C'est-à-dire : de Paris
vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tête à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n’entends d’autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois !, je l’aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l’homme sur la terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l’entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu’il désire ! Pour moi je jouis et je soufire de cet état, et je sens tomber quelques larmes. Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir ; mais je mourrais du moins avec quelques sentiments nobles et vertueux dans l'âme.
Qui l’eût dit, que je fusse redevenu presque tout ce que j'ai été quand mon cœur n’avait encore rien usé ici-bas ? Toi-même, je te. vois sourire d’une exaltation qui te paraîtra sans doute ridicule ; tu es au milieu des morts et tu deviendras froid comme eux...
Adieu, en reprenant de l’âme, j'ai repris de la piété, je n'en suis guère digne, mais je prie Dieu pour toi et pour moi... Je t'embrasse et finis à regret, faute de papier à la campagne...
Je viens de relire cette lettre et te prie de la garder comme un objet de comparaison un jour à venir. Adieu. »
(Correspondance, t. I, 30 novembre 1814.)
Lamartine, on le voit, était mûr pour l’amour-passion. Il ne devait le connaître que deux ans plus tard. — Le 7 janvier 1815, il lut à Mâcon une Elégie sur la Muse de Parny ; celui-ci venait de mourir (décembre 1814.)
Le Retour de l'Ile d’Elbe.
Au début de 1815, Lamartine est dans sa famille.
« Toute ma politique, écrit-il, était alors de montrer mon brillant uniforme dans les promenades et dans les salons de mon pays. Les bals de la préfecture réunissaient des groupes de beautés séduisantes, fête incessante du cœur et des yeux... » (Mémoires politiques, I, vrrx.)
… TOUT À coUP, au milieu de ces fêtes et sans que rien les eût assombries, on entendit circuler un grand bruit sourd : L’Em-
y Voir plus haut, p. 54, ce que Lamartine a écrit de son « Éden imaginaires de
pereur s’est évadé de l'île d'Elbe et marche, avec une poignée de soldats, à travers les montagnes, sur Grenoble1.
Il y eut étonnement, mais nulle panique. Son abdication de Fontainebleau était trop récente. Le congrès des puissances à Vienne était encore assemblé, les armées de la coalition n'étaient pas licenciées, la France n’avait pas eu le temps de se dégoûter de la paix et des Bourbons. Bonaparte s'était trompé d'heure ; personne ne l’attendait, personne ne le désirait ; il venait hors de propos; il ne s’agissait pas de lui; son armée même n’y pensait plus ou n’y pensait pas encore. Ce fut le sentiment général. J'avoue même que pour moi, bien loin de croire à son succès, je me réjouis de sa témérité. « Il vient achever, me dis-je, ce que le traité de Paris? n’a pas eu le bon sens d’achever : le détrônement de sa gloire. »
Nous restâmes quelques jours ainsi, supposant que le gouvernement prenait des mesures défensives et offensives, que Bonaparte déconcerté passait en Italie par une brèche des Alpes, qu'il allait rejoindre Murat réconcilié avec lui, et qu'on ne se battrait que dans la plaine de Turin ou de Milan. On ne gagne pas, le soir, le Marengo du matin d’un règne ; il tomberait, et l’Europe aurait peu de peine et peu de gloire à triompher d’un homme. Mon premier sentiment avait été de repartir pour Paris, afin d’être prêt à me joindre à mes camarades ; puis l’idée me vint que le roi allait sans doute nous réunir à Lyon, pour combattre l’empereur dans les gorges du Dauphiné, s’il persévérait dans sa marche, et je résolus d'attendre ses ordres. Je restai, en conséquence, prêt à partir selon l'occurrence. Point d'ordre.
Nous apprîmes, au bout de six jours, que Labédoyère avait rejoint l’empereur à quelques lieues de Grenobleë, puis que l’armée se débandait sous l’ombre seule de son nom, puis que Grenoble lui ouvrait ses portes, qu’il y formait un corps d’invasion et qu’il marchait sur Lyon 4.
A Lyon, le comte d’Artois5, le duc d'Orléans‘, le maréchal
1. Napoléon quitta l’île d’Elbe le 26 février 1815, à huit heures du soir, Il débarqua au golfe Jouan le 1° mars, à une Heure de l’après-midi ; Lamartine était alors à Saint-Point.
2. Imposé à la France par les Alliés après l’abdication de Napoléon, le 30 mai 1814.
3. À Vizille, le 8 mars, le colonel de Labédoyère, commandant le 7° de ligne, donna le signal de la défection et entraîna toute l’armée par son exemple, Napoléon le nomma aide de camp, général de division et pair de France.