‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 23 sur 88 · Il s'agit toujours de Lunardi · texte numérisé non relu

Il s'agit toujours de Lunardi

mer, soulevée depuis le matin par une sourde tempête, déroulait ses vagues lourdes et menaçantes, que nous voyions venir de loin, à l’ombre qu'elles jetaient devant elles, qui frappaient ensuite vers le rivage, en jetant chacune son coup de tonnerre, et qui prolongeaient enfin leur large et bouillante écume jusque sur la lisière de sable humide où nous cheminions, inondant à chaque pas les pieds de nos chevaux et menaçant de nous entraîner nous-mêmes. Une lune aussi brillante qu’un soleil d’hiver répandait assez de rayons sur la mer pour nous en découvrir la fureur, et pas assez de clarté sur notre route pour rassurer l’œil sur les périls du chemin. Bientôt la lueur d’un incendie se fondit sur la cime des montagnes du Liban avec les brumes blanches ou sombres du matin, et répandit sur toute cette scène une teinte fausse et blafarde, qui n’est ni le jour ni la nuit, qui n’est ni l'éclat de l’un ni la sérénité de l’autre ; heure pénible à l’œil et à la pensée, lutte de deux principes contraires dont la nature offre quelquetois l’image affligeante, et que le plus souvent on retrouve dans son propre cœur. À sept heures du matin, par un soleil déjà dévorant, nous quittions Saïde, l’antique Sidon, qui s’avance sur les flots comme un glorieux souvenir d’une domination passée, et nous gravissions des collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s’élevant insensiblement d'étage en étage, nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous en découvrait un plus élevé qu’il fallait tourner ou gravir encore ; les montagnes s’enchaînaient aux montagnes, comme les anneaux d’une chaîne pressée, ne laissant entre elles que des ravins profonds sans eau, blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres. Ces montagnes sont complètement dépouillées de végétation et de terre. Ce sont des squelettes de collines que les eaux et les vents ont rongés depuis des siècles. Ce n’était pas là que je m'attendais à trouver la demeure d’une femme qui avait visité le monde et qui avait eu tout l’univers à choisir. Enfin, du haut d’un de ces rochers, mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde, plus large, bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses, mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée, comme la base d’une large tour, la montagne de Dgioun prenaït naissance et s’arrondissait en bancs de rochers circulaires qui, s’amincissant en s’approchant de leurs cimes, formaient enfin une esplanade de quelque centaines de toises de largeur, et se couronnaient d’une belle, gracieuse et verte végétation. Un mur blanc, flanqué d’un kiosque à l’un de ses angles, entourait cette masse de verdure. C'était là le séjour de lady Esther. Nous l’atteignîmes à midi. La maison n’est pas ce qu’on appelle ainsi en Europe, cé n’est

ts PREMIER VOYAGE EN ORIENT — 135

pas même ce qu'on nomme maison en Orient : c'est un assemblage confus et bizarre de dix ou douze petites maisonnettes, ne contenant chacune qu'une ou deux chambres au rez-de-chaussée, sans fenêtres, et séparées les unes des autres par de petites cours ou petits jardins, assemblage tout à fait pareil à l’aspect de ces pauvres couvents qu’on rencontre en Italie ou en Espagne sur les hautes montagnes, et appartenant à des ordres mendiants1. Selon son habitude, lady Stanhope n'était pas visible avant trois ou quatre heures après midi. On nous conduisit chacun dans une espèce de cellule étroite, sans jour et sans meubles. On nous servit à déjeuner, et nous nous jetâmes sur un divan, en attendant le réveil de l’hôtesse invisible du romantique séjour.

Je dormais ; à trois heures, on vint frapper à ma porte et m’annoncer qu’elle m’attendait. Je traversai une cour, un jardin, un kiosque à jour, à tenture de jasmin, puis deux ou trois corridors sombres, et je fus introduit par un petit enfant nègre, de six ou huit ans, dans le cabinet de lady Esther. Une si profonde obscurité y régnait, que je pus à peine distinguer les traits nobles, graves, doux et majestueux de la figure blanche qui, en costume oriental, se leva du divan, et s’avança en me tendant la main. Lady Esther paraît avoir cinquante ans? ; elle a de ces traits que les années ne peuvent altérer : la fraîcheur, la douleur, la grâce, s’en vont avec la jeunesse ; mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes, dans la dignité, dans la majesté, dans la pensée d’un visage d'homme ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe pas. Telle est celle de lady Stanhope. Elle avait sur la tête un turban blanc, sur le front une bandelette de laine couleur de pourpre et retombant de chaque côté de la tête jusque sur les épaules. Un long châle de cachemire jaune, une immense robe turque de soie blanche à manches flottantes, enveloppaient toute sa personne dans des plis simples et majestueux : et l’on apercevait seulement, dans l’ouverture que laissait cette première tunique sur sa poitrine, une seconde robe d’étoffe de Perse à mille fleurs qui montait jusqu’au cou et s’y nouait par une agrafe de perles. Des bottines turques de maroquin jaune brodé en soie complétaient ce beau costume oriental,

1. « Sa maison se composait d’une multitude de chambres disposées autour d’une cour « carrée, comme dans un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odoritérantes. « Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intérieur, » : (Dx MARCELLUS, Souvenirs de l'Orient.) 2, Née en 1776, ellé avait donc cinquante-six ans à l’époque où Lamartine la vit, Elle mourut le 23 juin 1830.

qu’elle portait avec la liberté et la grâce d’une personne qui n’en a pas porté d’autres depuis sa jeunesse 1. :

« Vous êtes venu de bien loin pour voir une ermite, me ditelle ; soyez le bienvenu. Je reçois peu d'étrangers, un ou deux à peine par année ; mais votre lettre m’a plu, et j'ai désiré connaître une personne qui aimait, comme moi, Dieu, la nature et la solitude. Quelque chose, d’ailleurs, me disait que nos étoiles étaient amies et que nous nous conviendrions mutuellement. Je vois avec plaisir que mon pressentiment ne m'a pas trompée, et vos traits que je vois maintenant, et le seul bruit de vos pas, pendant que vous traversiez le corridor, m'en ont assez appris sur vous pour que je ne me repente pas d’avoir voulu vous voir. Asseyons-nous et causons, nous sommes déjà amis?.

— Comment, lui dis-je, Milady, honorez-vous si vite du nom d’ami un homme dont le nom et la vie vous sont complètement inconnus ? Vous ignorez qui je suis.

— C'est vrai, reprit-elle ; je ne sais ni ce que vous êtes selon le monde, ni ce que vous avez fait pendant que vous avez vécu parmi les hommes ; mais je sais déjà ce que vous êtes devant Dieu, Ne me prenez point pour une folle, comme le monde me nomme souvent ; mais je ne puis résister au besoin de vous parler à cœur ouvert. Il est une science, perdue aujourd’hui dans votre Europe, science qui est née en Orient, qui n’y ajamais péri, qui y vit encore. Je la possède. Je lis dans les astres 4. Nous sommes tous enfants de quelqu'un de ces feux célestes, qui présidèrent à notre naissance, et dont l'influence heureuse ou

1. Cf. « Lady Stanhope portait un manteau de drap jaune foncé ; une tunique rayée, « de couleur violette et blanche descendait jusqu’à ses pieds ; de longues manches ouvertes « laissaient apercevoir la blancheur de ses bras; des babouches de cuir jaune s’élevaient « jusqu’à la moitié de ses jambes ; un cachemire blanc couvrait entièrement sa tête, et un « mouchoir peint de mille couleurs, ainsi qu’on les fabrique à Smyrne, entouraitson visage: « les deux bouts de ce mouchoir tombaient sur $es épaules. »

(DE MARCELLUS, Ouvrage cité.)

2. Le chevalier Henri Guys, consul de France à Beyrouth, ayant prêté à lady Stanhope le Voyage en Orient de Lamartine, celle-ci lui écrit, en lui renvoyant l’ouviage, le 3 juillet 1836 : « La moitié de ce que dit l’auteur est faux. » (Memoirs.…., vol. I, p. 368.) — Cf. également : « Avez-vous lu son Voyage en Orient? Je n’en puis juger que par le chapitre qui me concerne et dont, je vous l’assure, une moitié est inventée et l’autre inexacte. Certains passages m'ont mise en colère; d’autres m'ont fait rire de bon cœur, car ils montrent de quelle façon comique les voyageurs interprètent à leur avantage des paroles ayant une portée toute différente. » (Lady Stanhope au Prince de PücKkLer MusxaAu (en mars 1838), Briefe eines Verstorbenen, Berlin, 1846.)

