‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 16 sur 88 · Fils du comte d’Artois · texte numérisé non relu

Fils du comte d’Artois

2. 1 n'existe d’autre relation de ces événements que deux pages, encore manuscrites, dans le registre des délibérations municipales de la ville de Mâcon, Il nous faut remercier M. Léonce Lex, archiviste du département de Saône-et-Loire, d’avoir bien voulu les consulter à notre intention.

3, 11 arriva le 13. (Renseignement fourni par M. Lex.)

par Napoléon y faisait le fond des opinions dans toutes les classes qui n’appartenaient pas à la noblesse ou à l'émigration. Entre ces royalistes et ces républicains, il n’y avait pas place pour le fanatisme impérial. Ville plébéienne, mais non servile, Mâcon et l'immense population de ses riches campagnes avaient gémi de l'occupation étrangère! mais avaient applaudi avec ivresse à la chute de la tyrannie. Napoléon s’en souvenait et craignait ce peuple ombrageux et fier.

Il fut frappé de la solitude et du silence où la population le laissait, abandonné à ses troupes dans l'hôtellerie où ilétait descendu?, comme un peuple qui subit, mais qui n’encourage pas, un attentat à la patrie.

De rares groupes d’enfants ameutés par quelques pièces de monnaie, d'hommes en haïllons et de femmes suspectes, poussèrent sous son balcon quelques cris mendiés et sans échos. Il ouvrit ses fenêtres, regarda avec dédain, se retira, et dit au maire, qu’il avait fait appeler® : « N’aurez-vous donc que cette populace à me montrer ? »

Passant du dédain à la colère, il reprocha avec force aux magistrats d’avoir laissé pénétrer l'ennemi dans leurs murs en 1814, comme si l'occupation de ces riches provinces, sans défense contre l’armée de Schwartzenberg et de Bianchi, forte de cent quatre-vingt mille hommes, n'eut pas été le crime de son ambition et de son imprévoyance. On lui répondit que « quelques volontaires sans armes et sans appui ne pouvaient pas triompher d’armées d’invasion auxquelles ses héroïques soldats, commandés par lui-même, avaient été obligés de céder la France et l'empire, et que les fautes du gouvernement absolvaient au moins les fautes du peuple. — Cela est vrai, dit-il en s’adoucissant et en caressant de son geste familier l’orateur de la ville“ ; nous avons tous failli. 11 faut oublier nos torts mutuels et ne penser désormais qu’au salut et au bonheur de la France. »

(Histoire de la Restauration, XVIII, xXI-XI1.)

1. Le 10 mars 1814, un combat s’était livré aux portes de la ville entre les troupes d’Augereau et celles du général autrichien Bianchi. Plusieurs maisons avaient été pillées dans les faubourgs. È

2. Napoléon était descendu à l’ « Hôtel du Sauvage» aujourd’hui désaffecté, mais dont les bâtiments subsistent encore. (Renseignement fourni par M. Lex).

3. Le 13 mars, jour de son passage, Napoléon nomma maire M. Brunet-Bruys, en remplacement de M. Bonne. Une lettre du 14, signée Bertrand, en avis: l'intéressé. (Renseignement fourni par M. LEXx.)

4. Yrobablement M. Brunet-Bruys. Le procès-verbal manuscrit du registre des délibérations nous informe que Napoléon «fut reçu et complimenté le 13 par l’autorité locale » et que le 14 au matin, il fut « accueilli par l'autorité locale dans la personne de M. Brunet- Bruys, adjoint. Il l’a entretenu du système politique et des événements... » (Renseignement fourni par M. LEx.)

Lamartine accompagna de Paris à Béthune le roi fugitif; licencié, il rentre à Mâcon. Pour échapper aux levées de Napoléon, il passe en Suisse sous un déguisement, et vit modestement chez un pêcheur du Châblais.

Les Cent-Jours prennent fin; Lamartine retourne à Paris; il essaye de ‘aire imprimer un petit écrit politique (novembre 1815).

Pendant les premiers mois de 1816, il rédige queiques articles de journaux, gémissant sur les fautes de son parti, et fréquentant le soir dans les salons politico-littéraires de la Restauration. Il commence à y lire ses vers.

En juin il est à Montculot, « plongé dans le sein des Muses ». Voici qu'il tombe malade. Son docteur lui conseille d’aller prendre les eaux. Le 30 septembre 1816, il part pour Aix où il rencontrera « Elvire {».

Elvire.

