le jardinier avait coupés pour moi dans le jardin : je faisais sortir la moelle du bois à l’aide d’une baguette de fusil ; j'y creusais des trous à distances égales, j’en refermais aux deux extrémités l’orifice, et j'en taillais ainsi des flûtes que j'allais essayer le lendemain avec mes camarades, les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au printemps sous les saules, au bord du ruisseau, dans les prés.
Mon père avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d’une corde de harpe, où la vie des entrailles auxquelles on l’a arrachée semble avoir laissé le gémissement d’un nerf animé. Cette voix, qu’il avait beaucoup exercée dans sa jeunesse en jouant la tragédie et la comédie dans les loisirs de ses garnisons, n’était point déclamatoire, mais pathé-
bals de.
tique. Elle empruntait un attendrissement d’organe et une suavité de son de plus, de l’heure, du lieu, du recueillement de la soirée, de la présence de ces petits enfants jouant ou dormant autour de lui, du bruit monotone de ce berceau à qui le mouvement était imprimé par le bout de la pantoufle de notre mère, et de l'aspect de cette belle jeune femme qu'il adorait, et qu'il se plaisait à distraire des perpétuels soucis de sa maternité,
Il lisait dans un grand et beau volume relié en peau et à tranche dorée (c'était un volume des Œuvres de Voltaire) la tragédie de Mérope. Sa voix.changeait d’accents avec le rôle. C'était tantôt le tyran cruel, tantôt la mère tremblante, tantôt le fils errant et persécuté ; puis les larmes de la reconnaissance, puis les soupçons de l’usurpateur, puis la fureur, la désolation, le coup de poignard, les larmes, les sanglots, la mort, le livre qui se refermait, le long silence qui suit les fortes commotions du cœur.
Tout en creusant mes flûtes de sureau, j'écoutais, je comprenais, je sentais ; ce drame de mère et de fils se déroulait précisément tout entier dans l’ordre d’idées et de sentiments le plus à la portée de mon intelligence et de mon cœur. Je me figurais Mérope dans ma mère ; moi dans le fils disparu et reconnu retombant dans ses bras, arraché de son sein. De plus, ce langage cadencé comme une danse des mots dans l'oreille, ces beiles images qui font voir ce qu’on entend, ces hémistiches qui reposent le son pour le précipiter ensuite plus rapide, ces consonances de la fin des vers qui sont comme des échos répercutés où le même sentiment se prolonge dans le même son, cette symétrie des rimes qui correspond matériellement à je ne sais quel instinct de symétrie morale cachée au fond de notre nature, et qui pourrait bien être une contre-empreinte de l’ordre divin, du rythme incréé dans l’univers ; enfin cette solennité de la voix de mon père, qui transfigurait sa parole ordinairement simple, et qui me rappelait l'accent religieux des psalmodies du prêtre le dimanche dans l’église de Milly : tout cela suscitait vivement mon attention, ma curiosité, mon émotion même. Je me disais intérieurement : « Voilà une langue que je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand. » Et quand neuf heures sonnaient à la grosse horloge de noyer de la cuisine, et que j'avais fait ma prière et embrassé mon père et ma mère, je repassais en m'endormant ces vers, comme un homme qui vient d’être ballotté par les vagues sent encore, après être descendu à terre, le roulis de la mer, et croit que son lit nage sur les flots.
L (Préface [1849] des Premières Méditations.)
L'École de Bussières : l'Abbé Dumont (1800-1801).
