‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 20 sur 88 · Vorla pièce Adieu, dans le volume Pofsres, t, II, p · texte numérisé non relu

Vorla pièce Adieu, dans le volume Pofsres, t, II, p

6 août 1832, le soir.

Nous NAVIGUONS délicieusement par un vent favorable qui nous pousse entre le cap Matapan et l’île de Cérigo!.

Un pirate grec s'approche de nous pendant que la frégate est à quelques lieues en mer, à la poursuite d’un bâtiment suspect. Le brick grec n’est qu’à une encâblure de nous. Nous montons tous sur le pont : nous nous préparions au combat; nos canons sont chargés ; le pont est jonché de fusils et de pistolets. Le capitaine somme le commandant du brick grec de se retirer. Celui-ci, voyant vingt-cinq hommes bien armés sur notre pont, se décide à ne pas risquer l’abordage. Il s'éloigne, il revient une seconde fois, et touche presque à notre bâtiment. Nous allons faire feu. Il se retire et s'excuse encore, et reste pendant un quart d'heure à portée de pistolet. Il prétend qu'il est comme nous un bâtiment marchand rentrant dans l’Archipel. J'observe son équipage. Jamais je n’ai vu des figures où le crime, le meurtre et le pillage, fussent écrits en plus beaux caractères. On aperçoit quinze ou vingt bandits, les uns en costume albanais, les autres avec des lambeaux d’habits européens, assis, couchés, ou manœuvrant sur son bord. Tous sont armés de pistolets et de poignards dont les manches étincellent de ciselures d'argent. 11 y a du feu sur le pont, où deux femmes âgées font cuire du poisson. Une jeune fille de quinze à seize ans paraît de temps en temps parmi ces mégères : figure céleste, apparition angélique au milieu de ces figures infernales. Une des vieilles femmes la repousse plusieurs fois dans l’entrepont ; elle descend en pleurant. Une dispute s’élève apparemment à ce sujet entre quelques hommes de l'équipage : deux poignards sont tirés et brandis. Le capitaine, qui fume nonchalamment sa pipe, accoudé sur la barre, se jette entre les deux bandits, il en renverse un sur le pont : tout s’apaise ; la jeune Grecque remonte, elle essuie ses yeux avec les longues tresses de ses cheveux ; elle s’assied au pied du grand mât. Une des vieilles femmes est à genoux derrière elle, elle peigne les longs cheveux de la jeune fille. Le vent fraîchit. Le pirate grec met lecap sur Cérigo, et en un clin d’œil il se couvre de voiles et il n’est bientôt plus qu'un point blanc à l’horizon.

Nous mettons en panne pour attendre la frégate, qui tire un coup de canon pour nous avertir. En peu d’heures elle nous a rejoints. Le pirate grec qu'elle poursuivait lui a échappé. Il est entré dans une des anses inaccessibles de la côte, où ils se réfugient toujours en pareille rencontre.

Pen és D ue

r. Cérigo, l’ancienne Cythère, une des îles Ioniennes, au sud de la Morée, à 20 kilomètres du cap Malée,

L'Ermite du Cap Malia.

8 août 1832.

À L'EXTRÉMITÉ du cap San-Angelo ou Malia, qui s’avance beaucoup dans la mer, commence le passage étroit que les marins timides évitent en laissant l’île de Cérigo sur leur gauche, Ce cap est le cap des Tempêtes pour les matelots grecs. Les pirates seuls l’affrontent, parce qu'ils savent qu’on ne les Y suivra pas. Le vent tombe de ce cap avec tant de poids et de fougue sur la mer, qu'il lance souvent des pierres roulantes de la montagne jusque sur le pont des navires.

Sur la pente escarpée et inaccessible du rocher qui forme la dent du cap, dent aiguisée par les ouragans et par l’écume des flots, le hasard a suspendu trois rochers détachés du sommet, et arrêtés à mi-pente dans leur chute, Ils sont là comme un nid d'oiseaux de mer penché sur l’abîme écumant des mers. Un peu de terre rougeâtre, arrêtée aussi par ces trois rochers inégaux, y donne racine à cinq ou six figuiers rabougris qui pendent euxmêmes, avec leurs rameaux tortueux et leurslargesfeuillesgrises, sur le gouffre bruyant qui tournoie à leurs pieds. L’œil ne peut discerner aucun sentier, aucun escarpement praticable par où l’on puisse parvenir à ce petit tertre de végétation. Cependant on distingue une petite maison basse sous les figuiers, maison grise et sombre comme le roc qui lui sert de base, et avec lequel on la confond au premier regard. Au-dessus du toit plat de la maison s'élève une petite ogive vide, comme au-dessus de la porte des couvents d'Italie : une cloche y est suspendue ; à . droite, on voit des ruines antiques de fondation de briques

