Elle s’intitulait Zoraïae
3. Saül fut publié par Lamartine en 1861, Œuvres complètes, t, III. — Autre édition, chez Calmann-Lévy, en 1880. — Éditon critiique, par J. DEs COGNETs, en 1918 (Hachette).
Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranche dorée, l’impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre de végétation saisit la nature en ce temps-là, Je ne dis ni à mon père ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de famille, et je partis pour Paris? par les carrioles du Bourbonnais, appelées pataches, en compagnie des marchands de vin du vignoble et des marchands de bœufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n’emportais que mon Saÿ}, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.
Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du cinquième étage du grand hôtel du Maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le boulevard.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l’'ébauche raturée et que voici :
« Monsieur et illustre acteur,
« Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même « sans relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée Saül. « J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d’en dérober « quelquefois, et autant qu’il convient à ma faiblesse, le style « à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre juge- « ment. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d’un « moment d'attention que vous accorderez ou que vous refu- « serez à mon œuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que « ma jeunesse, mon isolement, et ma confiance dans votre
1. Saûl fut achevé le 16 avril 1818. Lamartine avait commencé à recopier sa tragédie dès le 13. Il estimait pouvoir finir vers le 20 (Lettre du 16 avril à de Virieu).
2. Mais il en avait donné « lecture totale » à « sept ou huit personnes réunies » : ses sœurs, son oncle, régent de l’Académie de Mâcon, et Mr®° Delahante, amie desa mère: « J'ai vu avec surprise, écrit Lamartine (30 avril 1818), et avec un très grand « plaisir que cette lecture leur a arraché des Jarmes abondantes d’un bout à l’autre; « et qu’il n’y a pas eu, dans toute leur tournure pendant les deux heures et demie « que cela à duré, une seule expression, une seule ombre d’ennui. »
« bonté, égale à mon admiration pour votre génie. Votre « réponse ou votre silence décidera de mon sort. « Recevez, Monsieur et illustre acteur, l'expression de mon « respect.
« Alphonse DE LAMARTINE. »
Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, Paris.
Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français me l'avait donnée: c’est rue de Rivoli, 16 ou 26°. Je remis ma lettre d’une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la réponse de vie du grand tragédien.
Je n’attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il me répondait de sa main, avec unè bonté aussi parfaite qu’elle était prompte - « Qu'il jouait ce soir-là dans Britannicus, qu'il partait le lende: « main, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je « n'étais pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit « heures du matin le lendemain, et qu'il entendrait avecintérêt « la lecture de mon ouvrage. »
1. En réalité, Lamartine avait, de Mâcon, chargé son ami de Virieu d’intéresser Œalma à sa tragédie : « C'était surtout sur lui que je comptais ; j'espérais que ce rôle « qui est tout lui le séduirait et, ce rôle réussissant, le reste est assuré, car le reste « est peu de chose. » (à de Virieu, 30 avril 1818). De Montculot, au même, le 7 mai : « J'ai toujours pensé que Talma seul déciderait tout; j'ai travaillé pour lui seul, «et si bien pour lui seul, que, s’il n’y était plus, je ne la donnerais pas... », Le 10 juin; de Montculot encore : « Je te renouvelle bien formellement la prière de « ne laisser là Saÿl qu'après que tu auras obtenu de le lire toi-même au vrai juge, « Talma… Tu lui diras que, s'il veut recevoir Saül à la Comédie-Française, je m’en- « gage à aller quand il le faudra à Paris. ». Quant à la lettre à Talma, elle lui fut adressée, non pas de Paris — où Lamartine n’était point — mais de Milly. IL mande à son ami de Virieu (alors à Munich), le 17 juillet 1818: « J'ai fait un dernier « effort, j'ai écrit hier à Talma la meilleure lettre que j'ai certainement écrite de ma « vie, et je lui ferai remettre Suÿl dès que je saurai où il est.» Talma ne répondit pas.
Le 8 août, Lamartine est « sans aucune nouvelle du misérable Saül. » Le 20, il est d'avis que « il n’y a rien à tenter, rien à faire en aucun genre ». Mais le xr°T septembre, il est en route pour Paris. Le 15, il écrit: « J'ai vu le seul Jussieu [un de ses amis], il va voir Talma aujourd’hui. » Enfin le 10 octobre, il est en mesure d’annoncer à de Virieu : « après-demain dimanche, le grand jour où je lis à Talma. »
2. Talma habitait au 14; la rue de Rivoli commençait à cette époque vers la place de la Concorde.
La cordialité et la promptitude d’une réponse si gracieuse. faite de la main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit que mes caractères élégantset mon nom semi-aristocratique eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie!
Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet d'introduction au concierge ; je montai, le cœur palpitant, les cinq étages d’escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d’être importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du maître dela maison.
Une très belle femme, en peignoir d’indienne à fleurs bleues, les cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte.Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle souriait à demi, mais sans malice, en me regardant : on voyait qu’elle était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des illusions.
« Vous voulez voir Talma ? » me dit-elle; « Vous êtes sans doute le jeune homme qu'il attend ? Voulez-vous bien me dire votre nom? » ajouta-t-elle en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon nom. « Entrez, Monsieur », me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui donnait sur le cabinet de Talma: « Mon ami », lui dit-elle d’une voix de caresse et de familiarité, « c'est ce jeune homme que tu as commandé de laisser entrer. » Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en présence de Talma.
1. Voici comment Lamartine raconta sa première entrevue, quelques heures après : « J'arrivai hier de la campagne où j'avais passé trois jours... IL était temps: Talma attendait. … J'ai été, comme je m’y attendais, très content de Talma ; le génie est bon et facile à traiter. Sans prendre de détours je lui ai écrit une lettre dans le bon style. [Peut-être est-ce cette seconde lettre qui est recopiée, où reconstituée dans le récit ci-dessus ?] — Cela l’a ému, il m’a répondu très joliment aussi en me donnant un rendez-vous : j'y suis allé. Il paraît qu’on lui avait beaucoup bourdonné de Saÿl aux oreilles. IL m’a beaucoup parlé de ma santé..., il m'a engagé à aller chez lui à la campagne, et nous sommes convenus de dimanche, s’il est en train, pour lire ensemble Saÿl.. J'attends donc après-demain avec tremblement. » (Lettre du 10 octobre 1818).
Talma était alors un homme assez massif, mais très noble dans sa force, de cinquante à soixante ans‘. Sa robe dechambre de basin blanc était nouée par un foulard lâche qui lui servait de ceinture. Son cou était nu et laissait se gonfler librement à l'œil ses muscles saillants et ses fortes veines, signes d’une charpente solide et d'une mâle énergie de structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà médaille : elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine, des joues un peu pendantes et un peu flasques d'une blancheur mate, des muscles au repos, comme les ressorts d'un instrument détendus.
L'ensemble de cette physionomie était imposant, l’expression simple et attirante. On sentait l'excellent cœur sous le merveilleux génie. 11 ne cherchait à produire aucun effet : il était las d’en produire sur la scène ; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me sentis à l'instant rassuré et pris au cœur par la bonhomie sincère et grandiose à la fois de cette figure.
Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très près du palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des marronniers en fleur, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre la cheminée et la fenêtre, et il s’assit en face de moi dans un fauteuil de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai timidement sur la table. Il l’ouvrit, le parcourut rapidement du doigt, et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.