3. Le manuscrit ajoute : « et ce que vous pouvez faire un jour pour sa gloire et pour le « bonheur de vos semblables », (Ch. MARÉCHAL, ouvrage cité, p. 186.)

4, « Un peu juive, un peu musulmane, païenne par moments, chrétienne par hasard, et athée au besoin…, lady Stanhope pratiquait l'astrologie, la nécromancie et la démonologie. » (E. ForGUES, Originaux et Beaux Esprits (1860).

maligne est écrite dans nos yeux, sur nos fronts, dans nos traits, dans les délinéaments de notre main, dans la forme de notre pied, dans notre geste, dans notre démarche. Je ne vous vois que depuis quelques minutes ; eh bien, je vous connais comme si j'avais vécu un siècle avec vous. Voulez-vous que je vous révèle à vous-même ? voulez-vous que je vous prédise votre destinée ?

— Gardez-vous-en bien, Milady ! lui répondis-je en souriant. Je ne nie pas ce que j'ignore ; je n'affirmerai pas que dans la nature visible et invisible, où tout se tient, où tout s’enchaîne, des êtres d’un ordre inférieur, comme l’homme, ne soient pas sous l’influence d’êtres supérieurs, comme les astres ou les anges; mais je n’ai pas besoin de leur révélation pour me connaître moimême : corruption, infirmité et misère ! Et quant aux secrets de ma destinée future, je croirais profaner la Divinité qui me les cache, si je les demandais à la créature. En fait d’avenir, je ne crois qu’à Dieu, à la liberté et à la vertu.

— N'importe, me dit-elle, croyez ce qu’il vous plaira. Quant à moi, je vois évidemment que vous êtes né sous l'influence de trois étoiles heureuses, puissantes et bonnes, qui vous ont doué de qualités analogues et qui vous conduisent à un but que je pourrais, si vous vouliez, vous indiquer dès aujourd’hui. C’est Dieu qui vous amène ici pour éclairer votre âme ; vous êtes de ces hommes de désir et de bonne volonté dont il a besoin, comme d'instruments, pour les œuvres merveilleuses qu’il va bientôt accomplir parmi les hommes. Croyez-vous le règne du Messie arrivé ?

— Je suis né chrétien ! lui dis-je ; c’est vous répondre.

— Chrétien! reprit-elle avec un léger signe d'humeur ; moi aussi, je suis chrétienne ; mais celui que vous appelez le Christ n’a-t-il pas dit: « Je vous parle encore par paraboles, mais celui « qui viendra après moi vous parlera en esprit et en vérité? » Eh bien, c’est celui-là que nous attendons ! Voilà le Messie qui n’est pas venu encore, et qui n’est pas loin; que nous verrons de nos yeux, et pour la venue de qui tout se prépare dans le monde ! Que répondrez-vous ? et comment pourrezvous nier ou rétorquer les paroles mêmes de votre Évangile que je viens de vous citer ? Quels sont vos motifs pour croire au Christi ?

r. Cf. : « Je ne suis pas anglicane, je ne suis pas musulmane non plus, quoique je cite par- « fois le Koran. Je ne sais pas comment se nomme mon culte ; maïs j'adore Dieu, maître « du monde, qui me récompense si je fais le bien, et me punira si je fais le mal, » « A force de bienfaits versés sur mes semblables, je veux mériter les bienfaits de ce Dieu « seul et tout-puissant, dont mon âme tout entière reconnaît l’existence, » (DE MARCELLUS, ouvrage cité.)

— Permettez-moi, repris-je, Milady, de ne pas entrer avec vous dans une semblable discussion; je n’y entre pas avec moimême. Il y a deux lumières pour l’homme : l’une qui éclaire l'esprit, qui est sujette à la discussion, au doute, et qui souvent ne conduit qu’à l'erreur et à l’égarement ; l’autre qui éclaire le cœur et qui ne trompe jamais, car elle est à la fois évidence et conviction ; et pour nous autres, misérables mortels, la vérité n’est qu’une conviction. Dieu seul possède la vérité autrement et comme vérité; nous ne la possédons que comme foi. Je crois au Christ, parce qu'il a apporté à la terre la doctrine la plus sainte, la plus féconde et la plus divine qui ait jamais rayonné sur l’intelligence humaine. Une doctrine si céleste ne peut être le fruit de la déception et du mensonge. Le Christ l’a dit comme le dit la raison. Les doctrines se connaissent à leur morale, comme l'arbre se connaît à ses fruits ; les fruits du christianisme, je parle de ses fruits à venir plus encore que de ses fruits déjà cueillis et corrompus, sont infinis, parfaits et divins : donc la doctrine elle-même est divine ; donc l’auteur est un verbe divin, comme il se nommait lui-même. Voilà pourquoi je suis chrétien, voilà toute ma controverse religieuse avec moi-même ; avec les autres je n’en ai point : on ne prouve à l’homme que ce qu’il croit déjàt.

— Mais enfin, reprit-elle, trouvez-vous donc le monde social, politique et religieux bien ordonné, et ne sentez-vous pas ce que tout le monde sent, le besoin, la nécessité d’un révélateur, d’un rédempteur, du Messie que nous attendons, et que nous voyons déjà dans nos désirs ?

— Oh ! pour cela, lui dis-je, c’est une autre question. Nul plus que moi ne souffre et ne gémit du gémissement universel de la nature, des hommes et des sociétés. Nul ne confesse plus haut les énormes abus sociaux, politiques et religieux. Nul ne désire et n’espère davantage un réparateur à ces maux intolérables de l'humanité. Nul n’est plusconvaincu que ce réparateur

1. Le manuscrit ajoute : « Une fois cette conviction entrée dans mon cœur, je soumets ma conviction de détail à ceux que le Christ a faits héritiers de sa doctrine, à ceux à qui il a dit : Je serai avec vous jusqu’à la consommation des siècles ; et je crois cette humiliation volontaire de notre intelligence individuelle un sacrifice d’aussi bonne odeur à Dieu qu’une pratique ntile à la paix et à la résignation de votre pensée ici-bas. » (Chr. MARÉCHAL, op. cit. p. 187.) — Cf. les Mémoires sur lady Stanhope :

« Toutes les sectes, dit-elle, ont prédit la venue d’un Sauveur ou Messie, Cet événe- + ment doit être précédé par la ruine de presque tous lesroyaumesdela chrétienté. L'œuvre « est déjà commencée ; nous pouvons compter sur son achèvement prochain. Le monde « n’est-iltpas en état de révolution ? Des rois n'ont-ils pas été chassés de leurs trônes ? + Des centaines et des milliers de malheureux viendront à moi pour implorer protection «et refuge. J'aurai à me plonger dans le sang jusque-là, fit-elle en montrant sa cein-

ture; mais c’est la volonté de Dieu, et je n’aurai point peur !.. »

ne peut être que divin! Si vous appelez cela attendre un Messie, je l’attends comme vous, et plus que vous je soupire après sa prochaine apparition ; comme vous, et plus que vous, je vois dans les croyances ébranlées de l’homme, dans le tumulte de ses idées, dans le vide de son cœur, dans la dépravation de son état social, dans les tremblements répétés de ses institutions politiques, tous les symptômes d’un bouleversement et par conséquent d’un renouvellement prochain et imminent. Je crois que Dieu se montre toujours au moment précis où tout ce qui est humain est insuffisant, où l’homme confesse qu’il ne peut rien pour lui-même. Le monde en est là. Je crois donc à un Messie voisin de notre époque ; mais dans ce Messie je ne vois point le Christ, qui n’a rien de plus à nous donner en sagesse, en vertu et en vérité ; je vois celui que le Christ a annoncé devoir venir après lui : cet esprit saint toujours agissant, toujours assistant l’homme, toujours lui révélant, selon les temps et les besoins, ce qu’il doit faire et savoir. Que cet esprit divin s’incarne dans un homme ou dans une doctrine, dans un fait ou dans une idée, peu importe, c’est toujours lui ; homme ou doctrine, fait ou idée, je crois en lui, j'espère en lui et je l’attends, et plus que vous, Milady, je l’invoque ! Vous voyez donc que nous pouvons nous entendre et que nos étoiles ne sont pas si divergentes que cette conversation a pu vous le faire penser. »

