La Révolution et l'Empire
3. Le droit dynastique des Bourbons, méconnu par la nation après la crise de 1830 ; et le droit nouveau de Louis-Philippe, contesté à la fois par les légitimistes et par les républicains. :Note de M. R. WALTZ.)
. : « + vertu est le principe de la démocratie ». (MonTESsQuIEU, de l'Esprit des Lois,
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verse pas avec un pouvoir hardi en tête de ses générations. Ainsi peut-être manque-t-il à la fois à cette époque deux choses sans lesquelles toute théorie tombe, toute espérance s’évanouit : un pays et un homme,
Faute d’un homme, d’un homme politique, d’un homme complet dans l'intelligence et la vertu, d’un homme résumé sublime et vivant d’un siècle, fort de sa force de sa conviction et de celle de son époque, Bonaparte de la parole, ayant l'instinct de la vie sociale et l’éclair de la tribune, comme le héros avait celui de la mort et du champ de bataille : palpitant de foi dans l'avenir, Christophe Colomb de la liberté, capable d’entrevoir l’autre monde politique, de nous convaincre de son existence, et de nous y conduire par la persuasion de son éloquence et la domination de son génie ; faute de cet homme, l’anarchie peut être là, vile, hideuse, rétrograde, démagogique, sanglante, mais impuissante et courte ; car l’anarchie même suppose de la force. Le crime à aussi son parti en France1, l’échafaud a aussi ses apôtres ; mais le crime ne peut jamais être un élément politique; le crime est la plus antisociale des choses humaines, puisque la société n’est et ne peut être que de la morale et de la vertu. Ce parti est hors la loi du pays et de la civilisation ; il est à la politique ce que les brigands sont à la société : ils tuent, mais ils ne comptent pas. La société n’a ni besoin ni appétit de sang ; elle n’a pas même à combattre, elle n’a rien à renverser devant elle : tout est nivelé sous ses pas. Cette admiration imitatrice pour les hommes et les œuvres de la Terreur n’est que du sophisme qui accompagne quelquefois le bourreau, comme il le précède toujours : c’est un arrière-goût du sang versé et bu dans notre époque de honte, que quelques insensés prennent encore pour de la soif, et qui n’est que le rêve du tigre.
Faute de vertu politique dans le pays, au premier tremblement du pouvoir, à la première bourrasque sur la mer tempétueuse de Ia liberté, une clameur générale s’élèvera : « Retournons en arrière, perdons plutôt tout l’espace déjà parcouru, plions les voiles, regagnons Le passé ! » Le port le plus précaire sera bon. Le premier qui prendra le chapeau étriqué et la redingote grise se croira un Bonaparte, sabrera la civilisation et la liberté des branches à la racine, et dira : « Mon peuple », jusqu’à ce qu'on er cherche un autre pour mieux parer la servitude. Ce peuple libre n'aime pas assez la liberté ; il croit toujours voir le temple de la gloire avec un héros sur le seuil, ouvert pour
1. Allusion aux émeutes révolutionnaires, fréquentes depuis l'avènement de Louis- Philippe. ;
le recueillir et le venger d’une nouvelle anarchie. Il se trompe, le héros n’est plus ; et la liberté est son seul asile.
Cherchons donc la vertu politique, cherchons-la pour nous et pour les autres, le temps se chargera de l'exercer ; cherchonsla où elle est, dans une conviction forte, dans une foi sincère à la destinée progressive de l’humanité, dans un religieux respect pour notre dignité d'homme, dans une contemplation sévère du but divin que Dieu a placé devant la société comme devant la vie individuelle : ce but, c’est lui-même, c’est le perfectionnement de l'individu et le perfectionnement de l'être générique, l'humanité, qui doit rapprocher de Dieu l’homme vertueux et la société elle-même...
(Sur la Politique rationnelle, x, Conclusion et Conjectures.)
