À environ treize kilomètres de Saïde
entourées d’un mur d’enceinte semblable à nos fortifications du moyen âge : elle y créa artificiëllement un jardin charmant à la mode des Turcs: jardins de fleurs et de fruits, berceaux de vignes, kiosques enrichis de sculptures et de peintures arabesques ; eaux courantes dans des rigoles de marbre, jets d’eau au milieu des pavés des kiosques ; voûtes d’orangers, de fi guiers et de citronniers, Là, lady Stanhope vécut plusieurs années dans un luxe tout à fait oriental, entourée d’un grand nombre de drogmans européens ou arabes, d’une suitenombreuse de femmes, d’esclaves noires, et dans des rapports d’amitiés et même de politique soutenus avec la Porte, avec Abdalla-Pacha, avec l’émir Beschir, souverain du Liban, et surtout avec les cheiks arabes des déserts de Syrie et de Bagdad.
Bientôt sa fortune, considérable encore, diminua par le dérangement de ses affaires, qui souffraient par son absence : et elle se trouva réduite à trente ou quarante mille francs de rente, qui suffisent encore dans ce pays-là au train que lady Stanhope est obligée de conserver. Cependant les personnes qui l'avaient accompagnée d'Europe moururent ou s’éloignèrent ; l'amitié des Arabes, qu’il faut entretenir sans cesse par des présents et des prestiges, s’attiédit : les rapports devinrent moins fréquents, et lady Esther tomba dans le complet isolement où je la trouvai moi-même 1, Mais c’est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie, toute la constance de résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir sur ses pas : elle ne donna pas un regret au monde et au passé ; elle ne fléchit pas sous l’abandon, sous l’infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli des vivants, elle demeura seule où elle est encore, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe, sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses et de quelques enfants esclaves noirs, et d’un certain nombre de paysans arabes Pour soigner son jardin, ses chevaux et veiller à sa sûreté personnelle. On croit généralement dans le pays, et mes rapports avec elle me fondent moi-même à croire qu’elle trouve la force surnaturelle de son âme et de sa résolution non seulement dans son caractère, mais encore dans des idées religieuses exaltées, où l’illuminisme d'Europe se trouve confondu avec quelques
1. Pourtant, en 1834, Ibrahim Pacha sollicita de lady Stanhope uné promesse de neutralité politique au moment où ilse préparait à envahir la Syrie. « Admirez l’exactitude de M. de Lamartine! écrit lady Esther. J'avais chez moi soixante-quinze fugitifs [échappés d’Acre], à l’époque où il me fit visite, mais je les lui dissimulai; car son sentiment est tout entier dans sa plume et non pas dans son cœur. » (Lettre écrite en 1837 {?) à la baronne de Fériat.)
croyances orientales, et surtout avec les merveilles de l’astrologie.
“Quoi qu’il en soit, lady Stanhope est un grand nom en Orient et un grand étonnement pour l’Europe. Me trouvant si près d’elle je désirais la voir : sa pensée de solitude et de méditation avait tant de sympathie apparente avec mes propres pensées, que j'étais bien aise de vérifier en quoi nous nous touchions peutêtre. Mais rien n’est plus difficile pour un Européen que d’être admis auprès d'elle; elle se refuse à toute communication avec les voyageurs anglais, avec les femmes, avec les membres même de sa famille. Je n’avais donc que d’espoir de lui être présenté, et je n'avais aucune lettre d'introduction. Sachant néanmoins qu’elle conservait quelques rapports éloignés avec les Arabes de la Palestine et de la Mésopotamie, et qu’une recommandation de sa main auprès de ces tribus pourrait m'être d’une extrême utilité pour mes courses futures 1, je pris le parti de lui envoyer un Arabe porteur de cette lettre :