Elle sourit ; ses yeux, quelquefois voilés d’un peu d'humeur pendant que je lui confessais mon rationalisme chrétien, s’éclairèrent d’une tendresse de regard et d’une lumière presque surnaturelle. « Croyez ce que vous voudrez, me dit-elle, vous n’en êtes pas moins un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie, et qui ont une grande part à accomplir dans l’œuvre qui se prépare?. Bientôt vous retournerez en Europe ; l'Europe est finie, la France seule a une grande mission à accomplir encore: vous y participerez, je ne sais pas encore comment; mais je puis vous le dire ce soir, si vous le désirez, quand j'aurai consulté vos étoiles. Je ne sais pas encore le nom de toutes, j'en vois plus de trois maintenant ; j'en distingue quatre, peut-être cinq, et qui sait ? plus éncore. L’une d'elles est certainement Mercure, qui donne la clarté et la couleur à l'intelligence et à la parole; vous devez être poète : cela se lit dans vos yeux et dans la par-

1, Le manuscrit porte : « Pendant que je lui confessais mon hwmble christianismen. (Chr. MARÉCHAL, op. cit. p. 187.)

2. 8 … M. de Lamartine parla religion. Je lui dis : « N’est-il pas écrit dans le Nouveau Testament : Quelqu’un doit venir après moi, qui sera plus grand que moi. » Cet être, quel est-il ? — Il bredouilla, hésita, mais fut incapable de répondre.» (Mémoires sur lady Stanhope.) ‘

tie supérieure de votre figure ; plus bas, vous êtes sous l'empire d’astres tout différents, presque opposés : il y a une influence d'énergie et d’action ; il y a du soleil aussi, dit-elle tout à coup, dans la pose de votre tête et dans la manière dont vous la rejetez sur votre épaule gauche. Remerciez Dieu : il y a peu d’hommes qui soient nés sous plus d’une étoile, peu dont l'étoile soit heureuse, moins encore dont l'étoile, même favorable, ne soit contre-balancée par l'influence maligne d’une étoile opposée. Vous, au contraire, vous en avez plusieurs, et toutes sont en harmonie pour vous servir, et toutes s’entr’aident en votre faveur!, Quel est votre nom ? »

Je le lui dis.

« Je ne l'avais jamais entendu ! reprit-elle avec l'accent de la vérité?.

— Voilà, Milady, ce que c’est que la gloire. J’ai composé quelques vers dans ma vie, qui ont fait répéter un million de fois mon nom par tous les échos littéraires de l’Europe ; mais cet écho est trop faible pour traverser votre mer et vos montagnes, et ici je suis un homme tout nouveau, un homme complètement inconnu, un nom jamais prononcé ! Je n’en suis que plus flatté de la bienveillance que vous me prodiguez : je ne la dois qu’à vous et à moi.

— Oui, me dit-elle, poète ou non, je vous aime et j'espère en vous ; nous nous reverrons, soyez-en certain! Vous retournerez dans l’Occident, mais vous ne tarderez pas beaucoup à revenir en Orient : c’est votre patrie.

— C'est du moins, lui dis-je, la patrie de mon imaginatior

1. Lamartine raconte ailleurs qu’en 1817, à Moulins, une bohémienne, ayant examiné sa main, lui dit que trois étoiles veillaient du ciel sur lui : 4 Soit que ces trois étoiles représentent trois personnes qui vous aiment, qui vous ont aimé, qui vous aimeront et qui ne cesseront de veiller sur votre destinée du sein de Dieu où elles seront appelées avant vous; soit que ces trois étoiles veuillent dire seulement trois facultés diverses dont vous serez doué par Celui qui les distribue si parcimonieusement aux enfants des hommes, telles que poésie, politique, action peut-être, et qui vous protégeront contre les dangers que vous aurez à courir dans votre vie : je les vois, comme je vois là-haut les trois étoiles de cette constellation et dans le cours de votre existence, qui vous est inconnue comme à moi, toutes les fois que les événements, en se déroulant, vous feront reconnaître l'influence de quelque principe supérieur mettant la main dans votre destinée, adorez une de ces étoiles et pensez à moi. {Mémoires politiques, II, vrr-vr.)

Dans le Cours familier de Littérature, Entretien X, 1857, t. 11, p. 304, Lamartine rapporte une autre prophétie que le prince de Talleyrand lui aurait faite à Londres en 1831 : « … Je me connais en hommes, je vois plus loin que ma vue : vous aurez un grand rôle dans les « événements qui succéderont à ceci. Formez vous à la grande éloquence d’Athènes et « de Rome... J’ai vu le Mirabeau d’avant ; tâchez d’être celui d’après. »

2. Lamartine n’avait-il donc pas signé sa demande d’audience ? — Il se contredira plus tard : « Elle ouvrit sa porte pour moi parce qu’elle avait entendu mon nom de poète dans le monde... » {Cours familier de Littérature, Entretien LXXVIII 1862.)

— Ne riez pas, reprit-elle, c'est votrepatrie véritable, c’est la patrie de vos pères. J’en suis sûre maintenant ; regardez votre pied. — Je n’y vois, lui dis-je, que la poussière de vos sentiers qui le couvre, et dont je rougirais dans un salon de la vieille Europe. — Non!; ce n’est pas cela, reprit-elle : regardez votre pied, »

Je n’y avais pas encore pris garde moi-même.

« Voyez : le cou-de-pied est très élevé, et il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l’eau passe sans vous mouiller. C’est le pied de l’Arabe, c’est le pied de l’Orient ; vous êtes un fils de ces climats?, et nous approchons du jour où chacun rentrera dans la terre de ses pères. Nous nous reverrons. » ?

1. Non. Nous rétablissons la leçon du manuscrit ; le texte imprimé : Rien n'offre guère de sens.

2. La bohémienne de Moulins avait de même assuré à Lamartine qu’il était Sarrasin d’origine. Il en était persuadé : «Il n’y avait pas bien des années que le vrai nom de mes ancêtres était Allamartine, et la tradition les faisait sortir d’un grand village du Mâ-

‘ connais, colonie exclusivement arabe jusqu’à nos jours, et dont aucune mésalliance ne

mélait le sang arabe au sang gaulois. Le caractère sarrasin de cette race conservée dans cette oasis, la taille haute et mince, l’œil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée, le talon détaché, les doigts mordant la terre ; les doigts de la main maigres, allongés et cependant fortement noués par les muscles des jointures, conservaient à toute la famille ces marques de noblesse essentiellement arabes, que des regards sarrasins exercés à la chiromancie ne pouvaient manquer de reconnaître. » (Mémoires politiques, 11, vir.)

3, Cf.: « Presque aussitôt après être entré, M. de Lamartine me dit qu'il se flattait que je n’entendais pas son n m pour la première fois, et me demanda si j'avais lu ses œuvres. La vérité m'obligea de lui répondre que non; à quoi j’ajoutai que je prenais un médiocre intérêt à la littérature européenne. Il parut extrêmement surpris, et m'informa alors qu’il était un poète fort célèbre dans le monde. Ma foi, lui dis-je, je l’eusse deviné à première vue, car j'observe en vous certaines caractéristiques du génie poétique. Je crois que vous avez du sang arabe dans les veines; et tous les Arabes naissent poètes! — Comment avez-vous vu cela? demanda-t-il précipitamment. — À votre aspect général et surtout, ajoutai-je en souriant, à votre pied d’une si jolie forme et à son cou arqué. » Je parlai de la sorte parce que j'avais remarqué, tandis qu'il était assis en face de moi, qu’il allongeait l’une de ses jambes pour l’admirer complaisamment. « De même, poursuivis-je, qu’à l’éclat de vos yeux, à la forme de vos paupières, qui doivent vous permettre de voir aussi bien, les yeux mi-clos, que d’autres le font les yeux ouverts. — Voilà qui est singulier! s’écria-t-il, voilà qui est des plus singuliers, Madame. Il faut que vous sachiez que pendant les Croisades, cent cinquante Arabes de Gaza furent ramenés captifs en France: ils s’établirent dans ma province et y construisirent deux villages, avec le château que j'habite. Parmi ces prisonniers, il y avait plusieurs personnages de marque et l’on m'a toujours laissé entendre que leur sang était mêlé au mien. Avez-vous également remarqué que j'ai l'habitude de pencher la tête sur l'épaule? Ce détail a-t-il également une valeur orientale ?1

— Oh! répondis-je, tout est clair maintenant... Je pourrais vous dire exactement à quelle tribu ces prisonniers appartenaient... » Il me pressa de lui donner d’autres détails, mais je pris grand soin de n’en rien faire, car ils eussent été fort peu flatteurs pour l’excessive vanité qui (fatalement d’après sa constellation) était le trait dominant de son caractère.