CEPENDANT j'avançais en âge, j'avais dix ans. Il fallait bien commencer à m’apprendre quelque chose de ce que savent les hommes. Ma mère n’instruisait que mon cœur et ne formait que mes sentiments. Il s’agissait d'apprendre le latin. Le vieux curé d’un village voisin (car la cure de Milly était vendue et l’église fermée) tenait une petite école pour les enfants de quelques paysans aisés. On m'y envoyait le matin. Je portais sur mon dos dans un sac un morceau de pain et quelques fruits pour déjeuner avec mes petits camarades. Je portais de plus sous mon bras, comme les autres, un petit fagot de bois ou de ceps de vigne, pour alimenter le feu du pauvre curé. Le village de Bussières, où il desservait une petite église, est situé à un quart de lieue du hameau de Milly, au fond d’une charmante vallée dominée d’un côté par des vignes et par des noyers sur des pelouses s'étendant de l’autre sur de jolis prés qu’arrose un ruisseau et qu’entrecoupent de petits bois de chênes et des groupes de vieux châtaigniers. La cure avec son jardin, la cour et son puits, était cachée au Nord derrière les murs de l’église, et tout ensevelie dans l’ombre du large clocher.
Au Midi seulement, une galerie extérieure de quelques pas de long, et dont le toit était supporté par des piliers de bois avec leur écorce, ouvrait sur la cuisine et sur une salle dont le vieillard avait fait notre salle d'étude. J'entends d'ici le bruit de nos petits sabots retentissant sur les marches de pierre qui montaient de la cour dans cette galerie. Nous venions de Milly einq à six enfants tous les jours, quelque temps qu'il fit. Plus la température était pluvieuse ou froide, plus le chemin était pour nous amusant à faire et plus nous le prolongions. Entre Bussières et Milly, il y à une colline rapide dont la pente, par un sentier de pierres roulées, se précipite sur la vallée du presbytère. Ce sentier, en hiver, était un lit épais de neige ou un glacis de verglas sur lequel nous nous laissions rouler ou glisser comme font les bergers des Alpes. En bas, les prés ou le ruisseau débordé étaient souvent des lacs de glace interrompus seulement par le tronc noir des saules. Nous avions trouvé le moyen d’avoir des patins, et, à force de chutes, nous avions appris à nous en servir. C’est là que je pris une véritable passion pour cet exercice du Nord, où je devins très habile plus tard. Se
sentir emporter avec la rapidité de la flèche et avec les gracieuses ondulations de l’oiseau dans l'air, sur une surface plane, brillante, sonore et perfide ; s'imprimer à soi-même, par un - simple balancement du corps, et, pour ainsi dire, par le seul gouvernail de la volonté, toutes les courbes, toutes les inflexions de la barque sur la mer ou de l’aigle planant dans le bleu du ciel, c'était pour moi et ce serait encore, si je ne respectais pas mes années, une telle ivresse des sens et un si voluptueux étourdissement de la pensée que je ne puis y songer sans émotion. Les chevaux même, que j’ai tant aimés, ne donnent pas au cavalier ce délire mélancolique que les grands lacs glacés donnent aux patineurs. Combien de fois n’ai-je pas fait des vœux pour que l’hiver, avec son brillant soleil froid, étincelant sur les glaces bleues des prairies sans bornes de la Saône, fût éternel comme nos plaisirs !
On conçoit qu’en telle compagnie et par une telle route nous arrivions souvent un peu tard. Le vieux curé ne nous en recevait pas plus mal. Accablé d’âge et d’infirmités, homme du monde autrefois, élégant et riche avant la Révolution, tombé dans le dénûment depuis, il avait peu de goût pour la société d’enfants étourdis et bruyants qu’il s'était chargé d’enseigner. Tout ce que le bonhomme voulait de nous, c'était la légère rétribution que la générosité de nos parents ajoutait sans doute au mince casuel de son église. Du reste, il se déchargeait de notre éducation sur un jeune et brillant vicaire qui vivait avec lui dans sa cure, et qui le traitait en père plus qu’en supérieur. Ce vicaire s’appelait l’abbé Dumont. Le reste de la maison se composait d’une femme déjà âgée, mais belle et gracieuse toujours. C'était la mère du jeune abbé. Elle gouvernait doucement et souverainement le ménage des deux prêtres, aidée par une jolie nièce et par un vieux marguillier qui fendait le bois, béchaït le jardin et sonnait la cloche.
