Futur Louis-Philippe
Macdonald avaient été abandonnés par les troupes et poursuivis séditieusement sur la route de Paris. Le maréchal Ney, à Lonsle-Saulnier, venait de s’abandonner lui-même 1. La route de Paris était libre. Point d'ordre encore pour la maison du roi ; il fallait enfin partir pour aller en chercher.
Je montai à cheval avec le chevalier de Pierreclos? et nous songeâmes à gagner la route du Bourbonnais par des chemins de traverse. À quelques lieues de Mâcon, nous rencontrâmes le colonel Duluat, un de nos amis, aide de camp du maréchal Suchet. Il nous aborda. « Eh bien ! où est-il ? nous dit-il, — A Lyon, et il va marcher sur Paris. — Sur Paris, réplique-t-il avec une ivresse qu'il ne cherche pas à retenir. Eh bien! Vive l’empeveur ! » Et, rassemblant les rênes de son cheval, il partit au grand galop sur la route de Mâcon. « Tu vois l’armée, dis-je à mon compagnon, elle part indécise, elle arrive enivrée comme Duluat. » Nous fimes de tristes réflexions. « On ne lutte pas contre la popularité et la gloire, lui dis-je. Cette armée n'avait pas le droit de s’insurger contre son pays, contre la liberté, contre lesserments, contre le peuple d’où elle sort ; mais tu vois, ce qui se passe ici se passera partout. Nous, qui n’avons que l’honneur, suivons-le ! » Et nous continuâmes au galop vers Paris.
Arrivés à l'entrée des montagnes, où la diligence du Charolais conduit à Moulins et à Paris, je laissai mon cheval et je poursuivis ma route. Elle n'eut rien de remarquable, excepté un coup d'épée que je donnai dans le jardin de l'hôtel à un jeune Officier polonais qui avait été envoyé pour nous corrompre et à qui j'avais reproché de se mêler de ce qui ne le regardait pas, n'étant pas même Français*, On le porta dans son lit, blessé à la poitrine, et nous repartîmes, débarrassés de lui, pour Nemours. Plusieurs officiers de la maison du roi s'étaient joints à nous, et nous voyagions alors de concert, en patache. Deux de ces officiers étaient de Mâcon. Mon opinion et mon coup d'épée me valurent des compliments. J’arrivai à Paris.
La ville était dans une triste, mais muette consternation, comme une ville où il n’y à pas deux opinions.
t. Ney était alors gouverneur militaire de Besançon, Il se rallia à Napoléon le 14 mars, et le rejoignit le 17, à Auxerre.
2. Ami et voisin de campagne de Lamartine, qui était quelque peu amoureux de sa sœur.
3. Ce duel eut lieu à la Charité-sur-Loire, Lamartine revient sur cet épisode dans les Mémoires politiques. 11 place la scène à Cosne. Son ami Dargaud revit plus tard ece gentilhomme polonais, qui avait servi dans les lanciers de Poniatowski, » (Cf, h 5 DES Cocxers, la Vie intérieure de Lamartine, p. 72-73.)
J'allai loger dans un petit hôtel que je connaissais et qui existe encore, l'hôtel du Hasard, rue du Hasard. Les dames qui le tenaient m’apprirent que la cour voulait se défendre victorieusement dans la plaine de Villejuif avec la maison du roi, les mousquetaires, les gendarmes, la garde et la population de Paris. Je crus, à ces paroles, avoir retrouvé la France. Les cris de Vive le roil qui accompagnaient le lendemain Louis XVIII à la Chambre des députés étaient le serment de la nation ; je repris confiance, je me présentai à mon corps et je donnai mon adresse. Je revis mes amis et nous nous jurâmes de mourir à notre poste pour le roi. L’enthousiasme était général, Paris devait s’ensevelir sousses ruines. Deux ou trois cent mille hommes engloutiraient l’émeute militaire du proscrit de l’île d’Elbe. La fidélité de la cour était descendue dans les places publiques, tout s’enrôlait volontairement pour combattre. La jeunesse des écoles s’armait sous M.Odilon Barrot, les ouvriers s’armaient pour la paix, les femmes de tous rangs applaudissaient à cet héroïsme de la justice ; mais l'enthousiasme n’est pas de la discipline. Bonaparte avançait toujours.
Le jour où l’on devait aller au-devant de lui à Villejuif, il n’y avait plus ni chefs, ni soldats. La cour préparait en silence son départ, nous n’y croyions pas. Nous passâmes la nuit couchés aux pieds de nos chevaux, dans nos quartiers ; nous attendions des ordres, ils ne venaient pas. À midi, on nous conduisit au Champ-de-Mars ; à six heures, on nous ramena sur la place de la Concorde. Nous y restâmes en bataille jusqu’à dix heures du soir. À la nuit, nous nous mîmes en mouvement et nous filimes par la rue de Richelieu sur le boulevard.
Rien ne peindra le tableau nocturne de la rue de Richelieu voyant, au milieu des ténèbres, s'éloigner les derniers défenseurs de ses princes. Les habitants pleuraient sur leurs portes, les femmes et les enfants nous apportaient des vivres et des verres de vin ; les larmes coulaient, les malédictions retentissaient de maison en maison, la consternation étouffait les poitrines, nous ne savions pas nous-mêmes où nous allions. Nous nous arrêtâmes à Saint-Denis, sur une grande place remplie de troupes, devant une caserne ; on nous remit en marche à cinq heures du matin. La voiture du roi avait passé en silence au milieu de la nuit, prenant la route de Lille 2. Nous comprimes