- Mon explication, strictement exacte, tenait compte non point de guerriers fameux, mais d’une tribu de chameliers qui, depuis des siècles, habitent les environs de Gaza.…,

Un esclave noir entra alors, et, se couchant devant elle, le front sur le tapis et les mains sur la tête, lui dit quelques mots en arabe. « Allez, me dit-elle, vous êtes servi ; dînez vite, et revenez bientôt : je vais m'occuper de vous, et voir plus clair dans la confusion de mes idées sur votre personne et votre avenir. Moi, je ne mange jamais avec personne : je vis trop sobrement : du pain, des fruits, à l'heure où le besoin se fait sentir, me suffisent ; je ne dois pas mettre un hôte à mon régime. »

Je fus conduit sous un berceau de jasmin et de laurier-rose, à la porte de ses jardins. Le couvert était mis pour M. de Parseval et pour moi : nous dînâmes très vite ; mais elle n’attendit même pas que nous fussions hors de table, et elle envoya Léonardi me dire qu’elle m'’attendait. J'y couru; je la trouvai fumant une longue pipe orientale; elle m’en fit apporter une. J'étais déjà accoutumé à voir fumer les femmesles plusélégantes et les plus belles de l'Orient ; je ne trouvais plus rien de choquant dans cette attitude gracieuse et nonchalante, ni dans cette fumée odorante s’échappant en légères colonnes des lèvres d’une belle femme, et interrompant la conversation sans la refroidir. Nous causâmes longtemps ainsi, et toujours sur le sujet favori, sur le thème unique et mystérieux de cette femme extraordinaire, magicienne moderne, rappelant tout à fait les magiciennes fameuses de l'antiquité ! Circé des déserts1, I1 me parut que les doctrines religieuses de lady Esther étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s’est condamnée à vivre : mystérieuse comme les Druses?, dont seule peut-être au monde elle connaît le secret mystique ; résignée comme le musulman et fataliste comme lui ; avec le juif, attendant le Messie ; et, avec le chrétien, professant l’adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d’une imagination teinte d'Orient et échauffée par la solitude et par la méditation, quelques révélations peut-êtredes astrologues arabes, et vous aurez l’idée de ce composé sublime et bizarre qu'ilest plus commode d'appeler folie que d'analyser et de comprendre.

Non, cette femme n’est point folle. La folie, qui s'écrit en

C'est d'eux que M. de Lamartine peut tenir ces particularités, car ils ont en général de beaux pieds, au cou-de-pied élevé, sont appréciés comme poètes et conteurs d’histoires, et ont toujours la tête penchée et les yeux mi-clos, habitude contractée à regarder la tête de leurs chameaux et qui est devenue pour eux une seconde nature. » (Entretien de lady Stanhope avec le prince de PückLer-MuskAU. op. cit.

1, Le manuscrit primitif ajoute : « Sibylle d'Andor dont la grotte est voisine de son séjour, » (Cf. Chr. MARÉCHAL, op, cit., p. 188.)

2. Leur doctrine et leur culte étaient encore fort mal connus: l'Exposé de la religion des Druses, par Sylvestre DE Sacy, ne parut qu’en 1838.

traits trop évidents dans les yeux, n’est point écrite dans son beau et droit regard ; la folie, qui se trahit toujours dans la conversation, dont elle interrompt toujours involontairement la chaîne par des écarts brusques, désordonnés et excentriques, ne s’aperçoit nullement dans la conversation élevée, mystique, nuageuse, mais soutenue, liée, enchaînée et forte, de lady Esther. S'il me fallait prononcer, je dirais plutôt que c’est une folie volontaire, étudiée, qui se connaît soi-même et qui a ses raisons pour paraître folie. La puissante admiration que son génie a exercée et exerce encore sur les populations arabes qui entourent les montagnes prouvent assez que cette prétendue folie n'est qu’un moyen. Aux hommes de cette terre de prodiges, à ces hommes des rochers et des déserts, dont l'imagination est plus colorée et plus brumeuse que l’horizon de leurs sables ou de leurs mers, il faut la parole de Mahomet ou de lady Stanhope ! il faut le commerce des astres, les prophéties, les miracles, la seconde vue du génie ; lady Stanhope l’a compris d’abord par la haute portée de son intelligence supérieure ; puis peut-être, comme tous les êtres doués de puissantes facultés intellectuelles, a-t-elle fini par se séduire elle-même et par être la première néophyte du symbole qu’elle s'était créé pour d’autres. Tel est l’effet que cette femme a produit sur moi. On ne peut la juger ni la classer d’un mot ; c’est une statue à immenses dimensions : on ne peut la juger qu’à son point de vue. Je ne serais pas surpris qu’un jour prochain réalisât une partie de la destinée qu’elle se promet à elle-même : un empire dans l’Arabie, un trône dans Jérusalem ! La moindre commotion politique dans la région de l’Orient qu’elle habite pourrait la soulever jusque-là 1.

1. Lamartine, trente ans plus tard, revient sur le même sujet:

« … Maintenant que j’ai vécu, et que j’ai connu le néant et l'ironie de la vie dans le monde « des réalités politiques, j'ai pris de lady Esther Stanhope une tout autre idée que celle que « j’en ai eue à Djioun, dans la nuit que je passai avec elle dans son ermitage du Liban,

« Ce n’était nullement une femme folle ; sa seule folie, c'était la grandeur de son âme !

« Tout ce qui était petit et mesqr''in la dégoûtait.

« Ce monde l’ennuyaït :. elle aima mieux aller habiter parmi les grandes ombres, les « grandes ruines, les grands songes des déserts, que de languir dans la médiocrité de nos « destinées d’alors.

« … Quand on a participé à cette illusion des grandes âmes [sur les résultats de la Révo- «lution francaise] et qu’on l’a vue s’éteindre, on a trop vécu : on prend en dégoût l’Europe « où ces scènes se sont passées. on cherche un désert en Asie pour passer en vivant entre « les pensées de Dieu et l'oubli des hommes.

« C’est ce que je ne comprenais pas encore en 1830 [erreur pour 1832], quand je fus reçu « par ladv Stanhope et que je la crus une sublime insensée ! C’est ce que je comprends « aujourd’hui !

« … L'âme de lady Stanhope a passé dans la mienne, et mourir dans un désert d’Asie, au « sein d’une contemplation de Dieu, de la nature, et loin des hommes d'Europe, est leder

s« nier de mes vœux !»

(Cours familier de Littérature, Entretien LXXVIII, 1862.)

« Je n'ai à ce sujet, lui dis-je, qu’un reproche à faire à votre génie, c’est celui d’avoir été trop timide avec les événements, et de n’avoir pas encore poussé votre fortune jusqu'où elle pouvait vous conduire.