Jr son enfance, affirme-t-il (voir plus bas), Lamartine rêvait de vi-
siter l'Orient. En 1818, il écrit à de Virieu : «Si je puis seulement amasser cent louis, j'irai en Grèce et à Jérusalem avec un bourdon et un sac et en mangeant du pain. » Il avait annoncé ce voyage comme prochain dès 1830, puisque Barthélemy, dans sa Némésis, lui conseillait déjà d’aller «en Palestine » solliciter les voix des « électeurs de Jéricho » ! (Voir Poésies, t. II, p. 5.) Enfin, à la dernière page de la Politique rationnelle, l'écrivain revenait sur l’imminence de son départ projeté :
« Adieu !.. Tandis que, inutile à mon pays, je vais chercher les vestiges « de l’histoire, les monuments de la régénération chrétienne et les reten- « tissements lointains de la poésie profane ou sacrée dans la poussière de « l'Égypte, sur les ruines de Palmyre ou sur le tombeau de David, puissiez- « vous ne pas assister à de nouvelles ruines et ne pas préparer à l’histoire « les pages funèbres d’un peuple qui porte encore en soides siècles de vie, de « prospérité et de gloire ! »
Lamartine partit de Marseille, le 1o juillet 1832, avec sa femme, sa fille, quelques amis et six domestiques, sur le brick de 250 tonneaux l’Aceste, affrété par lui. Par Malte (24 juillet), Nauplie (10 août) et la Grèce, il arriva le 6 septembre à Beyrouth, où il installa sa famille. I1 alla pendant quarante-cinq jours visiter les deux Galilées et la Palestine, et revint par la côte de Césarée, Tyr et Sidon, Au retour, il perdit — le 6 décembre — sa fille unique et adorée : Julia (voir Gethsémani, et l’Ode à M. Wap, dans les Poésies choisies, t. II, pp. 28 et 33).
Cruellement atteint dans ses plus chères affections, Lamartine rentra en France par Constantinople, les pays du Danube, la Bavière et les bords du Rhin. I1 faillit mourir lui-même en route, dans un village de Bulgarie.
Le récit de ce voyage parut en quatre volumes, le 6 avril 1835, sous le titre
SOUVENIRS, IMPRESSIONS, PENSÉES ET PAYSAGES, PENDANT UN VOYAGE EN ORIENT. 1832-1833.
Lamartine prétend dans sa préface qu’il publie telles quelles des notes hàtives, des impressions prises en cours de route. En réalité, il a remanié et retouché profondément les parties importantes, modifié certaines dates,
1. On trouvera les poèmes inspirés par divers incidents de ce voyage dans le volume: Poésies, t. Il, p. 20 et suivantes,
ajouté des épisodes fictifs et mis d'accord ses impressions avec les opinions qu’il se forma sous l'influence de doctrines nouvelles — en particulier celles de Lamennais — après son retour en Europe 1.
Lamartine à, du reste, contredit les affirmations de sa préface dans un écrit très postérieur (1863) :«. Je m’acheminaïi tristement vers la France... a J'y rentrai. J'écrivis en six semaines mon voyage, avant de me rendre à 4 Paris. — Je venais d’hériter de la belle terre de Montceau.… J'y passai «les mois d'automne (1834) qui nous séparaient de la convocation des « Chambres, dans la rédaction de mon Voyage en Orient et dans le vide que « la perte de ma fille avait creusé dans mon cœur. » (Mémoires politiques, V, xL.)
Motifs du Voyage en Orient.
Marseille, 20 mai 1832 ?.