À LA FIN de l’automne de 1816, vers, prose, gloire des lettres, ambition politique, tout fut oublié, ou plutôt tout fut absorbé par un sentiment passionné qui ne laisse rien de vivant que lui dans le cœur où il vient enfin d’apparaître. Né d’une rencontre fortuite entre deux êtres, découragés de la vie avant de l'avoir goûtée, ou après avoir senti le vide des sentiments incomplets, la mélancolie en fut l'origine ; il se nourrit d’elle, il en vécut et il en mourut, sans s'être jamais rassasié, ne laissant après lui que l'éternel fond de mélancolie, l’amour et la mort, le délire et le désespoir, ces deux excès du cœur, après lesquels tout est effacé dans l'âme d’un jeune homme et qui le plongent pour longtemps dans l’anéantissement ou dans l'indifférence. Ses pensées quittent la terre et suivent le rêve remonté au ciel avec la personne aimée...

MM Charles mourut le 18 décembre 1817. La douleur qu'éprouva Lamartine fit vibrer les cordes profondes de son cœur.

Ma voix était changée; toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient au lieu de chanter. Je n’imitais plus personne ; je m'exprimais moi-même... je ne pensais à personne en écrivant çà et là des vers, si ce n’est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement ou un cri de l’âme ie n'étais pas devenu plus poète, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux, et plus vrai. » -

(Mémoires politiqües, I).

Le chantre des Méditations s’est reconnu. Il n’a plus qu’à suivre désormais sa voie.

1. Sur les relations de Lamartine et d° « Elvire » (Mme Julie Charles), voir l'introduction et les annexes du volume Raphaël (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE).

Mère et Fils.

Lamartine fut très affecté par la mort de Mme Charles. Il resta à Mâcon et y travailla à diverses compositions poétiques. Dans les Nouvelles Confidences, il brode d’une façon romanesque l’histoire de la période qui suivit.

APRÈS que cette première flamme de ma vie se fut ainsi évaporée au ciel en ne laissant en moi que l’éblouissement d’une vision et le recueillement d’un culte, j'avais erré quelques mois comme une âme aveugle qui a perdu la lumière du ciel et qui ne se soucie pas de celle de la terre. J'avais passé la plus grande partie de ce temps en Suisse, sur les lacs de Genève, de Thoun et de Neuchâtell, mal portant, solitaire toujours, ne restant jamais plus d’une semaine à la même place. Ma mère, quiconnaissait la cause de mon chagrin, m’envoyait de temps en temps quelque petite somme épargnée, à l'insu de la famille, sur ce qu’on lui donnait par mois pour tenir sa maison ; elle savait que le grand air évapore seul les grandes douleurs et que le changement perpétuel de lieux guérit les fièvres du cœur comme il coupe les fièvres du corps. Elle redoutait pour moi la monotonie, l’uniformité et l’oisiveté plus rongeuse que la douleur de la maison paternelle et de la vie de Mâcon. Cependant, l’automne approchaït, elle ne savait plus comment colorer mon éloignement sans cause aux yeux de mon père et de mes sœurs. Il fallut revenir.

Lamartine prétend s’être embarqué à Lyon pour Mâcon « sur un de ces bateaux qui remontaient et descendaient alors le cours de la Saône, conduits comme des traîneaux sur la glace du fleuve, par des chevaux qui galopaient dans les prairies dont il est bordé ».

A Mâcon, il trouve son père qui l’attendait au débarcadère, et l’accom-

pagne à la maison.

Nous y arrivâmes enfin ; le chien était allé nous annoncer par ses bonds et ses hurlements de joie; en passant le seuil, je me trouvai enlacé dans les bras de ma mère et de mes sœurs. Ma mère ne put s'empêcher de pâlir et de frissonner visiblement en voyant combien ma longue absence et mes secrètes angoisses avaient amaigri et altéré mes traits. Mon père n'avait vu que les belles formes développées de mon adolescence; ma mère, d’un coup d’œil, avait vu les impressions. L'œil des femmes

1. Lamartine semble replacer ici le séjour qu'il fit en Suisse durant les Cent-Jours, et dont il a déjà parlé dans les Confidences, livre xr.

est divinatoire: il va droit au fond de l’âme de celui qu’elles regardent, ne fût-ce qu’en passant. Qu'est-ce donc quand celui qu'elles regardent est un fils, un rayon de leur âme ?