rouges, où trois arcades sont ouvertes ; elles conduisent à une petite terrasse qui s'étend devant la maison. Un aigle aurait craint de bâtir son aire dans un tel endroit, sans un tronc d'arbre sans un buisson pour s’abriter du vent qui rugit toujours, du bruit éternel de la mer qui se brise, de son écume qui lèche sans relâche le rocher poli, sous un ciel toujours brûlant. Eh bien! un homme a fait ce quel’oiseau même aurait à peine osé faire : il a choisi cet asile. Il vit là: nous l’aperçûmes; c’est un ermite. Nous doublions le cap de si près, que nous distinguions sa longue barbe blanche, son bâton, son chapelet, son capuchon de feutre brun, semblable à celui des matelots en hiver. Il se mit à genoux pendant que nous passions, le visage tourné vers la mer, comme s’il eût imploré le secours du ciel pour des étran-

gers inconnus dans ce périlleux passage. Le vent, qui s’échappe avec fureur des gorges de la Laconie aussitôt qu’on a doublé le rocher du cap, commençait à résonner dans nos voiles, à faire chanceler et tournoyer les deux bâtiments, et à couvrir la mer d’écume à perte de vue. Une nouvelle mer s’ouvrait devant nous. L’ermite monta, pour nous suivre plus loin des yeux, sur la crête d’un des trois rochers ; et nous le distinguâmes là, à genoux et immobile, tant que nous fûmes en vue du cap.

Qu'est-ce que cet homme ? Il lui faut une âme trois fois trempée, pour avoir choisi cet affreux séjour ; il faut un cœur et des sens avides de fortes et éternelles émotions, pour vivre dans ce nid de vautour, seul avec l’horizon sans bornes, les ouragans et les mugissements de la mer : son unique spectacle, c’est de temps en temps un navire qui passe, le craquement des mâts, le déchirement des voiles, le canon de détresse, les clameurs des matelots en perdition.

Ces trois figuiers, ce petit champ inaccessible, ce specta le de la lutte convulsive des éléments, ces impressions âpres, sévères, méditatives dans l’âme, c'était là un des rêves de mon enfance et de ma jeunesse. Par un instinct que la connaissance des hommes con rma plus tard, je n’ai jamais placé le bonheur que dans la solitude ; seulement alors j'y plaçais l'amour, j'y placerais maintenant l’amour, Dieu et la pensée : ce désert suspendu entre le ciel et la mer, ébranlé par le choc incessa 1t desairset des vagues, serait encore un des charmes de mon cœur. C’est l'attitude de l’oiseau des montagnes touchant enco e du pied la cime aiguë du rocher, et battant déjà des ailes pour s’élancer plus haut dans les régions de la lumière. Il n’y a aucun homme bien organisé qui ne devint, dans un pareil séjour, un saint ou un grand poète ; tous les deux peut-être. Mais quelle violente secousse de la vie n’a-t-il pas fallu pour me donner à moi-même de pareilles pensées et de pareils désirs ! et pour jeter là ces autres hommes que j'y vois ! Dieu le sait. Quoi qu’il en soit, ce ne peut être un homme vulgaire, que celui qui a senti la volupté et le besoin de se cramponner comme la liane pendante aux parois d’un pareil abîme et de s’y balancer pendant toute une vie au tumulte des éléments, à la terrible harmonie des tempêtes, seul avec son idée, devant la nature et devant Dieu.

Les Ruines du Parthénon.

18 août 1832.

IL NE MANQUE que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes : elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou sur les temples voisins. Quelques-unes, comme les grands chênes de la forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes ; d’autres ont glissé du haut du parapet qui cerne-l’Acropolis, et gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme dans une carrière les rognures des blocs que l’architecte a rejetées. Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles étendent sur le marbre : leurs brisures sont blanches comme l’ivoire travaillé d’hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux : de loin, on croirait voir l’écume de vag es énormes qui viennent se briser et blanchir sur un cap battu des mers. L’œil ne peut s’en arracher ; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint avec ce sentiment qu’on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou qui auraient encore le sentiment de la vie. C’est le plus sublime effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c’est la ruine de ce qu’ils firent jamais de plus beau.