— Vous parlez, me dit-elle, comme un homme qui croit encore trop à la volonté humaine, et pas assez à l’irrésistible empire de la destinée seule ; ma force, à moi, est en elle. Je l’attends, je ne l'appelle pas : je vieillis, j’ai diminué de beaucoup ma fortune ; je suis maintenant seule et abandonnée à moi-même sur ce rocher désert, en proie au premier audacieux qui voudrait forcer mes portes, entourée d’une bande de domestiques infidèles et d'esclaves ingrats qui me dépouillent tous les jours et menacent quelquefois ma vie ; dernièrement encore, je n’ai dû mon salut qu’à ce poignard, dont j'ai été forcée de me servir pour défendre ma poitrine contre celui d’un esclave noir que j'ai élevé ! Eh bien! au milieu de toutes ces tribulations, je suis heureuse ; je réponds à tout par le mot sacré des musulmans : Allah kerim | la volonté de Dieu ! et j'attends avec confiance l’avenir dont je vous ai parlé, et dont je voudrais vous inspirer à vous-même la certitude que vous devez en avoir |! »

Après avoir fumé plusieurs pipes, bu plusieurs tasses de café, que des esclaves nègres apportaient de quart d’heure en quart d'heure : « Venez, dit-elle, je vais vous conduire dans un sanctuaire où je ne laisse pénétrer aucun profane : c’est mon jardin. » Nous y descendîmes par quelques marches, et je parcourus avec elle, dans un véritable enchantement, un des plus beaux jardins turcs que j'aie encore vus en Orient. Des treilles sombres dont les voûtes de verdure portaient comme des milliers de lustres, les raisins étincelants de la Terre promise ; des kiosques où les arabesques sculptées s’entrelaçaient aux jasmins et aux plantes grimpantes, lianes de l’Asie ; des bassins où une eau, artificielle il est vrai, venait d’une lieue de loin murmurer et jaillir dans les jets d’eau de marbre ; des allées jalonnées de tous les arbres fruitiers de l’Angleterre, de l’Europe, de ces beaux climats ; de vertes pelouses semées d’arbustes en fleur, et des compartiments de marbre entourant des gerbes de fleurs nouvelles pour mes yeux : voilà ce jardin.

Nous nous reposâmes tour à tour dans plusieurs des kiosques dont il est orné, et jamais la conversation intarissable de lady Esther ne perdit le ton mystique et l'élévation de sujet qu’elle avait eus le matin. «Puisquela destinée, me dit-elle à la fin, vous

1. Sa fidèle compagne, miss Williams, était morte en 1828; son médecin, le docteur Meryon, qu’elle ne pouvait plus payer, l'avait quittée en 1831.

er

a. Ti

a envoyé ici, et qu’une sympathie si étonnante entre nos astres me permet de vous confier ce que je cacherais à tant de profanes, venez : je veux vous faire voir de vos yeux un prodige de la nature dont la destination n’est connue que de moi et de mes adeptes ; les prophéties de l'Orient l'avaient annoncé depuis bien des siècles, et vous allez juger vous-même si ces prophéties sont accomplies. »

Elle ouvrit une porte du jardin qui donnait sur une petite cour intérieure, où j'aperçus deux magnifiques juments arabes de première race et d’une rare perfection de formes. « Approchez, me dit-elle, et regardez cette jument baie ; voyez si la nature n’a pas accompli en elle tout ce qui est écrit sur la jument qui doit porter le Messie : Elle naîtra toute sellée. »

Je vis en effet sur ce bel animal un jeu de la nature assez rare pour servir l'illusion d’une crédulité vulgaire chez des peuples à demi barbares : la jument avait au défaut des épaules une cavité si large et si profonde, et imitant si bien la forme d’une selle turque, qu’on pouvait dire avec vérité qu’elle était née toute sellée, et, aux étriers près, on pouvait en effet la monter sans éprouver le besoin d’une selle artificielle. Cette jument, magnifique du reste, semblait accoutumée à l’admiration et au respect que lady Stanhope et ses esclaves lui témoignent, et pressentir la dignité de sa future mission ; jamais personne ne l’a montée, et deux palefreniers arabes la soignent et la surveillent constamment sans la perdre un seul instant de vue. Une autre jument blanche, et, à mon avis, infiniment plus belle, partage,avec la jument baïe, le respect et les soins de lady Stanhope; nul ne l’a montée non plus?. Lady Esther ne me dit pas, mais me laissa entendre que, quoique la destinée de la jument blanche fût moins sainte, elle en avait une cependant mystérieuse et importante aussi ; et je crus comprendre que lady Stanhope la réservait pour la monter elle-même le jour où elle ferait son entrée, à côté du Messie, dans la Jérusalem reconquise. Après avoir fait promener quelque temps ces deux bêtes sur une pelouse hors de l'enceinte de la forteresse, et joui de la souplesse et de la grâce de ces superbes animaux, nous rentrâmes, et je renouvelai à lady Esther mes instances pour qu’elle me permît de lui présenter

1. « Vieille de deux années à peu près [en 1819], son dos était aussi creux qu’une selle turque et voûté en contre-bas.. Ces défauts semblaient une perfection aux yeux de milady qui la disait de la race des chevaux de Salomon et la destinait au roi de Rome... » (Voyage en Syrie... par L. DAmoisEAU, attaché (en qualité de vétérinaire) à la mission de M. de Portes (1819); Paris (1833). — Acquise plus tard par le duc d’Angoulême, cette jument fut envoyée au haras du Pin sous le nom de Nichale.

2, La jument grise se nommait Lulu ; la jument baie, Laïla,

M. de Parseval, mon ami etmoncompagnon de voyage qui m'avait suivi, malgré moi, chez elle, et qui attendait vainement depuis le matin une faveur dont elle est si avare. Elle y consentit enfin, et nous rentrâmes tous trois pour passer la soirée ou la nuit dans le petit salon que j'ai déjà dépeint. Le café et les pipes reparurent avec la profusion orientale, et le salon fut bientôt rempli d’un tel nuage de fumée, que la figure de lady Stanhope ne nous apparaissait plus qu’à travers une atmosphère semblable à l'atmosphère magique des évocations. Elle causa avec la même force, la même grâce, la même abondance, mais infiniment moins de surnaturel, sur des sujets moins sacrés pour elle, qu’elle ne l'avait fait avec moi seul dans tout le cours de la journée.

« J'espère, me dit-elle tout à coup, que vous êtes aristocrate ; je n’en doute pas en vous voyant.

— Vous vous trompez, Milady, lui dis-je. Je ne suis ni aristocrate ni démocrate ; j'ai assez vécu pour voir les deux revers de la médaille de l'humanité, et pour les trouver aussi creux l’un que l’autre ; je ne suis ni aristocrate, ni démocrate ; je suis homme et partisan exclusif de ce qui peut améliorer et perfectionner l’homme tout entier, qu’il soit né au sommet ou au pied de l'échelle sociale ! Je ne suis ni pour le peuple ni pour les grands, mais pour l’humanité tout entière; et je ne crois ni aux institutions aristocratiques ni aux institutions démocratiques la vertu exclusive de perfectionner l’humanité ; cette vertu n’est que dans une morale divine, fruit d’une religion parfaite ! La civilisation des peuples, c’est leur foi !

— Cela est vrai, répondit-elle ; mais cependant je suis aristocrate malgré moi; et vous conviendrez, ajouta-t-elle, que, s’il y a des vices dans l'aristocratie, au moins il y a de hautes vertus à côté pour les racheter et les compenser ; tandis que dans la démocratie je vois bien les vices, et les vices les plus bas et les plus envieux, mais je cherche en vain les hautes vertus.

— Ce n’est pas cela, Milady, lui dis-je ; il y a des deux parts vices et vertus : mais, dans les hautes classes, ces vices mêmes ont un côté brillant : dans la classe inférieure, au contraire, ces vices se montrent dans toute leur nudité, et blessent davantage le sentiment moral dans le regard qui les contemple. La diférence est dans l'apparence, et non dans le fait ; mais, en réalité, le même vice est plus vice dans l’homme riche, élevé et instruit, que dans l’homme sans lumière et sans pain : car chez l’un le vice est de choix, chez l’autre de nécessité. Méprisez-le donc partout, et plus encore chez l'aristocratie vicieuse, et ne jugeons pas l’humanité par classe, mais par homme : les grands auraient les vices du peuple, s’ils étaient peuple, et les petits auraient

les vices des grands, s'ils étaient grands ! La balance est égale ! ne pesons pas.

— Eh bien! passons, me dit-elle: mais laissez-moi croire que vous êtes aristocrate comme moi ; il m’en coûtera trop de vous croire du nombre de ces jeunes Français qui soulèvent l'écume populaire contre toutes les notabilités que Dieu, la nature et la société ont faites, et qui renversent l'édifice pour se faire de ses ruines un piédestal à leur envieuse bassesse !