Un changement s'était opéré pendant mes absences dans les habitudes de la vie de famille. Mon père, sollicité en cela par notre mère, avait acheté, sur ses longues et pénibles économies, une maison de ville à Mâcon, pour y passer la moitié de l’année. L'âge était venu pour mes sœurs de recevoir les leçons de ces maîtres et maîtresses d’arts d'agrément, luxe d'éducation nécessaire aux femmes d’une certaine aisance, dont la vie ne serait sans cela, qu'une fastidieuse oisiveté. Le moment était venu aussi de les produire dans ce qu’on appelle le monde, espèce d'exposition réciproque, où les nouvelles venues dans la vie regardent et sont regardées, jusqu’à ce que les parentés, les relations de famille, les habitudes de société, les convenances de voisinage et de fortune, ou l’inclination, déterminent les mariages.

Mes sœurs étaient belles, modestes, mais ne pouvaient attirer de bien loin des maris par la modicité de leurs dots ; ma mère présumait justement que les jeunes hommes de leur rang ne viendraient pas les découvrir dans la solitude de Milly. Elle ne voulait pas les exposer à y fleurir et à s’y flétrir par sa faute sans avoir répandu leur chaste éclat de beauté dans les yeux de quelqu'un. Elle regardait comme un devoir obligatoire de la mère de famille de chercher des occasions d’unions assorties pour ses filles. Les enfanter à la vie, à la religion, à la vertu, pour elle ce n’était pas assez; elle voulait les enfanter aussi au bonheur.

Mon père avait compris ces raisons, et, bien qu’à regret et par des efforts surhumains d'économie domestique, il s'était décidé à quitter ses vignes, ses chiens de chasse, sa partie de piquet, le soir, avec le curé et le voisin, et à s'établir à Mâcon, au moins pour l'hiver et le printemps de chaque année.

Il était, comme tout nouveau possesseur, fier et amoureux de la maison qu'il avait achetée. À peine étais-je entré, qu'il me la montra de la cave au grenier, en m'en détaillant tous les agréments et tous les avantages. £

Cette maison, Lamartine la décrit longuement à son tour.

. Je remerciai mon père, que je n'avais jamais vu si familier et Si gracieux, et je m'installai dans l'appartement qu’il m'avait

préparé avec tant de bonté. Après souper, j'allai embrasser les autres membres de la famille, qui m’accueillirent avec plus de froideur. Je rentrai et je me couchai, rêvant au triste avenir que me faisaient envisager, à Mâcon, le vide de mon cœur et l’oisiveté de ma vie. La lassitude m'endormit cependant.

Une voix tendre et douce me réveilla sous un beau rayon de soleil levant qui glissait par-dessus le toit du couvent sur mon alcôve.

Je m’appuyai sur le coude, et je reconnus ma mère qui approchaït une chaise et qui s’asseyait au chevet de mon lit. Elle était vêtue d’une longue robe de nuit de soie brune montant jusqu’au cou, et nouée autour de la taille par une grande corde de soie enroulée de même couleur, dont les glands pendaient jusqu’à terre.

Ses longs cheveux noirs, à peine encore diaprés de trois ou quatre fils blancs, flottaient sur ses épaules et sur ses bras, avec ces belles ondes de chevelure qui viennent d'échapper à l’oreiller et qui en conservent les plis. Ses yeux étaient fatigués par l’insomnie ; ses joues, naturellement pâles, avaient cette légère coloration fiévreuse que donne l’âme inquiète à son enveloppe au moment d’une douleur ou d’une émotion. Ses lèvres, qu’elle s’efforçait de rendre souriantes pour ne pas me troubler le réveil, mais où s’apercevait une contention visible et voisine des larmes, souriaient au milieu et pleuraient aux coins. Ses paroles toujours sonores et vibrantes comme des cordes du cœur, touchées par la main, avaient un rythme bref, brisé, un peu saccadé, qui ne lui était naturel que dans les vives peines, plus fortes un moment que sa résignation. Elle passa sa main droite dans mes cheveux, m'embrassa sur le front, où je sentis la goutte chaude d’une larme mal retenue, et me parla ainsi :

« Te voilà donc revenu, mon pauvre enfant ! » Puis elle m'embrassa encore, et elle reprit : « Te voilà revenu ! Tu sais que tout mon bonheur est de te voir près de nous ; et cependant je t'aime avant de m’aimer moi-même, et, tout en me sentant si heureuse de te revoir, je ne puis m'empêcher d’être affligée et effrayée de ton retour. Que vas-tu devenir ici ?... Hélas ! reprit-elle, comme je te revois ! que tu es pâle ! que tu parais triste ! Quel

découragement de la jeunesse et de la vie je lisais hier dans tes traits! Qui m'aurait dit qu’à vingt-deux ans? je verrais mon enfant flétri ainsi dans la sève de son âme et de son cœur, et le visage enseveli dans je ne sais quelle douleur ES

Je me soulevai, à ces mots, avec un bondissement de cœur, comme si ma mère, en me parlant ainsi, eût manqué de respect à cette douleur que je respectais en moi mille fois plus que je ne me respectais moi-même.