Si on entre sous le péristyle ou sous les portiques, on peut se croire encore au moment où l’on achevait l'édifice ; les murs intérieurs sont tellement conservés, la face des marbres si luisante et si polie, les colonnes si droites, les parties conservées de l'édifice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains de l’ouvrier ; seulement, le ciel étincelant de lumière est le seul toit du Parthénon, et, à travers les déchirures des pans de muraille, l’œil plonge sur l’immense et volumineux horizon de l’Attique. Tout le sol alentour est jonché de fragments de sculpture ou de morceaux d’architecture qui semblent attendre la main qui doit les élever à leur place dans le monument qui les attend. Les pieds heurtent sans cesse contre les chefsd'œuvre du ciseau grec ; on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus curieux ; on se lasse enfin de cet inutile travail : tout n’est que chef-d'œuvre pulvérisé. — Les pas s’impriment dans une poussière de marbre; on finit par la regarder avec indifférence, et l’on reste insensible et muet, abîmé dans la contemplation de l’ensemble et dans les mille pensées qui

sortent de chacun de ces débris. Ces pensées sont de la nature même de la scène où on les respire; elles sont graves comme ces ruines des temps écoulés, comme ces témoins majestueux du néant de l’humanité ; mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos têtes, inondées d’une lumière harmonieuse et pure, élevées comme ce piédestal de l’Acropolis, qui semble planer au-dessus sur la terre ; résignées et religieuses comme ce monument élevé à une pensée divine que Dieu a laissé crouler devant lui pour faire place à de plus divines pensées.

Beyrouth et le Liban.

8 septembre 1832.

RIEN de plus délicieux que notre réveil après la première nuit passée dans notre maison. Nous avons fait apporter le déjeuner sur la plus large de nos terrasses, et nous avons reconnu de l'œil tous les environs.

La maison est à dix minutes de la ville. On y arrive par des sentiers ombragés d'immenses aloès qui laissent pendre leurs figues épineuses! sur la tête des passants. On longe quelques arches antiques et une immense tour carrée, bâtie par l’'émir des Druses, Fakardin 2. On se glisse ensuite entre les troncs de mâûriers, et l’on arrive à un groupe de maisons basses cachées dans les arbres et flanquées d’un bois de citronniers et d’orangers. Ces maisons sont irrégulières, et celle du milieu s'élève comme une tour carrée, et pyramide gracieusement sur les autres. Les toits de toutes ces maisonnettes communiquent au moyen de quelques degrés de bois et forment ainsi un ensemble assez commode pour des hôtes qui viennent de passer tant de jours sous l’entrepont d’un navire marchand.

À quelque cent pas de nous, la mer s’avance dans les terres : et vue d'ici, au-dessus des têtes vertes des citronniers et des aloës, elle ressemble à un beau lac intérieur, ou à un large fleuve dont on n’aperçoit qu’un tronçon. Quelques barques arabes y sont à l’ancre et se balancent mollement sur ses ondulations insensibles. Si nous montons sur la terrasse supérieure, ce beau lac se change en un immense golfe, clos d’un côté par le château

1. Lamartine appelle gloès, par erreur, le cactus ou figuier de Barbarie. 2. Les Druses : importante peuplade répandue dans le Liban et l’Antiliban; Fakhr-ed- Din ou Fakardin (1584-1635) fut un de leurs plus célèbres émirs.

mauresque de Bayruth, et de l’autre par les immenses murailles sombres de la chaîne de montagnes qui court vers Tripoli 1. Mais en face de nous l’horizon s'étend davantage : il commence Par courir sur une plaine de champs admirablement cultivés, jalonnés d’arbres qui cachent entièrement le sol, semés çà et là de maisons semblables à la nôtre, et qui élèvent leurs toits comme autant de voiles blanches sur un océan de verdure ; il se rétrécit ensuite entre une longue et gracieuse colline au sommet de laquelle un couvent grec montre ses murailles blanches et ses dômes bleus ; quelques cimes de pins parasols planent un peu plus haut, sur les dômes mêmes du couvent. La colline descend par gradins soutenus de murailles de pierre et portant des forêts d’oliviers et de mûriers. La mer vient baigner les derniers gradins, elle s’écarte ensuite, et une seconde plaine plus éloignée s’arrondit et se creuse pour laisser passer un fleuve? qui serpente longtemps parmi les bois de chênes verts et va se jeter dans le golfe, que ses eaux jaunissent sur les bords. Cette plaine ne se termine qu'aux flancs dorés des montagnes. Ces montagnes ne s'élèvent pas d’un seul jet ; elles commencent par d'énormes collines semblables à des blocs immenses, les uns arrondis, les autres presque carrés : un peu de végétation couvre les sommets de ces collines, et chacune d'elles porte ou un monastère ou un village qui réfléchit la lueur du soleil et attire les regards. Les pans des collines brillent comme de l'or ; ce sont des murailles de grès jaunâtre concassé par les tremblements de terre, et dont chaque parcelle réfléchit et darde la lumière. Au-dessus de ces premiers monticules, les degrés du Liban s’élargissent ; il y a des plateaux d’une ou deux lieuss ; plateaux inégaux, creusés, sillonnés, labourés de ravins, de lits profonds des torrents, de gorges obscures où le regard se perd. Après ces plateaux, les hautes montagnes recommencent à se dresser presque perpendiculairement ; cependant on voit les taches noires des cèdres et des sapins qui les garnissent, et quelques couvents inaccessibles, quelques villages inconnus qui semblent penchés sur leurs précipices. Au sommet le plus aigu de cette seconde chaîne, des arbres qui semblent gigantesques forment comme une chevelure rare sur un front chauve. On distingue d'ici leurs cimes inégales et dentelées, qui ressemblent à des créneaux sur la crête d’une citadelle.