— Non, lui dis-je, tranquillisez-vous ; je ne suis pas de ces hommes ; je suis seulement de ceux qui ne méprisent pas ce qui est au-dessous d’eux dans l’ordre social, tout en respectant ce qui est au-dessus, mais dont le désir ou le rêve serait d'appeler tous les hommes, indépendamment de leur degré dans les hiérarchies arbitraires de la politique, à la même lumière, à la même liberté et à la même perfection morale ! Et, puisque vous êtes religieuse, que vous croyez que Dieu aime également tous ses enfants, et que vous attendez un second Messie pour redresser toutes choses, vous pensez sans doute ccmme eux et comme moi.

— Oui, reprit-elle, mais je ne m'occupe plus de politique humaine; j'en ai assez, j'en ai trop vu pendant dix ans que j'ai passés dans le cabinet de M. Pitt, mon oncle, et que toutes les intrigues de l’Europe sont venues retentir autour de moi. J'ai méprisé, jeune, l'humanité, je n’en veux plus entendre parler ; tout ce que font les hommes pour les hommes est sans fruit ! les formes me sont indifférentes.

— Et à moi aussi, lui dis-je.

— Le fond des choses, continua-t-elle, c’est Dieu et la vertu !

— Je pense exactement ainsi, lui répondis-je ; ainsi n’en parlons plus, nous voilà d'accord. »

Passant à des sujets moins graves, et plaisantant sur l'espèce de divination qui lui faisait comprendre un homme tout entier au premier regard et à la seule inspection de son étoile, je mis sa sagesse à l'épreuve, et je l’interrogeai sur deux ou trois voyageurs de ma connaissance, qui depuis quinze ans étaient venus passer sous ses yeux. Je fus frappé de la parfaite justesse de son coup d’œil sur deux de ces hommes. Elle analysa entre autres, avec une prodigieuse perspicacité d'intelligence, le caractère de l’un d’eux, qui m'était parfaitement connu à moi-même, caractère difficile à comprendre à première vue, grand, mais voilé sous les apparences de bonhomie les plus simples et les plus séduisantes. Et ce qui mit le comble à mon étonnement, et me fit admirer le plus la mémoire inflexible de cette femme, c'est que ce voyageur n’avait passé que deux heures chez elle, et que seize années s'étaient écoulées entre la visite de cet homme

et le compte que je lui demandais de ses impressions sur luit, La solitude concentre et fortifie toutes les facultés de l’âme. Les prophètes, les saints, les grands hommes et les poètes l'ont merveilleusement compris, et leur nature leur fait chercher à tous le désert ou l'isolement parmi les hommes.

[Le nom de Bonaparte tomba, comme toujours, dans la conversation. « Je croyais, lui dis-je, que votre fanatisme pour cet homme mettrait une barrière entre nous.

— Je n’ai été, me dit-elle, fanatique que de ses malheurs et de pitié pour lui.

— Et moi aussi, lui dis-je, et ainsi nous nous entendons encore | »

Je ne pouvais m'expliquer comment une femme religieuse et morale adorait la force seule sans religion, sans morale et sans liberté ! Bonaparte fut un grand reconstructeur sans doute ; il refit le monde social, mais il ne regarda pas assez aux éléments dont il le recomposait ; il pétrit sa statue avec de la boue et de l'intérêt personnel, au lieu de la tailler dans les sentiments divins et moraux, la vertu et la liberté ! ?]

La nuit s’écoula ainsi à parcourir librement, et sans affectation de la part de lady Esther, tous les sujets qu’un mot amène et emporte dans une conversation à tout hasard. Je sentais qu'aucune corde ne manquait à cette haute et ferme intelligence, et que toutes les touches du clavier rendaient un son juste, fort et plein, excepté pourtant la corde métaphysique, que trop de tension et de solitude avait faussée, ou élevée à un diapason trop haut pour l'intelligence mortelle. Nous nous séparâmes avec un regret sincère de ma part, avec un regret obligeamment témoigné de la sienne.

« Point d’adieu, me dit-elle : nous nous reverrons souvent dans ce voyage, et plus souvent encore dans d’autres voyages que vous ne projetez pas même encore. Allez vous reposer, et souvenez-vous que vous laissez une amie dans les solitudes du Liban. »

Elle me tendit la main ; je portai la mienne sur mon cœur, à la manière des Arabes, et nous sortîmes 3.

1. Ce voyageur est vraisemblablement le vicomte de Marcellus, qui fut reçu par lady Stanhope en juin 1820, soit douze ans avant Lamartine.

2. Le passage entre crochets est une addition marginale au manuscrit primitif.

3. Lady Esther fut moins éblouie que Lamartine ne veut bien le dire. Voici, d’après les Mémoires (vol. I, pp. 300, 301), ses impressions sur le poète : « Les gens d'Europe se rendent pour la plupart ridicules par leurs grimaces, les manières affecfées, etc... Voyez Monsieur de L*** descendant plus de six fois de cheval pour

TE

Un Kan.

3 octobre 1832.

IL FAUT décrire une fois pour toutes ce qu’on appelle un kan dans la Syrie et en général dans toutes les contrées de l'Orient ; c’est une cabane dont les murs sont de pierres mal jointes, sans ciment, et laissant passer le vent ou la pluie : ces pierres sont généralement noircies par la fumée du foyer, qui filtre continuellement à travers leurs interstices. Les murs ont à peu près sept à huit pieds de haut ; ils sont recouverts de quelques pièces de bois brut avec l'écorce et les principaux rameaux de l'arbre ; le tout est ombragé de fagots desséchés qui servent de toit ; l’intérieur n’est pas pavé, et selon la saison, c’est un lit de poussière ou de boue. Un ou deux poteaux servent d'appui au toit de feuilles, et l’on y suspend le manteau ou les armes du voyageur. Dans un coin est un petit foyer exhaussé sur quelques pierres brutes ; sur ce foyer brûle sans cesse un feu de charbon, et une ou deux cafetières de cuivre, toujours pleines de café épais et farineux, rafraîchissement habituel et besoin unique des Turcs et des Arabes. |

Il y a ordinairement deux chambres semblables à celles que je viens de décrire. Un ou deux Arabes sont autorisés, au prix d’une redevance qu'ils paient au pacha, à faire les honneurs de cette hospitalité et à vendre le café et les galettes de farine d'orge aux caravanes.

Quand le voyageur arrive à la porte de ces kans, il descend de chameau ou de cheval, il fait détacher les nattes de paille et les tapis de Damas qui doivent lui servir de couche. On les étend dans un coin de la maison enfumée ; il s’y assied, demande le café, fait allumer sa pipe ou son narguilé, et il attend que ses esclaves aient rassemblé un peu de bois sec pour lui préparer son repas. Ce repas consiste ordinairement en deux ou trois

embrasser son chien, ou le sortir de son panier pour le nourrir sur la route de Beyroutk jusqu'ici. Les muletiers et les domestiques eux-mêmes le considèrent comme un sot. Et cette façon d’enfoncer les mains dans sa culotte, et d’allonger les jambes aussi lein que possible, à quoi cela ressemble-t-il ?

« Monsieur L*** n’est pas, à mon sens, un poète, bien qu'il puisse être un élégant versificateur. Il n’a point d'idées sublimes. Comparez-le à Shakespeare : celui-là était véritablement poète, etc...

« Monsieur L*** avec son corps droit et ses doigts raides, me pointait ses orteils au visage, puis se tournait vers son chien pour l’embrasser et tenir avec lui de longues conversations... Il a cru produire beaucoup d’effet lors de son passage ici, maïs il s’est grossièrement trompé... »

galettes à peine cuites sur un caillou chauffé, et en quelques morceaux de mouton haché que l’on fait cuire dans une marmite de cuivre avec du riz. Le plus souvent on ne trouve ni riz ni mouton à acheter dans le kan, et l’on se contente des galettes et de l’eau excellente et fraîche qui ne manque jamais dans le voisinage des kans. Les domestiques, les esclaves, les moukres (conducteurs de chameaux) et les chevaux restent en plein air autour du kan.

