MILADY
« Voyageur comme vous, étranger comme vous dans l’Orient, n’y venant chercher comme vous que le spectacle de sa nature, de ses ruines et des œuvres de Dieu, je viens d'arriver en Syrie avec ma famille. Je compterais au nombre des jours les plus intéressants de mon voyage celui où j'aurais connu une femme qui est elle-même une des merveilles de cet Orient que je viens visiter.
« Si vous voulez bien me recevoir, faites-moi dire le jourqui vous conviendra, et faites-moi savoir si je dois aller seul, ou si je puis mener quelques-uns des amis qui m'accompagnent, et qui n’attacheraient pas moins de prix que moi-même à l’honneur de vous être présentés.
« Que cette demande, Milady, ne contraigne en rien votre politesse à m’accorder ce qui répugnerait à vos habitudes de retraite absolue. Je comprends trop bien moi-même le prix de la liberté et le charme de la solitude, pour ne pas comprendre votre refus et pour ne pas le respecter. Agréez, etc. »
Je n’attendis pas longtemps la réponse : le 30°, à trois heures
1. « Je lui remis [à Lamartine] une lettre pour Abou-Gosh. Mais quand il se mit à parler de lui-même et à expliquer qu'il était un grand homme, Abou-Gosh lui dit que c’était en mon honneur, et non pour lui, qu'il lui témoignait tant de déférence. » (Memoirs of the lady Stanhope, publiés par le D' M*** [Meryon], 3 vol. Londres, 1845; vol. I, p. 301.)
2, 30 septembre 1832. — Le manuscrit primitif porte le 13, qui est sans doute Ja date véritable, (Voir Chr. MARÉCHAL, ouvrage cité, p. 185.)
Do bai
de l'après-midi, l’écuyer de lady Stanhope, qui est en même temps son médecin1, arriva chez moi avec l’ordre de m'accompagner à Dgioun, résidence de cette femme extraordinaire. Nous partimes à quatre heures. J'étais accompagné du docteur Léonardi?, deM. de Parseval, d’un domestique et d’un guide: nous étions tous à cheval. Je traversai, à une demi-heure de Bayruth, un bois de sapins magnifiques plantés originairement par l'émir Fakardin sur un promontoire élevé, dont la vue s'étend à droite sur la mer orageuse de Syrie; et à gauche surla magnifique vallée du Liban : point de vue admirable, où les richesses de la végétation de l'Occident, la vigne, le figuier, le mûrier, le peuplier pyramidal, s'unissent à quelques colonnes élevées de palmiers de l'Orient, dont le vent jetait comme un panache les larges feuilles sur le fond bleu du firmament. A quelques pas de là, on entre dans une espèce de désert de sable rouge accumulé en vagues énormes et mobiles comme celles de l'Océan. C'était une soirée de forte brise, et le vent les sillonnaït, les ridait, les cannelait, commeil ride et faitfrémir les ondes de la mer. Ce spectacle était nouveau et triste comme une apparition du vrai et vaste désert que je devais bientôt parcourir. Nulle trace d'hommes ou d’animaux ne subsistait dans cette arène ondoyante; nous n’étions guidés que par le mugissement des flots d’un côté, et par les cimes transparentes des sommets du Liban de l’autre. Nous retrouvâmes bientôt une espèce de chemin ou de sentier semé d'énormes blocs de pierres angulaires. Ce chemin, qui suit la mer jusqu’en Égypte, nous conduisit jusqu’à une maison ruinée, débris d’une vieille tour fortifiée, où nous passâmes les heures sombres de la nuit, couchés sur une natte de joncs et enveloppés dans nos manteaux. Dès que la lune fut levée, nous remontâmes à cheval. C'était une de ces nuits où le ciel est éclatant d’étoiles, où la sérénité la plus parfaite semble régner dans ces profondeurs éthérées que nous contemplons de si bas, mais où la nature autour de nous semble gémir et se torturer dans de sinistres convulsions. L’aspect désolé de la côte ajoutait depuis quelques lieues à cette pénible impression. Nous avions laissé derrière nous, avec le crépuscule, les belles pentes ombragées, les verdoyantes vallées du Liban. D'’âpres collines, semées de haut en bas de pierres noires, blanches et grises, débris des tremblements de terre, s'élevaient tout près de nous; à notre gauche et à notre droite, la
x. C'était un Turc nommé Lunardi. « M. de Lamartine le désigne sous les titres erronés d’écuyer et de docteur. Lunardi semble s’être fait passer pour un médecin. Cette prétention n'est pas rare en Turquie, » (Mémoires sur lady Stanhope, vol. I, p. 228.)