Derrière ces secondes chaînes, le vrai Liban s'élève enfin ; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides ou adoucis, s'ils

1. Tripoli de Syrie, port et chef-lieu de district, à 65 kilomètres au nord de Beyrouth, 2. Le Nabr-Beyrouth, ou fleuve de Beyrouth. |

sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l'air, avec l'air même, dont ils semblent faire partie ; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées, qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament.

Si nos regards redescendent de ce sublime horizon des montagnes, ils pe trouvent partout à se poser que sur des gerbes majestueuses de palmiers plantés çà et là dans la campagne auprès des maisons des Arabes, sur les vertes ondulations des têtes de pins larix, semés par petits bouquets dans la plaine ou sur le revers des collines, sur les haies de nopal, ou d’autres plantes grasses, dont les lourdes feuilles retombent comme des décorations de pierre sur les petits murs à hauteur d’appui qui soutiennent les terrasses. Ces murs eux-mêmes sont tellement revêtus de lichens en fleur, de lierres terrestres, de vignes sauvages, de plantes bulbeuses à fleurs de toutes les nuances, à grappes de toutes les formes, qu’on ne peut distinguer les pierres dont ces murs sont bâtis : ce ne sont que des remparts de verdure et de fleurs.

Enfin, tout près de nous, là, sous nos yeux, deux ou trois maisons semblables aux nôtres, et à demi voilées par les dômes des orangers en fleur et en fruits, nous offrent ces scènes animées et pittoresques qui sont la vie de tout paysage. Des Arabes assis sur des nattes fument sur les toits des maisons. Quelques femmes se penchent aux fenêtres pour nous voir, et se cachent quand elles s’aperçoivent que nous les regardons. Sous notre terrasse même, deux familles arabes, pères, frères, femmes et enfants prennent leur repas à l’ombre d’un petit platane sur le seuil de leur maison ; et à quelques pas de là, sous un autre arbre, deux jeunes filles syriennes, d’une beauté incomparable, s’habillent en plein-air et couvrent leurs cheveux de fleurs blanches et rouges. ]1 y en a une dont les cheveux sont si longs et si touffus, qu'ils la couvrent entièrement, comme les rameaux d’un saule pleureur recouvrent le tronc de toutes parts ; on aperçoit seulement, quand elle secoue cette abondante crinière, son beau front et ses yeux rayonnants de gaieté naïve, qui percent un moment ce voile naturel. Elle semble jouir de notre admiration ; je lui jette une poignée de ghazis, petites pièces d’or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un brin de soie. Elle joint ses mains et les porte sur sa tête pour me remercier, et rentre dans la chambre basse pour les montrer à sa mère et à sa sœur.

Visite à lady Esther Stanhope.

Lady Esther Stanhope, nièce de M. Pitt, après la mort de son oncle, quitta l’Angleterre et parcourut l’Europel, Jeune, belle et riche, elle fut accueillie partout avec l’empressement et l’intérêt que son rang, sa fortune, son esprit et sa beauté devaient lui attirer ; mais elle se refusa constamment à unir son sort à celui de ses plus dignes admirateurs, et, après quelques années passées dans les principales capitales de l’Europe, elle s’embarqua avec une suite nombreuse pour Constantinople. On n’a jamais su le motif de cette expatriation : les uns l'ont attribué à la mort d’un jeune général anglais, tué à cette époque en Espagne, et que d’éternels regrets devaient conserver à jamais présent dans le cœur de lady Esther 2: les autres, à un simple goût d'aventures que le caractère entreprenant et courageux de cette jeune personne pouvait faire présumer en elle. Quoi qu'il en soit, elle partit; elle passa quelques années à Constantinople, et s’embarqua enfin pour la Syrie sur un bâtiment anglais qui portait aussi la plus grande partie de ses trésors et des valeurs immenses en bijoux et en présents de toute espèce.