L'abbé Dumont n'avait rien du sacerdoce que le dégoût profond d’un état où on l’avait jeté malgré lui, la veille même du jour où le sacerdoce allait être ruiné en France. Il n’en portait pas même l’habit. Tous ses goûts étaient ceux d’un gentilhomme ; toutes ses habitudes étaient celles d’un militaire ; toutes ses manières étaient celles d’un homme du grand monde. Beau de visage, grand de taille, fier d’attitude, grave et mélancolique de physionomie, il parlaït à sa mère avec tendresse, au curé avec respect, à nous avec dédain et supériorité. Toujours entouré de trois ou quatre beaux chiens de chasse, ses compagnons assidus, dans la chambre comme dans les forêts, il s’occupait plus d’eux que de nous. Deux ou trois fusils luisants de {
propreté et décorés de plaques d’argent brillaient au coin de la cheminée ; des fourniments de poudre, des balles, du gros plomb de chasse étaient épars çà et là sur toutes les tables. Il tenait ordinairement à la main un grand fouet de cuir à manche d'ivoire, terminé par un sifflet pour rappeler ses chiens dans les montagnes. On voyait plusieurs sabres et des couteaux de chasse suspendus aux murs, et de grandes bottes à l’écuyère, armées de longs éperons d'argent, se dressaient toutes vernies et toutes cirées dans les coins de l’appartement. On sentait à son air, au son mâle et ferme de sa voix, et à cet ameublement, que son caractère naturel se vengeait par le costume du contresens de sa nature et de son état.
Il était instruit, et beaucoup de livres épars sur les chaises attestaient en lui des goûts littéraires. Mais ces livres étaient, comme les meubles, très peu canoniques. C’étatent des volumes de Raynal, de J.-J. Rousseau, de Voltaire, des romans de l'époque ou des brochure set des journaux contre-révolutionnaires. Car, bien qu'il fût très peu ecclésiastique, l’abbé Dumont était très royaliste. Sa cheminée était couverte de bustes et de gravures représentant l’infortuné Louis XVI, la reine, le dauphin, les illustres victimes de la Révolution. Toute cette haïne pour la Révolution et toute cette philosophie dont la Révolution avait été la conséquence se conciliaient très bien alors, dans la plupart des hommes de cette époque. La Révolution avait sa- tisfait leurs doctrines et renversé leur situation. Leur âme était un chaos comme la société nouvelle : ils ne s’y reconnaissaient plus 1,
(Les Confidences, V, v.)
r. Ce fut ce même abbé Dumont, avec lequel Lamartine se lia plus intimement en 1808, qui devint le prototype de Jocelyn. — Voir l’introduction et l’appendice de notre édition de ce poème (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE).
AA
Be > LADOLESCENGE (r801-1808)
C ETTE éducation « toute paysannesque » parut un peu trop sommaire aux parents, et surtout à l’oncle du garçonnet.
Malgré les objections de sa mère, on décida de mettre Alphonse en pension. Il entra le 2 mars 1801 à l’Institution Puppier, à la Croix-Rousse, faubourg de Lyon.
Il s’y plut tout d’abord et y travailla bien. « Ses maîtres en sont satisfaits», note MM€ de Lamartine dans son journal. « Il fait tout ce qu’il peut et peut tout ce qu’il veut. » à
Il revient à Milly, le 17 septembre, « en très bonne santé, grandi, engraissé et fort bien ». C’est un enfant impérieux, turbulent : « J'ai à lui reprocher « de manquer de douceur vis-à-vis de ses sœurs surtout, et je craïindrais « qu’il n’eût le caractère un peu dur, s’il ne se corrige pas. »
Fin octobre, on le ramène à la pension. Mais il vient de reprendre goût à la liberté ; l’internat lui répugne. Il continue pourtant de travailler et remporte deux nouveaux prix. Il en aurait eu « un troisième sans une vivacité « qui lui a fait déchirer sa copie de thème, parce qu’on le pressait un peu « de la donner ».
A la deuxième rentrée scolaire (novembre 1802), les choses vont tout à fait se gâter. De ce moment dateront le dégoût, la révolte contre l'Institution Puppier. Lamartine l’a dépeinte sous les plus sombres couleurs (Les Confidences, IV, 1-11 ; Mémoires inédits II, 1v), étendant à tout son séjour les sentiments qu’il éprouva durant les dernières semaines.