« Lisez », me dit-il en me le rendant, « et, pour épargner « votre fatigue et notre temps, lisez seulement les scènes qui « sont de nature à me donner une idée nette du style et de « l'ouvrage. » J'ouvris le manuscrit et je lus.
Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix, de l'harmonie et de la pureté des vers. « On voit « que vous avez beaucoup lu Racine, peut-être trop », me dit-il à la fin de la scène. « Continuez. »
1. Né en 1763, Talma avait alors cinquante-cing ans. Il mourut en 1826,
Je lus pendant environ trois quarts d’heure, sans que sa vaste
tête, appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon inquiétude : je me repentais d’être venu chercher si loin une rude vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude, continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. A la fin, se levant de son siège et Savançant vers moi avec un sourire affectueux :
Jeune homme », me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
émue, « j'aurais voulu vous connaître il y à vingt ans, vous
auriez été mon poète; maintenant il est trop tard: vous venez au monde, et je men vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et bien conduite : il y a des scènes susceptibles de produire de grands effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir, je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d’art dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est votre famille? votre situation dansle monde? et à quoi vous destinez-vous? Parlez-moi comme à un père ; je me sens un véritable intérêt pour vous.
« — Je suis de province », lui répondis-je. « Ma famille est considérée dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma famille est riche, mais mon père ne l’est pas. Après avoir servi Louis XVI dansses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une petite terre, apanage d'un cadet de famille. I1 a beaucoup d'enfants; je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison militaire du roi: cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la campagne, où l'ennui et l’oisiveté me rongent, et où j'essaye d’évaporer en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père, quelque consolation au cœur -de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit trois ou quatre tragédies; vous venez d’en entendre
« une. Seriez-vous assez bon pour me tendre cette main et pour « m'aider à parvenir sur la scène? »
Il avait des larmes, en m'écoutant, dansses beaux yeux bleus. « Déjeunons », me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: Prends un siège, Cinna! Puis il essuya ses yeux d’un revers de main. « Vous m'attendrissez », me dit-il, «avec ces « images de père, de mère, de sœurs, plus encore qu'avec vos. « beaux vers bibliques. Soyons amis, » ajouta-t-il en souriant.
Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir, pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus gracieuse que le matin.
« Que veux-tu ? mon ami », dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux humides qu’il avaitété ému plus que d'habitude: « La « tragédie de monsieur est donc bien touchante », lui demanda- « t-elle avec hésitation, « puisqu'elle te fait pleurer ?
« — Oui, oui », répondit-il entre ses dents, « mais ce n'est « pas la tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux, c'est « ce jeune homme. Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéri- « don, dans mon cabinet. Monsieur veut bien se contenter de « mes œufs frais, de mon beurre et de mon chocolat. Nous « causerons plus à l'aise jusqu’à l'heure de Brunoy.
« — Eh bien ! on va te servir. Adieu! » dit-elle, « je sors « jusqu'à midi. » Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un long regard de curiosité et de bienveillance. 2
On apporta le déjeuner sur un guéridon, et tout en déjeunant lentement et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me disait: « La nature vous a donné le sen- « timent et l'harmonie des beaux vers; vous ferez ce que vous « voudrez faire. Mais, si vous vous destinez au théâtre, venez « souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de ce « temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à « moi; je le dépense délicieusement avec quelques amis; soyez « de ce nombre. Je serais fier que votre avenir, dont j'espère « bien, ait commencé dans mon jardin. N’y mettez point de « fausse discrétion; venez souvent, venez à toute heure: « Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et « je me sens meilleur quand je suis dans mes bois. »
Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer : « Voyez, « me dit-il, c’est très bien. Si nous étions au siècle de Louis XIV, « où la tragédie française, fille de la tragédie grecque et latine, « n’était qu'une sublime conversation, un dialogue des morts
« en action sur la scène, je n’hésiterais pas à vous jouer demain « et à vous garantir un grand applaudissement au théâtre; « mais entre Corneille, Racine et ce siècle-ci, il est né une au- « tre tragédie, d’un homme de génie moderne, antérieur à eux, « nommé Shakespeare... Connaissez-vous Shakespeare ?.. Eh « bien! ce Shakespeare a révolutionné la scène. Corneille est « l’héroïsme, Racine est la poésie, Shakespeare est le drame. « C’est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez « sérieusement devenir un grand poète théâtral, vous en êtes « le maître: mais ne faites plus de tragédie, faites le drame; « oubliez l’art français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. « Je n'ai pas eu d'autre maître et voilà pourquoi on m'aime. »
À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans la petite antichambre de Talma; la porte s’ouvrit avec fracas, et une femme toute tumultueuse et toute familière entra sansse faire annoncer dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très laide, avec quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues. Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme un diadème sur son front.
« Ah! c'est toi, Duchesnois’! » lui dit Talma d’une voix
1. Voici le récit, beaucoup plus simple, fait par Lamartine huit jours après cette entrevue. Il écrit, le 20 octobre 1818 :
« La bataille est en effet très perdue: elle n’a même pas été douteuse. Talma a été « dans l’enthousiasme des vers, du style, des beaux effets produits par la façon dont « la pièce est conçue. A mesure que j'allais, il s’agitait sur son fauteuil et disait : Il y « a une tragédie là-dedans ! C’est étonnant, je ne l’aurais jamais cru! — Il m'a dit, et « il a mieux fait, il a montré que le rôle de Saÿl le tentait violemment. Il m’a répété « vingt fois que c’étaient les plus beaux vers qu’on lui eût lus; que j'étais poète, et « peut-être le seul; que Moëse de M. de Chateaubriand était beau, que Saül était fort « au-dessus; mais, que dans l’un comme dans l’autre, il y avait des innovations qu'il « était certain que le comité ne passerait pas. Ce qui le choque surtout, c’est, comme « de raison, le plus beau, les scènes lyriques ; il n’a pas seulement osé les sentir par « peur du comité. 11 m’a prêché cinq heures de suite pour m'engager à lui refaire » Saül de telles, telles et telles façons, dont l'effet serait, de son propre aveu, de lui « ôter tout ce qu’il ya de grandiose et d’original, pour renforcer tout ce qu’il y a de « plat, de vulgaire et.de routinier. J’ai impitoyablement refusé. Je lui ai dit que s’il « voulait se borner aux critiques de détail sur les longueurs, les retranchements, les « indications plus prononcées de certaines intentions, la suppression même de la scène « lyrique, je la lui arrangerais pour être jouée, en la laissant à l'impression à peu près « telle qu’elle est; mais que, quant à démolir pour rebâtir du commun sur du beau, je « ne le ferais pas, je ne pourrais pas le faire. Cela a été convenu ainsi, et je m’en « vais donc lui arranger, ou plutôt lui déranger Saÿ], et le lui envoyer dans deux « mOIS, »
2. Mie Rafin, dite Duchesnois (1777-1835), surnommée l'actrice de Racine. — On aura remarqué déjà que, dans le récit de la correspondance, « la Duchesnois ne fait pas à
la fin une entrée drama‘ique pour maudire les Bourbons devant le. garde du corps rou-
gissant, » (J. DES CoGneTs, la Vie intérieure de Lamartine, p. XIX.)
creuse. « J'aurais dû le deviner à ton coup de sonnette: tu «entres comme un ouragan, et tu sors souvent comme une « pluie », ajouta-t-il en riant, en faisant allusion à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.