MA MÈRE avait reçu de sa mère, au lit de mort, une belle Bible de Royaumont dans laquelle elle m’apprenaïit à lire quand j'étais petit enfant. Cette Bible avait des gravures de sujets sacrés à toutes les pages. C'était Sara, c'était Tobie et son ange, c'était Joseph ou Samuel, c'étaient surtout ces belles scènes patriarcales où la nature solennelle et primitive de l'Orient était mêlée à tous les actes de cette vie simple et merveilleuse des premiers hommes. Quand j'avais bien récité ma leçon et lu à peu près sans faute la demi-page de l’histoire sainte, ma mère découvrait la gravure, et, tenant le livre ouvert sur ses genoux, me la faisait contempler en me l’expliquant, pour ma récompense. Elle était douée par la nature d’une âme aussi pieuse que tendre, et de l’imagination la plus sensible et la plus colorée ; toutes ses pensées étaient sentiments, tous ses sentiments étaient images ; sa belle, noble et suave figure réfléchissait, dans sa physionomie rayonnante, tout ce qui brûlait dans son cœur, tout ce qui se peignaït dans sa pensée ; et le son argentin, affectueux, solennel et passionné de sa voix, ajoutait à tout ce qu’elle disait un accent de force, de charme et d'amour, qui retentit encore en ce moment dans mon oreille, hélas ! après six
1. Voir sur ce point Christian MarÉCHAL, le Véritable « Voyage en Orient » de Lamartine (Bloud, 191. | E :
2, Date inexacte, — La correspondance de Lamartine nous apprend qu’il devait quitter Mâcon le 28 mai. Il y fut retenu par une indisposition de sa fille et n’arriva à Marseille que - le 20 juin. — Voir, de plus, la note suivante.
ans de silenceï! La vue de ces gravures, les explications et les commentaires poétiques de ma mère, m'inspiraient dès la plus tendre enfance des goûts et des inclinations bibliques. De l’amour des choses au désir de voir les lieux où ces choses s'étaient passées, il n’y avait qu’un pas. Je brûlais donc, dès l’âge de huit ans, du désir d’aller visiter ces montagnes où Dieu descendait ; ces déserts où les anges venaient montrer à Agar la source cachée, pour ranimer son pauvre enfant banni et mourant de soif ; ces fleuves qui sortaient du Paradis terrestre ; ce ciel où l’on voyait descendre et monter les anges sur l’échelle de Jacob. Ce désir ne s'était jamais éteint en moi : je rêvais toujours, depuis, un voyage en Orient,comme un grand acte de ma vie intérieure: je construisais éternellement dans ma pensée une vaste et religieuse épopée dont ces beaux lieux seraient la scène principale ; il me semblait aussi que les doutes de l’esprit, que les perplexités religieuses devaient trouver là leur solution et leur apaisement. Enfin je devais y puiser des couleurs pour mon poème ; car la vie pour mon esprit fut toujours un grand poème, comme pour mon cœur elle fut de l’amour. Dieu, Amour et Poésie sont les trois mots que je voudrais seuls gravés sur ma pierre, si je mérite jamais une pierre.
Voilà la source de l’idée qui me chasse maintenant vers les rivages de l’Asie?,
Rencontre d'un Pirate grec.
M. Delaroïère, médecin et compagnon de voyage de Lamartine, publia en 1836 son journal de route. « Non seulement il ne met pas le même temps que Lamartine à parcourir les mêmes routes, —remarque M. Jean pEsCOGNETs, la Vie intérieure de Lamartine, p. 225 — mais encore il y rencontre beaucoup moins de choses et de gens pittoresques.
« M. Delaroïère, par exemple, n’a pas vu le terrible pirate qui, entre le cap Matapan et l’île de Cérigo, aurait menacé l’Alceste.
« On avait parlé de pirates dans les conversations de Malte. Le poète aura tremblé à la pensée des dangers auxquels sa femme et sa fille allaient se trouver exposées. Il se sera représenté sous les plus vives couleurs une scène d’abordage, et il n’a pas voulu priver le lecteur de cette belle image. »
1. La mère du poète était morte le 29 novembre 1829. «Six ans de silence» nous renvoient en 1835. Lamartine a donc rédigé cette page au moment où son Voyage allait être imprimé.