L’Institution Puppier (1802-1803).
REPRÉSENTEZ-VOUS un oiseau doux, mais libre et sauvage, en possession du nid, des forêts, du ciel, en rapport avec toutes les voluptés de la nature, de l’espace et de la liberté, pris tout à coup au piège de fer de l’oiseleur, et forcé de replier ses ailes et de déchirer ses pattes dans les barreaux de la cage étroite où on vient de l’enfermer avec d’autres oiseaux de races différentes, et dont le plumage et les cris discordants lui sont inconnus, vous
aurez une idée imparfaite encore de ce que j'éprouvai pendant les premiers mois de ma captivité.
L'éducation maternelle m'avait fait une âme toute d’expansion, de sincérité et d'amour. Je ne savais pas ce que c'était que craindre, je ne savais qu'aimer. Je ne connaissais que la douce et naturelle persuasion qui découlait pour moi des lèvres, des yeux, des moindres gestes de ma mère. Elle n’était pas mon maître, elle était plus : elle était ma volonté. Ce régime sain de la maison paternelle où la seule loi était de s'aimer, où la seule crainte était de déplaire, où la seule punition était un front attristé, avait fait de moi un enfant très développé pour tout ce qui était sentiment, très impressionnable aux moindres rudesses, aux moindres froissements de cœur. Je tombais de ce nid rembourré de duvet, et tout chaud de la tendresse d’une incomparable famille, sur la terre froide et dure d’une école tumultueuse, peuplée de deux cents enfants inconnus, raïilleurs, méchants, vicieux, gouvernés par des maîtres brusques, violents et intéressés, dont le langage mielleux, mais fade, ne déguisa pas un seul jour à mes yeux l'indifférence.
Je les pris en horreur. Je vis en eux des geôliers. Je passais les heures de récréation à regarder seul et triste, à travers les barreaux d’une longue grille qui fermait la cour, le ciel et la cime boisée des montagnes du Beaujolais, et à soupirer après les images de bonheur et de liberté que j'y avais laissées. Les jeux de mes camarades m'attristaient ; leur physionomie même me repoussait. Tout respirait un air de malice, de fourberie et de corruption qui soulevait mon cœur. L'’impression fut si vive et si triste, que les idées de suicide dont je n'avais jamais entendu parler m'assaillirent avec force. Je me souviens d’avoir passé des jours et des nuits à chercher par quel moyen je pourrais m’arracher une vie que je ne pouvais pas supporter. Cet état de mon âme ne cessa pas un seul moment tout le temps que je restai dans cette maison.
(Les Confidences, VI, 1.)
Un Pugilat scolaire.
… Tous MES RÊVES se reportaient à Milly.
Mais un jour acheva de me dépraver, si l'on peut appeler dépravation les tendres réminiscences de la famille. Un jeune homme de Mâcon, nommé Eugène Siraudin, de trois ou quatre
ans plus âgé que moi, fier, vigoureux, intrépide, regardant en face et ne craignant ni le regard ni le bras de personne, avait commis je ne sais quelle faute légère dans une classe d’allemand, et avait refusé de se mettre à genoux pour en demander pardon en public au professeur. Le bon professeur fit appeler M. Philippe! pour lui faire rendre justice, On nous appela tous pour être spectateurs du châtiment, mérité du reste. Siraudin était à sa place au milieu de nous. M. Philippe entre, s’approche de lui, lui ordonne de se mettre à genoux et de faire ses excuses dans cette attitude au bon vieux Germain, que nous aimions tous, quoiqu'il fût l’occasion involontaire de cette rigueur. Siraudin, se levant de son banc, s’y refuse avec audace. M. Philippe insiste et menace le jeune élève de le contraindre par la force de son poignet à obéir. Le pauvre bon maître d’allemand, désolé, se jette entre eux pour ne pas donner l’occasion d’un bataille bien loin de sa mansuétude. Nous nous levons tous pour lui prêter notre concours. Mais M. Philippe, écartant du geste le professeur, le fait tomber sans intention sur le plancher glissant de la classe, et saisissant de la main droite Siraudin par les cheveux, le tire à lui par-dessus la table et le précipite à terre à ses pieds. Siraudin était un vaillant lutteur, de quinze à seize ans. Indigné et humilié de cette violence, il se relève rouge de colère ; sautant à la gorge de M. Philippe, il le jette à son tour sous la table, puis saisissant à pleine main l’énorme masse de cheveux blonds qui formaient la queue du professeur (on portait alors la queue), il lui tient la tête collée au sol par la force de son poignet. M. Philippe, en secouant la tête pour se dégager, laisse dans les mains de son jeune adversaire toute une face de sa coiffure ; il ne montre plus à nos yeux qu’une grande place blanche de son crâne dénudé.