« — Ah! c’est que je suis révoltée, indignée, furieuse », répondit Mie Duchesnois,prenantunsiègeets’asseyantentreTalmaet moi.
Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu’elle avait contre les gentilshommes de la chambre, chargés de la discipline du Théâtre-Français, et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités et ces humiliations. « Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!» cria-t-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions et en menaces. « Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; « mais n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, « même au prix du sang !
« — Ah! Duchesnois », interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et humaine, « tu ne penses pas, tu ne penses « pas ce que tu dis là. Je connais ton cœur, il vaut mieux que « ton humeur. Tout ce qui coûte du sang coûte trop cher. « Tais-toi! D'ailleurs », dit-il en me montrant du doigt, « sais-tu « seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les opi- « nions et le cœur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le « culte des Bourbons par sa famille? »
En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était de respecter et de défendre.
Mie Duchesnois s’en aperçut. Son bon cœur prévalut à l'instant sur sa petite colère.
« Ah! Monsieur », me dit-elle, « je vous demande pardon si « je vous ai affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les « Bourbons, mais je ne veux la mort de personne. C’est que, « voyez-vous, je suis reine aussi, et je ne puis tolérer les humi- « liations dont on nous abreuve ! »
Après ces mots, elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée en entrant.
Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions m'inspirèrent de nouvelles pensées.
(Cours familier de Littérature, Entretien XIV, 1857.)
« Les Méditations. » (1820)
Tout à sa douleur et à ses souvenirs, Lamartine compose les pièces qu’il devait recueillir sous le titre de Méditations et qui allaient « révolutionner la poésie française » (ÉD. Ron).
Elles parurent, sans nom d'auteur, le 13 mars 1820, chez l'éditeur Nicolle. Elles comprenaient vingt-quatre poèmes et constituaient un petit volume de 116 pages. Le succès en fut éclatant et immédiat. « On attendait un Chateaubriand en vers depuis vingt ans. La veille des M éditations, iln'y avait rien ; le lendemain, il y avait quelque chose » (ÉM. FAGUET).
Voici comment, à quinze ans d'intervalle, Lamartine juge son œuvre :
PUISQUE ceci est une préface, il faudrait parler du livre et de moi : eh bien! je le ferai avec une sincérité entière. Le livre n’est point un livre : ce sont des feuilles détachées et tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie, et recueillies par la bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C’est le symbole vague et confus de mes sentiments et de mes idées, à mesure queles vicissitudes de l’existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir dans mon cœur ou les jetaient dans ma pensée : ces sentiments, ces idées ont varié avec ma vie même. Tantôt sereines et heureuses comme le matin du cœur, tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre, quelquefois rêveuses comme l'espérance, pieuses comme la foi, enflammées comme cet amour divin qui est l’âme cachée de toute la nature. Mais quelle qu’ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la nature dans mon âme, et par mon âme dans mes vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité dans toutes choses ; une vive évidence, une intuition plus ou moins éclatante de l'existence et de l’action de Dieu dans la création matérielle et dans l'humanité pensante : une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosophies, les religions, les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l'être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de Celui qui est ! Les religions sont la poésie de l’âme.
Ces poésies, auxquelles la soif ardente de cette époque a prêté souvent un prix, une saveur qu’elles n’avaient pas en ellesmêmes, sont bien loin de répondre à mes désirs et d'exprimer
ce que j'ai senti; elles sont très imparfaites, très négligées, très incomplètes, et je ne pense pas qu'elles vivent bien longtemps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue. Je ne me repens cependant pas de les avoir publiées ; elles ont été une note au moins de ce grand et magnifique concert d’intelligences que la terre exhale de siècle en siècle verssonauteur,quelesouffle du temps laisse flotter harmonieusement quelques jours sur l'humanité, et qu’il emporte ensuite où vont plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir modulé de mon âme en traversant cette vallée d’exil et de larmes, ma prière chantée au grand Être, et aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasme, de mon amitié ou de mon amour pour cé que j'ai vu, connu, admiré ou aimé de bon et de beau parmi les hommes ; un souvenir à toutes les vies dont j'ai vécu et que j'ai perdues !
(Les Destinées de la Poésie, 1834).
OM
Le Mariage de Lamartine.
ETOURNÉ à Aix en 1810, il y fait la connaissance d’une jeune Anglaise, miss Maria-Anna-Eliza Birch, unique orpheline d’un ancien colonel. Intel: ligente, artiste, lettrée, elle est fervente admiratrice de lord Byron. Lamartine lui lit ses vers, qu’elle apprend. Il se confie à miss Birch : celle-ci lui livre son âme. Le cœur dolent et las, Lamartine se laisse tenter par la perspective d’un honnête mariage. ;
De sérieux obstacles, provenant de la différence de fortune, de nationalité, de religion, s’élevèrent entre les deux familles et retardèrent longtemps les projets et la conclusion de l’union projetée par les deux jeunes gens. Au reste, Lamartine n’éprouva pas dès l’abord un sentiment très vif pour miss Birch. Ses premières lettres respirent une sincère affection plutôt qu’un amour passionné ; il écrit à la jeune fille :
JE N’AI PU vous voir sans vous aimer, et chaque jour comme chaque parole a contribué, depuis, à fortifer en moice penchant d’abord involontaire, mais que la raison et la volonté approuvent également aujourd’hui. Je ne puis me résoudre à m'éloigner sans vôus l’avoir au moins découvert ; je sais qu’il eût été plus convenable de commencer par en parler à d’autres qu'à vous, mais je sais aussi que, d’après la différence de religion et de patrie qui est entre nous, mes premières démarches auprès de madame votre mère auraient été probablement repoussées au premier abord, et, comme le bonheur de ma vie dépend du succès de ces démarches, il fallait que je m’assurasse auparavant de vos propres sentiments et que j’obtinsse de vousmême la permission de les entreprendre Nous aurons sans doute des deux côtés des obstacles d’égale force, mais aucun obstacle ne peut être aussi fort que le sentiment qui me guide ; ce sentiment, que j'ai connu une fois dans ma viel, n’a pu être arraché de mon cœur que par la perte de ce que j'aimais;
1..Son attachement pour MM Julie Charles, qu’il avait avoué à miss Birch.
depuis ce temps, j'ai vécu dans une parfaite indifférence ; mais je vous ai connue, j'ai trop apprécié en vous tant de qualités parfaites, tant de rapports entre nos goûts et nos sentiments, tant de perfections inconnues peut-être à vous-même, pour ne pas sentir que je serais le plus heureux des hommes d’obtenir votre main et d’unir mes jours et ma destinée à la vôtre. Ce sentiment intime, profond, raisonné, inébranlable m’aidera à triompher de tout, et quel que soit l'événement, il ne peut plus s’éteindre en moi.
Le 13 mars 1820 parurent les Méditations.
Quelques jours plus tard Lamartine, brusquement célèbre, recevait sa nomination d’attaché d’ambassade à Naples.
La mère de Marie-Anne se laissa fléchir et le mariage fut décidé.