Il y a ordinairement dans le voisinage quelque arbre renommé et séculaire qui sert de loin de point de reconnaissance à la caravane ; c’est le plus souvent un immense figuier-sycomore, arbre que je n’ai jamais vu en Europe : il est de la taille des plus gros chênes ; il atteint des années plus longues encore ; son tronc a quelquefois jusqu’à trente ou quarante pieds de tour, souvent beaucoup plus ; ses rameaux, qui commencent à s'ouvrir à quinze ou vingt pieds de la terre, s'étendent horizontalement, d’abord à une immense portée, puis les rameaux supérieurs se groupent en cônes moins élargis et présentent de loin la forme de nos hêtres. L’ombre de ces arbres, que la Providence semble avoir jetés çà et là comme un nuage hospitalier sur le sol brûlant du désert, s’étend à une grande distance du tronc, et il n’est pas rare de voir une soixantaine de chameaux, de chevaux et autant d’Arabes, campés pendant la chaleur du jour sous l’abri d’un seul de ces arbres. Mais ici, comme en tout, on retrouve avec douleur cette incurie des Orientaux et de leur gouvernement. Ces platanes qui devraient être conservés avec soin, comme des hôtelleries naturelles, pour les nécessités des caravanes, sont abandonnés à la stupide imprévoyance de ceux qu'ils abritent : les Arabes allument leur feu au pied du sycomore, et la plupart de ces beaux arbres ont le tronc noirci et tout creusé par la flamme de ces foyers.

Notre petite caravane s'établit sous un de ces majestueux sycomores, et nous passâmes la nuit enveloppés dans nos manteaux et couchés sur une natte de paille dans un coin du kan,

La Demeure des Grands Hommes.

14 octobre 1832.

…. J'AT TOUJOURS aimé à parcourir la scène physique des lieux habités par les hommes que j'ai connus, admirés, aimés ou révétés, parmi les vivants comme parmi les morts, Le pays qu'un

grand homme a habité et préféré, pendant son passage sur la terre, m’a toujours paru la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même, une sorte de manifestation matérielle de son génie, une révélation muette d’une partie de son âme, un commentaire vivant et sensible de sa vie, de ses actions et de ses pensées. Jeune, j'ai passé des heures solitaires et contemplatives couché sous les oliviers qui ombragent les jardins d’'Horace, en vue des cascades éblouissantes de Tibur ; je me suis couché souvent le soir, au bruit de la belle mer de Naples, sous les rameaux pendants des vignes, auprès du lieu où Virgile a voulu que reposât sa cendre, parce que c'était le plus beau et le plus doux site où ses regards se fussent reposés. Combien, plus tard, j'ai passé de matins et de soirs assis au pied des beaux châtaigniers, dans ce: petit vallon des Charmettes, où le souvenir de Jean-Jacques Rousseau m'attirait et me retenait par la sympathie de ses impressions, de ses rêveries, de ses malheurs et de son génie ! Ainsi de plusieurs autres écrivains ou grands hommes dont le nom ou les écrits ont fortement retenti en moi. J'ai voulu les étudier, les connaître dans les lieux qui les avaient enfantés ou inspirés ; et presque toujours un coup d’œil intelligent découvre une analogie secrète et profonde entre la patrie et l’homme, entre la scène et l'acteur, entre la nature et le génie qui en fut formé et inspiré.

Le Jourdain.

14 octobre 1832.

APRÈS avoir traversé, pendant une course de six heures, cette plaine jaunâtre et rocailleuse, mais fertile!, nous voyons le terrain s’affaisser tout à coup devant nos pas, et nous découvrons l'immense vallée du Jourdain et les premières lueurs azurées du beau lac de Génésareth, ou de la mer de Galilée, comme l’appellent les anciens et l'Évangile. Bientôt il se déroule tout entier à nos yeux, entouré de toutes parts, excepté au midi, d’un amphithéâtre de hautes montagnes grises et noires. À son extrémité méridionale et immédiatement sous nos pieds, il se rétrécit et s'ouvre pour laisser sortir le fleuve des prophètes et le fleuve de l'Évangile, le Jourdain !

Le Jourdain sort en serpentant du lac, se glisse dans la plaine

1, La plainé qui s’étend au pied du mont Thabor:

basse et marécageuse d'Esdraëlon, à environ cinquante pas du lac ; il passe, en bouillonnant un peu et en faisant entendre son premier murmure, sous les arches ruinées d’un pont d’architecture romaine. C’est là que nous nous dirigeons par une pente rapide et pierreuse, et que nous voulons saluer ses eaux consacrées dans les souvenirs de deux religions. En peu de minutes nous sommes à ses bords : nous descendons de cheval, nous nous baignons la tête, les pieds et les mains dans ses eaux douces, tièdes et bleues comme les eaux du Rhône quand il s'échappe du lac de Genève. Le Jourdain, dans cet endroit, qui doit être à peu près le milieu de sa course, ne serait pas digne du nom de fleuve dans un pays à plus larges dimensions ; mais il surpasse cependant de beaucoup l’Eurotas et le Céphise, et tous ces fleuves dont les noms fabuleux ou historiques retentissent de bonne heure dans notre mémoire et nous présentent une image de force, de rapidité et d’abondance que l’aspect de la réalité détruit. Le Jourdain ici même est plus qu’un torrent ; quoique à la fin d’un automne sans pluie, il roule doucement dans un lit d’environ cent pieds de large une nappe d’eau de deux ou trois pieds de profondeur, claire, limpide, transparente, laissant compter les cailloux de son lit, et d’une de ces belles nuances qui rend toute la profonde couleur d’un firmament d'Asie, — plus bleue même que le ciel, comme une image plus belle que l’objet, comme une glace qui colore ce qu’elle réfléchit. À vingt ou trente pas de ses eaux, la plage, qu'il laisse à présent à sec, est semée de pierres roulantes, de joncs et de quelques toufies de lauriers-roses encore en fleur. Cette plage a cinq ou six pieds de profondeur au-dessous du niveau de la plaine, et témoigne de la dimension du fleuve dans la saison ordinaire des pleines eaux. Cette dimension, selon moi, doit être de huit à dix pieds de profondeur sur cent à cent vingt pieds de largeur. Il est plus étroit, plus haut et plus bas dans la plaire ; mais alors il est plus encaissé et plus profond, et l'endroit où nous le contemplions est un des quatre gués que le fleuve a dans tout son cours. Je bus dans le creux de ma main de l’eau du Jourdain, de l’eau que tant de poètes divins avaient bue avant moi, de cette eau qui coula sur la tête innocente de la Victime volontaire ! Je trouvai cette eau parfaitement douce, d'une saveur agréable et d’une grande limpidité. L’habitude que l’on contracte dans les voyages d’Otient de ne boire que de l’eau et d’en boire souvent, rend le palais excellent juge des qualités d’une eau nouvelle. ]1 ne manquait à l’eau du Jourdain qu’une de ces qualités, la fraicheur. Elle était tiède, et quoique mes lèvres et mes mains fussent échauffées par une maiche de onze heures sans

ombre par un soleil dévorant, mes lèvres, mes mains et mon front éprouvaient une impression de tiédeur en touchant l’eau de ce fleuve.

Comme tous les voyageurs qui viennent, à travers tant de fatigues, de distances et de périls, visiter dans son abandon ce fleuve jadis roi, je remplis quelques bouteilles de ses eaux pour les porter à des amis moins heureux que moi, et je remplis les fontes de mes pistolets de cailloux que je ramassai sur le bord de son cours. Que ne pouvais-je emporter aussi l’inspiration sainte et prophétique dont il abreuvait jadis les bardes de ces sacrés rivages, et surtout un peu de cette sainteté et de cette pureté d'esprit et de cœur qu’il contracta sans doute en baignant le plus pur et le plus saint des enfants des hommes !

Jérusalem.

28 octobre 18321.