Siraudin, tenant cette chevelure élevée en l’air comme un trophée, l’agitait avec un rire ironique et féroce. Tous les élèves, qui détestaient M. Philippe et qui jouissaient de sa défaite par l’un d’entre eux, regardaient immobiles ce combat. Les deux ennemis, poussés par la rage et par la souffrance à la dernière période de leurs forces, se tenaient embrassés et se balançaient frénétiquement, d’un côté et de l’autre, prêts à s’écraser sur les dalles de la salle d'étude, quand le vieux professeur d'allemand tremblant de la mort de l’un des deux, se jette avec tout le poids de son énorme corps sur les bras de l’un et de l’autre, et parvient
1. M. Philippe était « tout à la fois professeur et propriétaire de la pension : homme instruit mais violent, qui inspirait au premier abord crainte et répugnance aux élèves, malgré un air doucereux qui ne trompait personne »,
enfin à les séparer. Un cri terrible appela alors les domestiques de la cuisine au secours du maître. Trois ou quatre cuisiniers ou marmitons, armés, comme des bourreaux antiques, de broches, de grils de fer ou d’ustensiles de leur métier, se précipitent dans la classe et s'efforcent de tenir les muscles palpitants de notre camarade. Ils le jetèrent, à la voix de M. Philippe, dans la rue de la Croix-Rousse, où il devint ce que la pluie et le soleil voulurent. La maison retentit des cris des femmes prenant parti pour le féroce pédagogue contre l’audacieux martyr, et soignant ses blessures.
Quant à moi, l'impression de ce barbare et long massacre, les coups, les cris, les chutes, les cheveux volants dans la classe, parmi les livres déchirés et les tables brisées, me remplirent d’un frémissement si tragique qu’un frisson d’horreur changea toute ma tristesse en haine, et que je jurai tout bas de ne pas rester davantage dans cette maison.
(Mémoires inédits, II, IV.)
Le jeune rebelle endoctrina deux de ses camarades, mâconnais comme lui: les jeunes de Veydel. Le 9 décembre 1802, il s’enfuit avec eux. M. Philippe rattrapa les trois fugitifs à l'auberge de Fontaine, à quelques kilomètres de Lyon, et les ramena à la pension où Lamartine, « réputé justement le plus coupable, fut relégué dans une petite chambre sous les toits ».
Ses parents le contraignirent néanmoins à achever l’année scolaire à l'Institution Puppier.
Au Collège de Belley (1803-1808).
Depuis longtemps Mme de Lamartine songeait à mettre son fils au Collège de Belley 1 que les Jésuites (sous le nom de Pères de la Foi) venaient de rouvrir à leur compte (janvier 1803).
Alphonse y entra le 27 octobre1803.
Au contraire des précédents, le souvenir des quatre années qu’il y passa s’est beaucoup idéalisé dans la mémoire du poète. Ce séjour à Belley, en pleine crise d’adolescence, exerça sur lui une vive et durable influence.
JE SENTIS en peu de jours la différence prodigieuse qu'il y a entre une éducation vénale vendue à de malheureux enfants, pour l’amour de l'or, par des industriels enseignants, et une éducation donnée au nom de Dieu et inspirée par un religieux dé-