Voici en quels termes, assez peu enthousiastes, Lamartine annonce la nouvelle à son ami de Virieu :
Aix, le 26 avril 1820.
… Jesuis noyé dans les affaires épineuses demon mariage, dont je désespère encore quelquefois, mais qui pourtant chemine toujours. Je te dirai le fin mot à toi seul : c'est par religion que je veux absolument me marier et que je m'y donne tant de peines. Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et, d’après ma doctrine, les humaines sont divines ; le temps s'écoule, les années se passent, la vie s’en va, profitons du reste ; donnons-nous un but fixe pour l’emploi de cette féconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c’est-à-direle désir de nous rendreagréables à Dieu, hors duquel rien n’est rien, ainsi que nous le voyons. Pour cela, enchâssons-nous dans l’ordre établi avant nous, tout autour de nous, appuyons-nous sur les soutiens qui ont servi à nos pères ; et, s’ils ne nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui nous conviennent spécialement, faisons-lui pour l’amour de lui le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l’âme et la vérité intérieure qu’il nous donnera à la juste dose que nous pouvons comporter ici-bas : e7go, marions-nous. Voilà la péroraison de mon oraison, et arrive ce qui plaira. Je te dis tout ce que je sais, fais-en ton profit, ou dis-moi mieux si tu sais mieux. Quant à moi, je finis là ce sermon impromptu que je ne songeais pas à te faire, mais que j'ai fait pour moi comme pour toi.
Miss Birch abjura secrètement le protestantisme; mais pour contenter sa mère une cérémonie religieuse eut lieu au temple de Genève. C'est de là,
trois semaines avant la célébration officielle, que Lamartine écrit enfin ces mots:
Genève, 20 mai 1820.
se J'aime décidément ma femme, à force de l’estimer et de l’admirer. Je suis content, absolument content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique.
Le mariage fut célébré dans la chapelle des ducs de Savoie, à Chambéry, le 20 juin 18201.
Une Lecture chez M®° Récamier.
Dans L'ÉTÉ de 1829°, une lecture du Moïse de M. de Chateaubriand devant un très petit auditoire fut annoncée chez M?e Récamier.
Le grand acteur classique Lafon *, du Théâtre-Français, homme d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble déclamation à ces vers encore inconnus du poète en prose.
On s'arrachaïit, depuis six semaines, les billets d'invitation À cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous les poètes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les journalistes sollicitaient. Leurs noms passaient au crible d’un scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On voulait être sûr qu'aucun profane où qu'aucun incrédule au génie du lieu ne se gliserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu des femmes.
1, Sur toute la période suivante : 1820-1830, années du mariage, séjour en Italie, composition des Nouvelles Méditations et des Harmonies poétiques, voir les notices et notes du volume PoÉste I, « Œuvres choisiés » (BIBLIOTHÈQUE Larousse.)
2. La dateest exacte. — Cf. Le Manuscrit de ma Mère, 13 juillet 1829 : « Grâce à mon fils, [mon voyage à Paris] a été une ivresse con‘inuelle.…. Alphonse y compte maintenant parmi les hommes les plus distingués de naissance et de talent! Mme Récamier m'a accueillie avec une grâce incompa able; j'ai assisté chez elle à une lecture de M. de Chateaubriand, il a lu une tragédie de Moïse ; Sa figure m'a plus frappée que ses vèrs ; il a l’air majestueux d’un roi entouré de sa ccur, J’aimmé fnieux l'air naturel et modeste de beaucoup d'hommes de grand nom et de grand talent qui étaient là, ou que j’ai vus dans mon enfance... »
3. Rapenouille, dit Lafon, avait débuté au Théâtre-Français le 8 mai 1800. Lamar-. tine se lia avec lui, et il séjourna à diverses reprises à Saint-Point avec sa fille.
Cf. H. pe LACRETELLE, Lamartine et ses amis.
Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma sœur; je ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à Mne Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur. De plus, je n'ai jamais aimé les conciliabules d invités; je suis un homme de plein air, l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est petite et fausse: le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je ne rendis donc pas même une visite à Mme Récamier, de peur que cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans l'isolement.
Mais Mme Récamier avait appris par Mme Sophie Gay, mère de l’illustre Delphine!, que j'étais à Paris avec ma mère. Bien qu’elle ne sortit plus de l’Abbaye-aux-Bois, elle monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui logeait chez moi dans un hôtel garni.
Ma mère céda sans peine aux instances de Me Récamier pour qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de Chateaubriand, le jour de la lecture de Moïse.
se
La soirée mémorable arriva. Ma mère, une de mes sœurs et moi, nous perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de l'Abbaye-aux-Bois. « Je crois, me dit tout bas ma mère, monter l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture d'Athalie ? N'allons-nous pas trouver là-haut Louis X1V, Mme de Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal, groupés autour de Racine, son manuscrit à la main? »
L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho de la vaste cour, réveillé pour la première fois par le bruit des équipages qui versa ent les nobles visiteurs, la demi-voix des entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d’une entrée d'église, tout cela justifiait l’hallucination de ma mère et de ma jeune sœur. Nous allions voir une Maïintenon plus belle et moins solennelle que la première, la Maintenon
1. Delphine Gay, née en 1804 et qui devint en 1831 Mme de Girardin, — J:amartine avait fait la connaissance des deux femmes à Terni, en 1826, alors qu'il était secrétaire d’ambassade à Florence,
caressante d'un roi de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence.
Nous entrames. Un officieux ami de la maîtresse de la maison fendit la foule de l'antichambre et aida ma mère et ma sœur émues à parvenir, au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux sièges du second salon. Mme Récamier leur avait réservé là des places de faveur auprès d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou bourdonnants.
M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de Corinne, par Gérard, se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluaït de loin. Ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un peu amer à mon aspect : on voyait qu'il voulait être obligeant, mais qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial.
Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention. sur ma mère, pour voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui défilaient lentement de l’antichambre dans le grand salon sous les yeux de M. de Chateaubriand.
Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.
Mne Récamier lui nommait à demi-voix cette élite du siècle.
Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.
Je ne sais pas s’il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n’y avait pas plus d'esprit.
La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d’'éclore sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison serait courte et qu’il fallait se hâter de fleurir.
Le salon compassé de Mme Récamier offrait un peu au regard la symétrie et la froideur d’une académie qui tiendrait séance dans un monastère. L'’arrangement et l'étiquette y classifaient trop les rangs. On voyait un trône dans un fauteuil; ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des courtisanslittéraires ou politiques se rangeaient
1. Corinne au cap Misène, peint par Gérard en 1818 pour le compte du prince Auguste de Prus.e qui donna ce tableau à Mm° Récamier (1819). Ilest aujourd’hui conservé au Musée de Lyon.
autour de ce trône, C'était une cour, mais un peu vieille cour : les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'Œil-de-bœuf de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de Corinne improvisant au cap Misène devant son amant Oswald ; scène romanesque de Me de Staël plus académique que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et son cœur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C’est l'heure et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du cœur; ce n’est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais Mme Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu’elle avait été l'amie de Mme de Staël, et qu’elle avait servi elle-même de modèle à la belle Corinne dans ce tableau.
Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli, M. de Chateaubriand. Cette place dissimulait derrière les paravents et les fauteuils dés femmes la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n’entrevoyait que le buste viril et la tête olympienne.
Cette tête attirait et pétrifait les yeux. Des cheveux soyeux et inspirés sous leur neige; un front plein et rebombé de sa plénitude; des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l’âge; un nez fin et presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de cour plus que de cœur; des joues ridées comme le: joues du Dante par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire : tel était l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau. Il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur.
% + * Mme Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans
une nouvelle arène par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s’agitait d’un groupe du salon à l’autre pour donner le mot d'ordre du jour à tous les conviés. Ce mot d'ordre était silence, attention, enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en particulier, écho complaisant chargé de reporter le lendemain à toute l’Europe un tonnerre d’applaudissements convenus et pas une critique.
C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté célèbre devenue sœur de charité d’une vanité vieillie et malade, et allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire auprès de toutes les plumes qui dispensent les renommées d’une soirée. Ne fût-ce que par reconnaissance d'être admis à ces lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisération pour ce grand indigent et pour cette tendre quêteuse, tout le monde fut fidèle au mot d'ordre, et l'écho du lendemain ne laissa rien percer des chuchotements de la veille.
La lecture commença. Lafon, à qui on n'avait pas communiqué à temps le manuscrit du Moïse, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses intonations. Il lut les premiers actes, mais il lut avec tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix...
M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses vers par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin, le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même. Malgré la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut plus saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par l’auteur lui-même, tombaient essoufflés dans l'oreille. On souffrait de ce que devait souffrir le poète luimême; on assistait à un supplice d’amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler qu'une torture physique; on détournait la tête, on baissait les yeux. M. de Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le manuscrit à l’acteur, qui acheva la lecture au bruit des applaudissements.
Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements: les mains battaient sans le cœur, on payait en complaisance pour Mme Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilège qu'on avait eu d'assister à cette demipublicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de Racine par l'écrivain du Génie du Christianisme. On peut la lire aujourd’hui dans les œuvres complètes; c'est une page qui ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec Mne Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de la soirée. On voulait un triomjhe, on n'avait eu qu'un cérémonial d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma sœur, exclusivement occupées de regarder la grande figure de l’auteur du Génie du Christianisme, sortirent ravies de cette soirée unique. Le sujet biblique de Moïse charmait leur naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination; le gracieux accueil de Mme Récamier touchait leur candeur : elles emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.
(Cours familier de Littérature, Entretien XLIX, XIV, XV, XXI à XXVI, 1860).
Mort de ma Mère.
(Décembre 1829).
Lamartine venait d’être élu à l’Académie. Il apprit à Paris, au début de décembre 1829, la mort de sa mère. Il se hâta de rentrer en Bourgogne,
Ma MÈRE m'attendait avec une impatience pleine de bonheur de jour en jour. Les alternatives d'espérance et de joie, les vives émotions qu'elle avait ressenties de mon élection à l’Académie et de ma nomination de ministre en Grèce avaient légèrement échauffé son sang. Le 27 novembre, après avoir entendu, selon son habitude quotidienne, la messe qui précède le lever du jour, elle se rendit directement de l’église à des baïns publics, servis par les Sœurs de la Charité de la ville, dans l’hospice qui porte leur nom. La sœur supérieure, qui la reçut et s’entretint un moment avec elle de choses pieuses pendant qu’on préparait son bain, raconte qu'elle causa avec la grâce du cœur et avec l’enjouement d’esprit qui caractérisaient sa douce humeur dans ses meilleurs jours. Le bain versé, elle y entra sans baigneuse, par suite de l’habitude qu’elle avait prise dans son chapitre, et qu’elle avait conservée depuis son mariage, de ne jamais employer personne à son service personnel, de se déshabiller et de s'habiller elle-même, d’allumer son feu, par réminiscence de l’humilité et de la pauvreté chrétiennes.
Elle était depuis quelques minutes dans le bain quand la supérieure, en passant dans le corridor sur lequel ouvraient les portes des cellules, entendit un cri, puis un gémissement étouffé sortir de la cellule. Elle s’y précipita ; la baignoire débordait d’une eau fumante sur le plancher, le cou de cygne par où coule l’eau chaude était ouvert et versait à grands flots l’eau bouillante sur la poitrine et sur les épaules nues de notre mère, le saisissement lui avait enlevé déjà le sentiment, Les bras de la supérieure et de la baigneuse l’enlevèrent demi-morte de cette cascade de feu. Il était évident qu’en voulant réchauffer son bain, elle avait ouvert le conduit d’eau chaude, et que le rejaillissement brûlant du liquide ayant frappé sa poitrine, sa main n'avait eu ni la force ni le temps de refermer le cou de cygne. La fraîcheur lui rendit la respiration et la connaissance. Elle embrassa la supérieure qui s'était brûlé elle-même les mains et les bras en la retirant de la baignoire. On la coucha sur un matelas de l’hospice, et quatre pauvres filles de ces incurables auxquelles depuis vingt ans elle avait si souvent porté le linge, les médicaments, la nourriture, la rapportèrent de l’hospice dans sa maison. Le bruit de cet événement s'était déjà répandu dans la ville. La foule matinale des servantes et des femmes pieuses sortant des églises la suivait en pleurant ou en adressant des vœux au Ciel jusqu’à sa porte. Un gémissement public sortait des rues où passait le brancard. On eût dit que la ville perdait sa mère comme nous la nôtre. Les médecins accoururent. L’accident ne parut pas mortel. La levée du premier appareil de ses blessures en révéla le soir toute la gravité. La fièvre la saisit avec le délire. Ce délire ou plutôt ce rêve fut doux et souriant comme son caractère. Elle en sortit de temps en temps pour rendre grâces aux femmes qui la servaient, et pour consoler, par des espérances prolongées, notre pauvre père atterré près de son lit d’un coup plus fort que sa résignation. Elle déroba à la douleur son âme presque tout entière, pour la donner jusqu’à la dernière heure à ceux qui l’aimaient et à Dieu qu’elle voyait déjà à travers sa foi. Elle voulut s’unir encore une fois à lui par le sacrement dans lequel sa foi trouvait si souvent la possession anticipée de la divinité par la créature et de la créature par la divinité. On eût dit que son beau visage, enflammé par l’ardeur de la conviction et béatifié par cette union mystique, illum nait l’ombre de son lit plus que les cierges que les enfants de l’hospice agenouillés élevaient dans leurs mains derrière ses rideaux. Un grand calme, un long silence, un doux sommeil, qui ravivèrent l'espoir, suivirent cette cérémonie des mourants ; fausse lueur ! elle ne se réveilla que pour expirer avec toute la lucidité de son
cœur et de sa raison. Celle qui assistait dans l’ombre de la nuit tombante à cette agonie, et qui cherchait à me suppléer par sa tendresse, m'a souvent depuis redit littéralement les paroles entrecoupées de rêves qu’elle prononça de sa plus douce voix jusqu’à l’aurore : « Mon mari..., mes enfants.…., Alphonse, Ma- « rianne, Cécile, Eugénie, Sophie, que Dieu les bénisse ! Pour- « quoi ne sont-ils pas tous là pour qu'il les bénisse par ma main! « Mon Alphonse ! Oh ! qu’il aura de chagrin de n’avoir pas été « près de moi à cette grande heure !.. Dites-lui, ah ! dites-lui « que je ne souffre plus !.. que je suis déjà comme dans un lieu « de paix et de délices, d’où je vois le ciel et toutes sortes de « bénédictions pour mes chers enfants sur la terre !... »
Puis retombant dans un sommeil qui semblait doux et qui était entrecoupé de sourires errants sur ses lèvres, elle n’en sortit que par quelques mots qu’on l’entendit balbutier vers la première aube.. « Oh ! que je suis heureuse ! Oh ! que je suis « heureuse ! Oh! que je suis heureuse ! Mon Dieu, vous ne « m'avez pas trompée ! je suis heureuse ! » Et elle remit avec ce mot son dernier soupir à son Dieu !