« Oh! de grâce! lui dis-je en joignant les mains, et avec un accent de supplication sévère, ne me parlez pas avec ce dédain d’une douleur dont vous n'avez jamais connu l'objet et qui fera éternellement agenouiller ma pensée devant un cher souvenir ! Si vous saviez !.….

« Je ne veux rien savoir, dit-elle en me mettant sa belle main sur les lèvres ; je sais qu’elle m'avait enlevé l'âme de mon fils, je sais que Dieu l’a enlevée elle-même à un amour qui ne pouvait être béni par moi puisqu’ilne pouvait être sanctifié par lui. Je la plains, je te plains, je lui pardonne, je prie pour elle; bien qu’inconnue, je l’aime en Dieu et en toi! Je ne t'en parlerai jamais, il y a des choses qu’une mère doit ignorer toujours?, ne pouvant ni les approuver dans sa conscience, ni les flétrir dans le cœur de son fils, de peur de froisser et d’aliéner ce cœur luimême. N’en parlons plus ; n’en parlons jamais. »

Ce respect tendre pour mon sentiment, qui ne sacrifiait rien de sa conscience et de sa dignité de mère, me toucha ; j'embrassai sa main. Elle continua avec plus de liberté et d'abandon. On sentait, dans la plénitude de sa voix, que le sujet délicat était désormais écarté entre nous, et qu’elle allait laisser parler sa seule tendresse.

« Que vas-tu devenir maintenant ? me dit-elle, et comment vas-tu supporter cette existence vide, monotone, oisive, d’autant plus exposée aux passions coupables du cœur qu'elle est moins remplie des devoirs et des occupations d’une carrière active ? Je tremble et je pleure toutes les nuits en y pensant. « N’aurai-je donc enfanté, mon Dieu ! me dis-je souvent, un « fils orné de quelques-uns de vos dons les plus précieux, et que « j'espérais former de plus en plus pour mon admiration et pour « votre gloire, que pour voir vos dons mêmes et ses facultés se « retourner contre lui, et le ranger dans l’inaction et dans l’obs- « curité d’une vie inutile ? Vous savez que je donnerais mon « sang comme j'ai donné mon lait pour en faire un homme, et

1, Lamartine en avait vingt-huit.

2, En effet, Mme de Lamartine ignora toujours qui son fils avait aimé.

« surtout pour en faire un homme selon votre cœur ! Mais je « ne suis pas exaucée, » ajouta-t-elle en cessant de parler à Dieu et en se retournant vers moi avec un léger mouvement de tête de gauche à droite, qui semblait accuser, pour la première fois, en elle une certaine révolte de sa résignation.

« Oh ! non ; j'ai beau prier, j'ai beau me lever avant le jour pour aller à l’église assister, avec les servantes, avant l'ouvrage, à ce premier sacrifice de l'autel, qui semble plus efficace que les autres, parce qu'il est plus matinal et plus recueilli, dans l’obscurité, je n'obtiens rien. Mais je ne me lasserai pas, mon Dieu ! reprit-elle ; je ferai comme sainte Monique, qui pria contre tout exaucement sans s'impatienter de votre lenteur, et qui obtint à la fin plus qu’elle n’attendait, un saint au lieu d’un fils, un guide au lieu d’un disciple, un enfant de Dieu au lieu d’un enfant de ses entrailles ! »

Elle s'arrêta là un moment comme pour prier tout bas ; je le compris au léger mouvement muet de ses lèvres, et à l’abaissement de ses longues paupières roses sur ses yeux. J'étais déjà bien attendri et comme calmé et résigné d'avance à ce qu’elle allait sans doute ajouter.

