‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 12 sur 88 · Voirles Mémoires inédits, III, 111 à xt · texte numérisé non relu

Voirles Mémoires inédits, III, 111 à xt

2. Voir l'int.oduction et les appendi-es du volume Gyaziella: è 3. Voir dans le vol. Prose II les extraits historiques de l’Hsstoire de la Restauration.

redoublant ses exclamations admiratives devant les employés et les huissiers des salles que nous avions à traverser. Mon père était flatté et moi un peu humilié d’une telle réception. On n’au- ‘rait pas admiré aussi irrespectueusement un beau cheval pour les escadrons de la compagnie. Ce fut bien pis quand, quinze jours après, je parus en uniforme, en casque et en bottes fortes, pour me faire immatriculer, devant le prince et devant l’étatmajor, dans l’hôtel du quai d'Orsay, où se délivraient les brevets d’ofñciers de la compagnie.

Notre garnison était à Beauvais. Je m'y rendis quelques jours plus tard, après avoir embrassé mon père, qui avait porté au roi et aux princes le serment et les hommages de la noblesse et de la bourgeoisie du Mâconnais. Il était fier et heureux d’avoir mis son fils à sa place.

Arrivé à Beauvais, complètement inconnu de mes camarades, je me logeai tout seul chez un boulanger qui louait sa chambre unique aux gardes du corps. Ce boulanger, sa femme et une jeune fille composaient toute la petite maison, dans le faubourg d'Amiens, tout près des portes de la ville 1. C’étaient de braves gens très royalistes, très religieux, très paisibles, qui me reçurent comme leur enfant.

La chambre, au-dessus de la boulangerie, était grande, très propre ; on entrevoyait par la fenêtre la campagne solitaire, tout près de la porte de la ville. C’est ce qui me séduisit. Je me promettais de m'échapper souvent pour aller, loin du tumulte des cafés, du quartier et du manège, égarer mes rêveries dans les vignes, habitude de mon enfance à Milly. Je résolus aussi, par goût d'isolement plus que par économie, de m’abstenir de la table d’hôte et du restaurateur, et de manger seul dans ma chambre. Je fis marché à très bas prix, avec la femme du boulanger, pour un très modique ordinaire, servi, entre les exercices, dans ma chambre. La jeune fille me l’apportait le matin et le soir. Un petit morceau de bœuf bouilli et une salade composaient tout mon repas ; le matin, du pain et du fromage. Les soldats à présent vivent mieux. Cela me suffisait. Je mangeais en lisant près de la fenêtre, servi par la jeune fille, qui causait familièrement avec moi, mais que je respectais comme une

r. La correspondance nous livre son adresse exacte, qne voici, a À, de L. garde du corns; chez M. Durand épicier, grande rue Saint-Martin, à Beauvais. »

sœur, tant il y avait de candeur et d’innocence sur sa physionomiel.

Mon repas fini, je prenais un livre sous le bras, un crayon dans ma poche, et je sortais pour aller m’égarer jusqu’à la nuit dans les sentiers déserts des environs de la ville?, Le soir, au lieu d'aller au café des gardes du corps, je rentrais et je reprenais ma lecture à la lueur d’une chandelle, auprès de mon lit. J'étudiais alors les éléments de l’instruction de la cavalerie,

J'avais été très familièrement et très obligeamment accueilli, à cause de mon extérieur, par tous mes camarades, à ma première apparition aux exercices. J'étais né, pour ainsi dire, à cheval ; aussi, dès la seconde fois que je fus appelé à prendre ma leçon de manège, l’écuyer, qui nous faisait monter sans selle, me fit-il prendre la tête de la colonne, afin de démontrer sur moi-même la pose, l'assiette et la tenue du cavalier. Il en fut de même pour les exercices à pied. La charge en douze temps me fut un badinage.

Ces avantages extérieurs, ma réserve et ma modestie, ainsi que le goût de la retraite, suffisamment manifesté par mon absence de la table d'hôte et du café, inspirèrent un certain respect mêlé de bienveillance à la masse de mes camarades. Je n’eus à me plaindre d'aucun d’entre eux, et je me liai d'amitié avec un petit nombre des plus distingués.