(Le Manuscrit de ma Mère, Epilogue).
Douleur et Poésie.
JE vENAiS de perdre ma mère. Ce fut la plus grande douleur de ma vie ; je me croyais à peine la force de survivre. Absent de la maison paternelle à l’é époque de l'accident qui abrégea ses jours, je revins en hâte auprès de son cercueil pour ensevelir ses chères dépouilles dans le cimetière de campagne du village que nous habitions dans notre enfance, et dont elle préférait le séjour de paix à tous les lieux de la terre. J'avais suivi à pied le cercueil porté à bras, par quatre paysans de nos amis, à travers les sentiers escarpés d’une chaîne de montagnes, creusés dans un océan de neige. La prostration de l’âme m'empêchait de sentir la fatigue et le froid d'un âpre hiver pendant ce lugubre convoi.
À midi, quand j'eus accompli ce funèbre devoir, et déposé avec le cercueil la meilleure partie de ma vie dans le caveau de: la chapelle de famille, entre l’église rustique et le jardin du chàteau de Saïnt-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l’hiver, et mille fois plus vide depuis que celle qui l’animait de son sourire dormait les premiers jours de son éternel sommeil.
Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir par les mêmes sentiers de la montagne, se reposaient et se réchauffaient à table, au feu de la cuisine, je m’enfermai seul dans une petite cellule voûtée qui servait autrefois d’archives au château. Cette cellule est située au dernier étage d'une tour d’où le regard domine le cimetière du village, l’église et le clocher. Brisé de lassitude et de désespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de son maître.
Étendu ventre à terre sur le carreau, je soutenais ma tête sur mes deux mains accoudées du côté de la fenêtre. Je pouvais voir ainsi tomber à flocons la neige qui recouvrait déjà le toit de la tombe et le cèdre pyramidal qui sert de cyprès à ce tombeau du Nord. Je voyais ainsi, à travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la cloche. Cette cloche présentait sa large gueule et sa lourde langue aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux nuages et se retirer d'horreur, après avoir crié, dans l’ombre des voûtes. Ses lentes vibrations se répercutaient si mécaniquement sur le tympan de ma tête brisée de douleur et d’insomnie, que mes pensées suivaient involontairement le branle de l’airain, et qu’elles prenaient insensiblement pour gémir et pour pleurer le rythme de cette sonnerie des morts. Aussi, après quelques volées, toute ma douleur chantait en moi, en me déchirant les sens et le cœur ; mais ce désespoir chantait véritablement, sur les deux ou trois notes de la cloche, l’hymne de deuil et de tendresse à ma mère absente à jamais de mes yeux!.
(Cours familier de Litiérature, 1858, Entretien XXVII, $ xx1v.)
1, Voir l'Hymne à la Douleur, dans le volume Poésie, I, p. 226.
EUNE encore, Lamartine fut préoccupé par la politique : toute sa corres-
pondance en témoigne.
Dès 1815, il rédigea et entreprit de faire éditer un opuscule qu’il se détermina ensuite à retirer et à « enfouir dans l’obscurité » parce que le sujet «en était extrêmement délicat et de nature à faire grand bruit, peut-être même un peu de scandale ». (Lettre à son oncle, 11 novembre 18151.)
Dès le 21 octobre 1826, il prétendait « avoir dans la tête plus de politique que de poésie 2 ».
Ce fut tout d’abord dans ses vers que Lamartine manifesta publiquement ses sentiments #. k
On connaît les événements de 1830 : les ordonnances de Charles X, restreignant la liberté de la presse et le droit électoral, furent suivies des « Trois glorieuses journées » qui amenèrent la chute de la branche aînée des Bourbons.
Lamartine apprit la nouvelle à Aix-les-Bains. Il écrit à de Virieu, le 29 juillet :
« Les journaux de ce matin m'ont apporté le Coup d'État. Il n’y a rien à dire maintenant : nos vaisseaux sont brûlés. Mais je ne trouve pas que cela ait été fait avec l'élévation, la dignité et l’ampleur, qu’une mesure désespérée comporte.
« Nous voilà lancés dans le domaine des faits et hors des conjectures rationnelles. Dieu et le roi nous en tirent ! Mon esprit est accablé de pensées d’avenir.… »
Démission de Lamartine.
Lamartine, diplomate et attaché d’ambassade, n’estima pas devoir continuer ses services au nouveau gouvernement. Il profita d’un séjour à Paris pour donner sa démission, le 19 septembre 1831, « après l’avoir longue-
1. Voir aussi Raphaël, chap. xovnr (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE), p. 135, uote 2.
2. Voir aussi les lettres du 16 mars 1829 et du 19 novembre 1830.
3- Par exemple dans : Le Chant du Sacre, Bonaparte, la Naissance du duc de Bordeaux, l'Ode au Peuple du 29 juillet, ete. Voir le volume Poésie, I.
ment négociée avec le Palais-Royal, pour ne pas manquer à la reconnaissance et à la connaissance ».
« J'écrivis une lettre courte, convenable, respectueuse, mais sans réplique,
« dans laquelle je remettais ma démission au nouveau roi... mais en le priant
« de ne pas me confondre avec ceux qui allaient faire la guerre à son gouver- “ nement. » (Mémoires politiques, V, XxXvur.)
Voici la minute de cette lettre, adressée au comte Molé, ministre des Affaires étrangères :
Monsieur le Comte,
DE NOBLES sentiments ont pu interdire à quelques personnes le serment que les circonstances leur demandent. Je respecte ces scrupules ; je ne les partage pas.
Convaincu qu’à défaut du pouvoir légitime, dont j'ai depuis longtemps déploré l’aveuglement, le pouvoir nécessaire, la patrie sous un autre nom, doit être le point de ralliement de tous les cœurs droits et de tous les esprits justes ; convaincu que les devoirs d'homme et de citoyen ne cessent pas pour nous le jour où un trône s'écroule, où une famille s’exile ; convaincu qu’il serait aussi absurde que coupable de se frapper à jamais d’incapacité civile et politique en refusant d’adhérer à un pouvoir nouveau qui surgit de la nécessité pour sauver la patrie du mal sans remède de l’anarchie, cette mort convulsive des nations, je suis prêt à prêter librement et volontairement le serment de fidélité au roi des Français et à accepter du prince et du pays tous les devoirs que ce serment impose aux jours du péril.