« Il faut que tu saches, dès en arrivant, mon enfant, repritelle (et c’est pourquoi j'ai abrégé à contre-cœur ton sommeil, dont tu avais tant besoin hier), il faut que tu saches bien à quoi tu dois t’attendre ici dans la famille, afin que tu ne te révoltes pas contre la destinée, que tu te prépares à beaucoup supporter, à beaucoup languir, à beaucoup souffrir, et que tu ne t’aliènes pas par ces impatiences et par ces révoltes le cœur de ton père, qui souffre aussi, mais qui rougirait de se l’avouer à lui-même, et les cœurs excellents au fond, mais un peu aveugles et un peu sourds, des autres membres de la famille de qui nous dépendons et de qui nous consentons à dépendre pour votre avenir. Voici la situation des choses entre nous.

« Notre fortune très étroite a été encore considérablement rétrécie et grevée par ton éducation, par tes voyages, par tes fautes. Je n’en parle pas pour te les reprocher ; tu sais que si les larmes de mes yeux pouvaient se changer pour toi en or, je les verserais toutes dans tes mains ! L’acquisition de cette maison, indispensable pour l'instruction et pour les mariages de tes sœurs, l’économie des petites dots que nous devons préparer d'avance successivement pour elles, enfin les mauvaises récoltes de ces dernières saisons à Milly, qui ont trompé nos espérances, ont réduit ton père au plus strict nécessaire dans ses dépenses. Il vit d’angoisses ; ces tourments d'esprit, cette contention forcée de calcul, altèrent la grâce et la sérénité de son

caractère. Il craint de laisser sans patrimoine ses enfants qu'il aime tant, et qu’il a mis au monde. Il se reproche quelquefois cette nombreuse famille qui lui donnait tant de joie et tant d’orgueil, quand vous étiez petits. Je suis obligée de le rappeler sans cesse à la confiance en Dieu, qui fait pousser une herbe pour tous les insectes et une graine sur tous les buissons pour tous les nids.

« Depuis quelque temps, afin de calmer ses inquiétudes et de lui élargir le pain quotidien, je me suis chargée de tenir à forfait la maison pour une petite pension de quatre mille francs qu’il me paye en argent chaque trimestre, et à laquelle il ajoute le blé, le bois, le foin, les légumes, les fruits et toutes les petites récoltes du jardin, des prés, des terres non plantées en vignes de Milly. Cela ne suffit pas aux gages des domestiques, aux appointements des maîtres et des maîtresses de tes sœurs, à leur toilette et à la mienne, toutes modestes qu’elles soient, et à la décence obligée et élégante de la maison de mère de famille que je suis obligée de tenir, non selon la fortune, mais selon le rang.

Mme de Lamartine explique à son fils qu’elle est aidée dans sa tâche par une voisine, Mme Paradis, qui veut « partager non seulement les jouissances, mais les peines et les embarras de la famille ». ,

« … Dans une gêne si étroite, tu comprends que ton pauvre père ne peut te fournir les moyens de vivre désormais sans carrière et sans traitement hors de la maison. Il est même obligé, sous peine de manquer de justice envers tes sœurs (et tu sais que son scrupule c’est la justice, et que son excès c'est la conscience), il est même obligé de réduire la petite pension de douze cents francs qu’il t'allouait pour ton entretien et pour tes courses. Ne fais pas semblant d'en souffrir, et va toi-même au-devant de cet indispensable retranchement. J'y pourvoirai autant que je le pourrai, et M" Paradis sera encore là.

« J'avais espéré jusqu'ici que la famille de ton père comprendrait ce besoin d'activité qui dévore ta jeunesse, et qu'elle se préterait aux sacrifices nécessaires pour te faire entrer et pour te soutenir quelques années dans le noviciat des fonctions administratives ou diplomatiques. Je n’ai rien su gagner là-dessus. C'est en vain que j'ai raisonné, prié, conjuré, pleuré ; c’est en vain que je me suis humiliée devant eux, comme il est glorieux et doux à une mère de s’humilier pour son fils. Tout a été vain ; il n’y faut pas penser. Ils sont bons, ils sont tendres, ils te chérissent comme leur fils, ils te destinent leur patrimoine après eux ; mais leur tendresse, qui a un cœur dans le lointain, n’a point de discernement dans le présent. Ils sont âgés, ils ne peu-