La tempête assaillit le navire dans le golfe de Macri, sur la route de Caramanieë, en face de l'île de Rhodes : il échoua sur un écueil à quelques milles du rivage. Le vaisseau fut en peu d’instants brisé, et les trésors de lady Stanhope furent engloutis daus les flots ; elle-même échappa avec peine à la mort, et fut portée, sur un débris du bâtiment, à une petite île déserte où elle passa vingt-quatre heures sans aliments et sans secours. Enfin, des pêcheurs de Marmoriza, qui recherchaient les débris du naufrage, la découvrirent et la conduisirent à Rhodes, où elle se fit reconnaître du consul anglais. Ce déplorable événement n'attiédit pas sa résolution. Elle se rendit à Malte, de là en Angle-

1. Née le 12 mars 1776, lady Stanhope s'installa et devint toute puissante chez son oncle à partir du mois d’août 1803. À la mort de W. Pitt (1806), le gouvernement - anglais alloua à lady Esther une pension annuelle de 1200 livres. Elle ne quitta l’Angleterre que le 10 février 18ro.

2.4 Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s’expatrier, J'ai entendu dire « que c’était la mort du général Moore, tué à la bataille de La Corogne (16 janvier 1809)... « A l’époque [où je l’ai connue] lady Hester était une belle fille d’une vingtaine d’années, « grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les succès de toute espèce, pas mal coquette, « ayant le maintien fort décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne « passait pas pourtant les bornes de ce qu’on appelle del’originalité,» (Mémoires de Mne de Boigne, I, p. 185.)

3. Caramanie : région comprise entre la mer de Chypre et la chaîne du Taurus.

terre. Elle rassembla les débris de sa fortune ; elle vendit à fonds perdu une partie deses domaines; elle chargea un second navire de richesses et de présents pour les contrées qu'elle devait parcourir, et elle mit à la voile. Le voyage fut heureux, et elle débarqua à Latakié, l’ancienne Laodicée, sur la côte de Syrie, entre Tripoli et Alexandrette. Elle s'établit dans les environs, apprit l'arabe, s’entoura de toutes les personnes qui pouvaient lui faciliter des rapports avec les différentes populations arabes, druses, maronites du pays, et se prépara, comme je le faisais alors moimême, à des voyages de découverte dans les parties les moins accessibles de l'Arabie, de la Mésopotamie et du désert.

Quand elle fut bien familiarisée avec la langue, le costume, les mœurs et les usages du pays, elle organisa une nombreuse caravane, chargea des chameaux de riches présents pour les Arabes, et parcourut toutes les parties de la Syrie. Elle séjourna à Jérusalem, à Damas, à Alep, à Homs, à Balbek et à Palmyre : ce fut dans cette dernière station que les nombreuses tribus d’Arabes errants qui lui avaient facilité l’accès de ces ruines, réunis autour de sa tente au nombre de quarante ou cinquante mille, et charmés de sa beauté, de sa grâce et de sa magnificence, la proclamèrent reine de Palmyre, et lui délivrèrent des firmans par lesquels il était convenu que tout Européen protégé par elle pourrait venir en toute sûreté visiter le désert et les ruines de Balbek et de Palmyre, pourvu qu'il s’engageât à payer un tribut de mille piastres. Ce traité existe encore, et serait fidèlement exécuté par les Arabes, si on leur donnait des preuves positives de la protection de lady Stanhope.

A son retour de Palmyre, elle faillit cependant être enlevée par une tribu nombreuse d’autres Arabes, ennemis de ceux de Palmyre. Elle fut avertie à temps par un des siens, et dut son salut et celui de sa caravane à une marche forcée de nuit et à la vitesse de ses chevaux, qui franchirent un espace incroyable dans le désert en vingt-quatre heures. Elle revint à Damas, où elle résida quelques mois sous la protection du pacha turc, à qui la Porte l'avait vivement recommandée.

Après une vie errante dans toutes les contrées de l'Orient, lady Esther Stanhope se fixa enfin dans une solitude presque inaccess'blel, sur une des montagnes du Liban, voisine de Saïde, l'antique Sidon. Le pacha de Saint-Jean-d’Acre, Abdalla- Pacha, qui avait pour elle un grand respect et un dévouement absolu, lui concéda les restes d’un couvent et le village de Dgioun, peuplé par les Druses. Elle y bâtit plusieurs maisons,

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