Mais d’un autre côté, monsieur le Comte, et par des motifs de convenance et de situation tout personnels, je vous prie de vouloir bien accepter ma démission des fonctions diplomatiques dont j'avais été chargé par le précédent gouvernement, et j'oserais vous prier de plus de vouloir bien mettre et ma démarche et mes expressions sous les yeux du roi, envers qui je professe non seulement les devoirs de tout Français, mais encore des sentiments de reconnaissance et de dévouement qui m'ont été imposés par ses bontés envers ma famille.
« Le roi a dit au conseil en lisant cette lettre : Voilà enfin une démission donnée d'üne manière honbrable, digne et délicate. Il l’a lue tout haut et m’a fait témoigner sa satisfaction » écrit Lamartine à de Virieu deux jours plus tard (21 septembre 1830).
Contre la Neutralité politique.
Montculot, 7 février 1831.
… TU PENSES que le monde social (je me borne là) est à une de ces époques critiques où tout se renouvelle pour s'améliorer : je suis précisément et de longtemps dans cette idée. Tu ajoutes que la société tend évidemment à la diffusion du pouvoir ou des institutions libres : je pense encore de même. Tu dis qu'il faut que la France et l’Europe acquiescent à ce mouvement de la fatalité ou de la Providence, sans quoi elles se briseraient cent fois en nouveaux débris : c’est encore mon opinion.
Mais à cela tu ajoutes que cependant toute révolution est infernale, diabolique, hideuse, et te fait horreur, et te persuades de plus en plus que rien ne peut s’opérer par elle : ici je trouve le défaut de la cuirasse, et je commence à ne plus comprendre. Si le renouvellement de la forme sociale est nécessaire ou inévitable, s’il est dans la raison des choses ou même seulement dans la nécessité des faits, comment ce renouvellement ne peut-il pas s’opérer ? comment toute révolution est-elle nécessairement mauvaise, fatale, diabolique ? comment tout ce qui a découlé de.son principe depuis quarante années ou depuis mille et mille ans (car tout siècle est révolutionnaire) est-il selon toi immoral, irréligieux, infâme, etc. ? Ton raisonnement pèche évidemment, faute d’une distinction. La révolution peut-être bonne, utile, féconde en résultats heureux et moraux pour l’humanité et la religion véritable, et cependant détestable dans quelques-unes de ses phases, dans ses agents, dans les masses ignorantes et féroces qu’elle soulève momentanément. Voilà la vérité sur les nôtres et sur beaucoup d’autres.
Certes, le christianisme fut une grande révolution, et une révolution féconde et divine, etcependant, si on la jugeait au point de vue où le paganisme expirant la jugeait, si on la jugeait par les guerres de Constantin et les férocités du moyen âge, si on comptait les mensonges et les horreurs dites ou commises en son nom, et les gouttes de sang innombrables répandues sur sa route à travers les siècles et les climats, onla jugerait comme tu juges ce qui se déroule dans l’époque moderne, on la jugerait à mon avis très mal. Si tu admets le principe ou le fait seulement, comment peux-tu nier ou exécrer toutes les conséquences ? On ne nous fera pas une humanité nouvelle pour opérer sous nos yeux avec la vertu des anges, il ne faut pas nous y
attendre. Les hommes et surtout les hommes agents ou victimes d'une révolution, seront toujours sous l'influence des plus féroces et des plus viles passions : c'est l'ère des passions mêmes que celle où il faut vivre quand on ébranle toutes les idées et toutes les habitudes admises pour faire place violemment à d’autres. C’est notre malheur d’être tombé en ce jour-là dans le monde ; mais cela ne doit pas fausser la justesse de nos idées, bien que cela froisse et souvent brise notre cœur. D'ici, et en gémissant sur le présent, je suis extrêmement loin de désespérer de l'avenir.
Oh ! que les Bourbons avaient un beau rôle : Oh ! que la Restauration bien comprise par eux était un beau rêve : Ils étaient la planche du vaisseau pour passer de la mer au rivage, le pont sur l’abîme pour descendre du passé à l’avenir. Ils ont préféré le faire sauter et nous précipiter avec eux : que la paix soit avec eux, avec leur erreur et leurs regrets ! Mais l’amertume est dans mon cœur quand je contemple où ils étaient et où ils pouvaient sans secousse guider la civilisation moderne. Elle prendra d’autres guides, il n’y a pas de doute ; elle ne peut pas revenir à ceux qui lui ont trois fois prouvé qu'ils étaient aveugles de naissance. Je le déplore, car je les aime comme les rois et les pères de nos pères, comme ceux à qui nos pensées et notre sang étaient dévoués depuis le berceau ; mais ma conviction douloureuse de leur faute irrémédiable envers nous, envers eux, envers l’avenir surtout, n’en est pas moins profonde pour en être pénible et amère.
Ohé! quelle tirade! — Maintenant au fait. Le fait est que, pensant comme je pense, jugeant le 27 juillet comme je le juge (suicide devant Dieu et les hommes), prévoyant ce que je prévois : une grande et belle lutte entre la raison et l'excès, entre la vertu et le crime, entre la civilisation progressive etla révolution opprimante, lutte où le drapeau de la dynastie éteinte ne sera pour rien ou du moins tout à fait hors de la question réelle, je m'afflige profondément, et dans toute la loyauté de ma conscience, de voir des hommes de force et de combat comme toi prêts à se ranger de côté et à affecter une neutralité qui sera la perte pour nous et pour eux.
La neutralité ! Réfléchis-y froidement (et toute réflexion doit être froide, parce que nulle vérité n’est passion), la neutralité en l’année 1830, quand le monde moral tout entier et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître ! La neutralité sous prétexte ou sous raison d’un goût ou d’un dégoût, d’un penchant ou d’une répu-
gnance à une couleur ou à un nom ! je te le dis net et cru, une telle neutralité est à mes yeux un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience.
Tout cela ne veut pas dire : jetons-nous dans le pouvoir du jour, prenons son’ or ou ses faveurs, déclarons-nous ses champions bénévoles. — Non, je ne le fais pas moi-même, je ne l’entends pas ainsi, l'honneur même n’y serait pas aujourd’hui. Mais cela veut dire : tous les intérêts du pays, du temps, de l'avenir, sont en jeu ; ils sont sous une couleur qui peut blesser l'habitude de nos regards; ils vont être attaqués, ils le sont tous les jours par la démence, le crime ou l’anarchie ; les abandonnerons-nous parce que la fortune ou la providence les ont placés dans des rangs qui ne sont pas les nôtres 8 Laisserons-nous piller et brûler et égorger le pays et l'Europe parce que nous aurions préféré un autre gardien sur le seuil ? Il n’y a pas deux réponses. La mienne est faite. J'ajoute, pour bien te montrer que je ne suis pas dans l'illusion, que notre intervention actuelle dans les grandes batailles sociales n’aura pas un effet bien apparent, que nous ne sauverons peut-être rien, pas même nous-mêmes, que nous aurons la colère d’un parti et le mépris affecté de l’autre. Peu importe ; si le devoir est là, et, selon moi, il y est écrit en caractères éternels, faisons ce qui est du devoir. Je crois aux lois morales, et, d’après les lois morales, il est de ma foi qu’un devoir accompli, bien qu’on n’en voie pas le résultat immédiat, bien que ce résultat même soit peut-être d’abord opposé à ce qu'on veut produire, amène cependant tôt ou tard un grand bien et une souveraine utilité. Je ne sais pas comment, non; mais Dieu le sait, et la force des choses le sait aussi. Et, par exemple, dès à présent, ne pouvons-nous pas entrevoir que la neutralité nous enlèvera toute force dans l’avenir à nous et aux nôtres ? ne pouvons-nous pas pressentir que la grande partie saine et active de la nation concevra mésestime, aigreur et juste rancune, contre des citoyens riches, capables et bons, qui la regarderont lutter en se désintéressant du combat et en anathématisant les deux drapeaux ? Penses-tu qu’une fois la lutte terminée, ils viendront nous offrir les fruits et le maniement de la victoire ou de la direction des destinées ? Cela ne peut être. Nous nous serions fait ilotes, et ilotes nous resterions 1.