(Mémoires politiques, I, v et vi.)

Lamartine paraît s'être mortellement ennuyé dans sa garnison. Il écrit de Beauvais, à Aymon de Virieu, le 26 juillet 1814 : « Ah ! quelle punition amère les dieux m'ont infligée. Moi que les plus beaux lieux du monde n’ont pu fixer, et qui cherchais et espérais toucher mieux, je suis enfin fixé, mais c’est dans le dernier pays que j'aurais pu choisir, »

Rêveries d'Automne (1814).

Le 20 août on retrouve Lamartine à Paris. Quelques semaines plus tard, il est de retour dans sa famille, et désœuvré une fois de plus. C’est de Milly qu'il écrit, le 30 novembre 1814, l’intéressante lettre suivante à son fidèle ami de Virieu :

1. De Beanvais, le 17 août 1814 : « Je suis presque amoureux de la fille d’un charpentier, mon voisin. » ; 2. De Beauvais, le 3 août 1814: « Je me console de cet ennuyeux séjour et de ce plus

ennuyeux métier en me promenant tous les jours cinq ou sis heures dans la campagne, un livreet un crayon dans la main...»

« . MON VOYAGE (de Paris en Bourgogne) a été une odyssée tout entière : j'ai été arrêté par des enchanteresses, par des monstres, et par des fleuves débordés1, Avec l’aide des dieux j'ai tout surmonté...

Mon premier soin, après m'être établi dans ma cellule et les pieds dans mes sabots, est de t’écrire pour charmer les longues soirées que rien n’abrège au fond de nos montagnes. . Oh ! combien l’on vaut mieux dans la retraite des champs, ne fut-ce qu’au bout de trois jours, que partout ailleurs ! Combien l’on retrouve de sentiments que l’on croyait à jamais perdus ! Combien l’âme reprend de ton et le cœur de puissance ! combien l'imagination s'agrandit et se réchauffe ! J'en suis plein, je viens de retrouver tout cela.

Si, du fond de l’infâme cloaque que tu habites pour ton malheur 2, tu conserves assez de vigueur pour t’élever à une certaine hauteur, si tes ailes ne sont pas enterrées dans la-fange, prends ton vol, et viens, du moins en idée, partager les voluptés de ma solitude. Tout ce que nous avons senti si fort dans notre bon temps, je le sens depuis trois jours ; je me reconnais, et je retrouve autour de moi mille sensations oubliées. Je n’essaierai pas de te les peindre, elles sont trop vives, trop rapides, trop insaisissables. Mais sais-tu ce que c’est que des jours pluvieux, nébuleux, orageux d'automne, sur nos coteaux ? Comprends-tu le charme de ces vents harmonieux qui ébranlent mes fenêtres et font crier ou siffler nos arbres déjà défeuillés ? Peux-tu te peindre les délices que je trouve à parcourir sous mon manteau nos vignes dépouillées, à grands pas et comme un homme pressé par l’orage ? Conçois-tu tous les plaisirs que nous donnent des habitudes, même désagréables, mais enfin que l’on retrouve ? Comprends-tu comment j'en suis jusqu’à trouver un grand charme à la fumée qui remplit ma petite chambre et à l'air froid qui vient à travers ma croisée qui ferme mal, uniquement parce qu’autrefois cela était ainsi ? En vérité, il y a cinq ou six hommes en nous; mais le vieil homme ne périt pas, on le retrouve au moment où l’on y songeait le moins.

Oui, je suis redevenu, au milieu de tout cela, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l’admirable, de l’adorable nature. Le croiras-tu ? je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées

r. Allusion à des bohémiennes qui lui prédirent l’avenir à Moulins, et aux difficultés de traverser la Loire à Digoin. — Voir aussi les Mémoires politiques, IT, vui-x, qui placent ces événements au printemps de 1817.

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