vent se transporter de leurs habitudes d’esprit dans les nôtres, Ils ne peuvent se souvenir qu’ils ont eu ton âge ; ils ne peuvent comprendre qu’un jeune homme qui a le toit, la table, le jardin et la société de sa maison paternelle, ait encore d’autres désirs, et que ses aspirations dépassent les murs de la petite ville ; ils appellent cela chimères et fantaisies d’un esprit malade. Ils ne conçoivent pas d’autre ambition pour toi que cette existence oisive et monotone dans une rue de Mâcon ; quelques promenades le jour ; un salon de siècles attablés autour d’un tapis de boston, le soir; un mariage de voisinage ou de convenance dans quelques années, et une terre de la famille à habiter près d’ici le reste de tes jours. J'ai eu beau leur dire que Dieu donne des vocations différentes aux différentes natures d’esprit, et que ces aptitudes sont les révélations de ces vocations diverses; que ces aptitudes, refoulées et comprimées dans l’âme de ceux en qui elles se manifestent, produisent des suicides lents des facultés divines; que les passions légitimes de l’esprit, si on leur refuse l’air, se pervertissent en passions coupables ; que les refoulements préparent les explosions du cœur. Mes paroles et mes larmes mêmes n’ont produit que des sarcasmes ou des irritations contre moi. Il n’y a rien de plus à tenter, il faut se soumettre à la volonté de Dieu ! 11 faut se résigner à végéter et à languir auprès de nous. Hélas ! tout ce que pourra le cœur d’une mère pour t'adoucir cet exil, je l’aurai pour toi ; je souffrirai plus que toi-même de ton inaction et de la perte de tes belles années, dans lesquelles, tu le sais, j'avais mis mon bonheur, mes espérances, ma gloire de mère ! Je te plaindrai, car je te comprends, moi ; je recevrai, je garderai dans mon cœur les tristes confidences de tes aspirations naturelles et trompées ; je chercherai, j'épierai, je ferai naître les occasions, si la Providence m’exauce, de te rouvrir quelque horizon plus large et plus digne de toi. Mais je t’en conjure, mon enfant, ne fais ces confidences qu’à moi, ne montre ni tristesse ni dégoût de la vie présente sur ton visage ou dans tes paroles, surtout à ton pauvre père. Tu le désolerais, sans rien changer à notre fortune. Il souffre luimême comme moi de nos nécessités et de ton oisiveté ; mais, par amour pour ses enfants et par sollicitude pour leur avenir, il est forcé de ménager ses frères et ses sœurs, plus riches que lui, et qui possèdent tous les biens de la famille ; il se soumet à leurs idées, ne pouvant leur imposer les siennes : ne le contriste pas du spectacle de ton ennui ; n’aigris pas par des dissentiments ou par des mécontentements ostensibles ceux de qui nous dépendons pour nos filles et pour toi! Accepte cette vie inoccupée et obscure pendant quelques années : je prierai tant Dieu

86 — LA JEUNESSE (r1808-1820)

qu’il fléchira le cœur de tes oncles et de tes tantes, et qu'il ouvrira à mon fils la part d'activité, d'espace, de gloire et de bonheur, qu'il est permis à une mère de désirer pour un fils tel que toi !

« Voilà ce que je voulais te dire, » ajouta-t-elle en se levant de sa chaise et en me bénissant de l'œil et de la main. Puis elle me dit avec plus d'intimité d’accent, et une onction plus pénétrante et plus sainte, quelques mots de Dieu, de la foi de mon enfance, de la pureté de cœur à conserver ou à retrouver par le repentir, de la paix de l’âme qui ne descend jamais que d'en haut, de la résignation, ce sacrifice muet, invisible, perpétuel, le plus beau des sacrifices après celui du Christ, puisque la victime, toujours renouvelée, était nous-mêmes, et que le rémunérateur toujours présent était Dieu ! Enfin elle se mit à genoux au pied de mon lit, et pria un moment sur moi avant de se retirer à pas muets, Je crus qu’un ange était venu me visiter, et je restai longtemps immobile après son départ, avec ses paroles dans le cœur et son baiser sur le front.

(Nouvelles Confidences, I ; 1, VI, VII, 1X, X.)

Une Entrevue avec Talma (Octobre 1818).

Lamartine, pour tuer sa douleur, se livra avec ferveur à la composition littéraire. Au cours de l’hiver 1818, il reprit et acheva sa tragédie naguère ébauchée de Saÿl. Puis il se préoccupa de la faire jouer à Paris.

DE 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la campagne et dans les langueurs d’une première jeunesse inoccupée, j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la scène française. La première était une tragédie de Médée!'. La seconde était une tragédie d'imagination imitée de Zaïre’, et dont le sujet était pris dans les croisades. La troisième était une tragédie biblique, intitulée Saül, pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alferi. Je les ai encore; elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon greniér de Milly®.

1. Médée a été publiée depuis lors dans les Poésies inédites (1876).

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