z. Voir plus loin : Ze Devoir politique (1830), p. 228. — Lamartine exprimera le même sentiment un an plus tard. Il écrit de Milly le 13 mars 1832:
8. Ta lettre est remarquable pendant trois pages de haute, belle et large métaphysique sociale, quoique cependant cela soit un peu trop haut et un peu trop vague pour qu’un rayon de lumière bien concentré et bien arrêté s’en détache et éclaire les situations présentes, les seules avec lesquelles nous ayons à faire, Avec cette métaphy-
Basta cosi ! J'écrirais cent volumes in-folio contre la neutralité politique dans les temps de révolutions. Il y a toujours un parti meilleur ou moins mauvais que l’autre, et l’homme social, intéressé et obligé de soutenir l’ordre social, est dans l’obligation de faire son choix, ou il manque à la société et à lui-même. Tu me répondras peut-être : Mais mon choix est fait ! LA com-. mencerait entre nous la question de fait. Non, ce n’est pas choisir que de choisir l'impossible ; et d’ailleurs la part utile, désintéressée, que tu prendrais aujourd’hui dans le combat, ne compromettrait en rien la liberté de ton choix futur si les événements imprévoyables le rendaient possible encore. Être neutre, c’est abdiquer, c’est répudier tout le monde : mais choisir entre deux partis le moins mauvais, ce n’est pas s’interdire de revenir plus
tard au meilleur.
(Lettre à Aymon de Virieu.)
La Situation en 1831.
Au mois de juillet 1831, Lamartine enfin éligible! se présenta aux suffrages des électeurs de Bergues, et fut battu (Voir la Réponse à Némésis, dans le volume Poésres, t. Il, p. 5).
sique trop élevée, tu peux être à droite ou à gauche, agir ou ne pas agir à volonté : c’est du quiétisme politique. Or le temps n’est pas au quiétisme, et la destinée humaine et sociale de chaque individu travaillant en ce bas monde à son bien et à crlui de l’ensemble ne comporte pas devant Dieu le quiétisme, Les événements n'étant jamais neutres, l’homme n’a jamais le droit de l'être lui-même. Souviens-toi de cet axiome de politique rationnelle. Cependant c’est beau, juste et vrai ; les applications seules nous divisent, Je suis contre l’inertie, je suis pour que l’homme touche les faits et ne les nie pas. La politique n’est que faits, indépendauts ou dépendants de nous, comme tout l’univers physique et moral, C’est avec eux que nous avons à traiter. et il y a toujours un parti à en tirer. Le reste serait un périlleux et coupable égoïsme, et de plus une annulation continuelle de l’individualité de chacun, car qui est-ce qui aura jamais sous la main précisément les faits qu’il veut ou qu’il rêve ? Cela ne supporte pas à mon avis la discussion. En cela donc je diffère vigoureusement et totalement du sens de ta lettre,
J’en diffère plus encore au dernier paragraphe où tu dis que l’homme doit s’abstenir, car l’individu actuellement ne peut rien, et les masses seules peuvent, C’est exactement comme si tu disais que l’unité n’est rien au nombre ; et de quoi se compose, de quoi existe le nombre, si ce n’est d’unités ? et comment s’améliorera-t-il et se grandira-t-il si vous ne lui portez pas une à une toutes vos unités pensantes, morales, agissantes, lumineuses, etc. ? qui vous écoutera, si vous n'élevez pas la voix ? qui vous verra si vous vous cachez ? quis’appuiera sur vous si vous vous dérobez sous la main d’une nation chancelante et qui cherche lumière et appui ? Réfléchis à ceci, Cela n’est pas soutenable, devant la conscience et le sens droit, Encore une fois, c’est de la politique humaine et systématique, ce n’est pas de la morale et de la vertu.»
1, Il fallait alors être âgé d’au moins quarante ans.
Quelques semaines plus tard, en octobre, paraît sa première publication en prose, une brochure Sur la Politique rationnelle.
Daté de Saint-Point, le 25 septembre 1831, et présenté sous la forme d’une lettre à M. le Directeur de la Revue Européenne, cet essai constitue un manifeste des idées de l’auteur. « Toute sa vie politique, toute sa carrière parlementaire et oratoire y est contenue. » (EM. DESCHANEL.)
« Où sommes-nous ? » se demande Lamartine, quinze mois après la révolution de juillet.
Où sommes-nous ? — Non point à la fin des temps, non point au cataclysme suprême des sociétés humaines. Non! L'humanité est jeune, sa forme sociale est vieille et tombe en ruine ; chrysalide immortelle, elle sort laborieusement de son enveloppe primitive, pour revêtir sa robe civile, la forme de sa maturité. Voilà le vrai! Nous sommes à une des plus fortes époques que le genre humain ait à franchir pour avancer vers le but de sa destinée divine, à une époque de rénovation et de transformation sociale pareille peut-être à l’époque évangélique..
Où allons-nous ? — La réponse est tout entière dans le fait actuel: nous allons à une des plus sublimes haltes de l'humanité, à une organisation progressive de l’ordre social sur le principe de la liberté d’action et de l'égalité des droits.
Que faire donc ? — Ce mot vous semble hardi, il ne l’est pas. laissez le scepticisme. ; laissez le machiavélisme... ; laissez le préjugé et la routine. ; laissez le fatalisme... ! montez plus haut, et vous verrez plus loin, et la lumière de la vérité même éclairera pour vous cet horizon de ténèbres, de mensonges, d'illusions qu'on appelle la politique...
Quatre grandes époques dominent l’état social des générations écoulées.. : l’âge théocratique... ; l’âge tyrannique..., qui se lève avec les temps historiques et qui tombe devant le Christ avec la polygamie et l'esclavage, l’âge monarchique…., qui s'ouvre à Constantinople et se ferme aveclatombe de Louis XIV ou sur le rocher de Sainte-Hélène. nous touchons à l’époque du droit et de l’action de tous, époque toujours ascendante, la plus juste, la plus morale, la plus libre de toutes celles que le monde a parcourues jusqu'ici, parce qu'elle tend à élever l’humanité tout entière à la même dignité morale, à consacrer l'égalité politique et civile de tous les hommes, devant l'État, comme le Christ avait consacré leur égalité naturelle devant Dieu.
… L'œuvre de cette grande époque, œuvre longue, laborieuse, contestée, c’est d'appliquer la raison humaine, ou le Verbe divin, ou la vérité évangélique, à l’organisation politique des