LA MONTAGNE des Oliviers, au sommet de laquelle je suis assis, descend, en pente brusque et rapide, jusque dans le profond abîme qui la sépare de Jérusalem et qui s'appelle la vallée de Josaphat. Du fond de cette sombre et étroite vallée dont les flancs nus sont tachetés de pierres noires et blanches, pierres funèbres de la mort, dont ils sont presque partout pavés, s'élève une immense et large colline dont l’inclinaison rapide ressemble à celle d’un haut rempart éboulé ; nul arbre n’y peut planter ses racines, nulle mousse même n’y peut accrocher ses filaments ; la pente est si raide que la terre et les pierres y croulent sans cesse, et elle ne présente à l’œil qu’une surface de poussière aride et desséchée, semblable à des monceaux de cendres jetées du haut de la ville. Vers le milieu de cette colline ou de ce rempart naturel, de hautes et fortes murailles de pierres larges ét non taillées sur leur face extérieure prennent naissance, cachant leurs fondations romaines et hébraïques sous cette cendre même qui recouvre leurs pieds et s'élèvent, ici, de cinquante, de cent, et, plus loin, de deux à trois cents pieds au-dessus de cette base de terre. — Les murailles sont coupées de trois portes de ville. dont deux sont murées, et dont la seule ouverte devant nous semble aussi vide et aussi déserte que si elle ne donnait entrée que dans une ville inhabitée. Les murs s'élèvent encore au-des-

1. Le manuscrit porte : 18 octobre, (Cf, Chr, MarÉCHAL, le Véritable Voyage en Orient, P. 196.

sus de.ces portes et soutiennent une large et vaste terrasse qui s'étend sur les deux tiers de la longueur de Jérusalem du côté qui regarde l'Orient. Cette terrasse peut avoir à vue d'œil mille pieds de longsur cinq à six cents pieds de large; elle est d’unniveau à peu près parfait, sauf à son centre où ellesecreuseinsensiblement, comme pour rappeler à l'œil la vallée peu profonde qui séparait jadis la colline de Sion de la ville de Jérusalem. Cette magnifique plate-forme, préparée sans doute par la nature, mais évidemment achevée par la main des hommes, était le piédestal sublime sur lequel s'élevait le temple de Salomon; elle porte aujourd’hui deux mosquées turques : l’une, El-Sakara, au centre de la plate-forme, sur l'emplacement même où devait s'étendre le temple; l’autre, à l'extrémité sud-est de la terrasse, touchant aux murs de la ville. La mosquée d'Omar, où El-Sakara, édifice admirable d'architecture arabe, est un bloc de pierre en marbre d'immenses dimensions, à huit pans, chaque pan orné de sept arcades terminées en ogive; au-dessus de ce premier ordre d'architecture, un toit en terrasse, d’où part tout un autre ordre d’arcades plus rétrécies, terminées par un dôme gracieux couvert en cuivre, autrefois doré. — Les murs de la mosquée sont revêtus d'émail bleu ; à droite et à gauche s'étendent de larges parois terminées par de légères colonnades mauresques correspondant aux huit portes de la mosquée. Au delà de ces arches détachées de tout autre édifice, les plates-formes continuent et se terminent, l'une à la partie nord de la ville, l’autre aux murs du côté du midi. De hauts cyprès disséminés comme au hasard, quelques oliviers et des arbustes verts et gracieux, croissant çà et là entre les mosquées, relèvent leur élégante architecture et la couleur éclatante de leurs murailles par la forme pyramidale et la sombre verdure qui se découpent sur la façade des temples et des dômes dela ville. Au delà des deux mosquées et de l'emplacement du temple, Jérusalem tout entière s'étend et jaillit, pour ainsi dire, devant nous, sans que l’œil puisse en perdre un toit ou une pierre, et comme le plan d’une ville en relief que l'artiste étalerait sur une table. Cette ville, non pas comme on nous l’a représentée, amas informe et confus de ruines et de cendres sur lequel sont jetées quelques chaumières d’Arabes ou plantées quelques tentes de Bédouins ; non pas comme Athènes, chaos de poussière et de murs écroulés où le voyageur cherche en vain des édifices, la trace des rues, la vision d’une ville ; mais ville brillante de lumière et de couleur ! — présentant noblement aux regards ses murs intacts et crénelés, sa mosquée bleue avec ses colonnades blanches, ses milliers de dômes resplendissants sur lesquels la lumière d’un soleil d'automne

tombe et rejaillit en vapeur éblouissante ; les façades de ses maisons teintes par le temps et par les étés de la couleur jaune et dorée des édifices de Pœstum ou de Rome ; ses vieilles tours, gardiennes de ses murailles, auxquelles il ne manque ni une pierre, ni une meurtrière, ni un créneau ; et enfin, au milieu de cet océan de maisons et de cette nuée de petits dômes qui les recouvrent, un dôme noir et surbaïissé, plus large que les autres, dominé par un autre dôme blanc ; c’est le Saint-Sépulcre et le Calvaire ; ils sont confondus et comme noyés, de là, dans l’immense dédale de dômes, d’édifices et de rues qui les environnent, et il est difficile de se rendre compte ainsi de l'emplacement du Calvaire et de celui du Sépulcre, qui, selon les idées que nous donne l'Évangile, devraient se trouver sur une colline écartée hors des murs, et non dans le centre de Jérusalem. La ville, rétrécie du côté de Sion, se sera sans doute agrandie du côté du Nord pour embrasser dans son enceinte les deux sites qui font sa honte et sa gloire, le site du supplice du Juste et celui de la résurrection de l'Homme-Dieu.

Voilà la ville du haut de la montagne des Oliviers. Elle n’a pas d’horizon derrière elle, ni du côté de l’Occident ni du côté du Nord. La ligne de ses murs et de ses tours, les aiguilles de ses nombreux minarets, les cintres de ses dômes éclatants, se découpent à nu et crûment sur le bleu d’un ciel d'Orient, et la ville, ainsi portée et représentée sur son plateau large et élevé, semble briller encore de toute l’antique splendeur de ses prophéties, ou n’attendre qu'une parole pour sortir tout éblouissante de ses dix-sept ruines successives, et devenir cette Jérusalem qui sort du sein du désert, brillante de clarté !

C’est la vision la plus éclatante que l'œil puisse avoir d’une ville qui n’est plus : car elle semble étre encore et rayonner comme une ville pleine de jeunesse et de vie ; et cependant, si l’on y regarde avec plus d'attention, on sent que ce n’est plus en effet qu’une belle vision de la ville de David et de Salomon. Aucun bruit ne s'élève de ses places et de ses rues ; il n’y a plus de routes qui ménent à ses portes de l'Orient ou de l'Occident, du Midi ou du Septentrion; il n’y a que quelques sentiers ser-

t au hasard entre les rochers, où l’on ne rencontre que

quelques Arabes à demi nus, montés sur leurs ânes, et quelques

chameliers de Damas, ou quelques femmes de Bethléhem ou de Jéricho, portant sur leur tête un panier de raisin d’Engaddi, où une corbeille de colombes qu’elles vont vendre le matin, sous les térébinthes, hors des portes de la ville,

Le Saint-Sépulcre.

29 septembre 18321.

APRÈS avoir descendu quelques rues..., nous nous trouvâmes sur une petite place, ouverte au Nord sur un coin du ciel et de la colline des Oliviers ; à notre gauche, quelques marches à descendre nous conduisirent sur un parvis découvert. La façade de l’église du Saint-Sépulcre donnait sur ce parvis. L'église du Saint-Sépulcre a été tant et si bien décrite, que je ne la décri rai pas de nouveau. C’est, à l'extérieur, un vaste et beau monument de l’époque byzantine ; l'architecture en est grave, solennelle, grandiose et riche, pour le temps où elle fut construite; c’est un digne pavillon jeté par la piété des hommes sur le tombeau du Fils de l’homme. À comparer cette église avec ce que le même temps a produit, on la trouve supérieure à tout. Sainte- Sophie’, bien plus colossale, est bien plus barbare dans sa forme: ce n’est au dehors qu’une montagne de pierres flanquées de collines de pierres ; le Saint-Sépulcre, au contraire, est une coupole aérienne et ciselée, où la taille savante et gracieuse des portes, des fenêtres, des chapiteaux et des corniches ajoute à la masse l’inestimable prix d’un travail habile ; où la pierre est devenue dentelle pour être digne d'entrer dans ce monument élevé à la plus grande pensée humaine ; où la pensée même qui l'a élevée est écrite dans les détails comme dans l’ensemble de l’édifice. Il est vrai que l’église du Saint-Sépulcre n’est pas telle aujourd’hui que sainte Hélène, mère de Constantin, la construisit 3: les rois de Jérusalem la retouchèrent et l’embellirent des ornements de cette architecture semi-occidentale, semi-mauresque, dont ils avaient trouvé le goût et les modèles en Orient. Mais telle qu’elle est maintenant à l'extérieur, avec sa masse byzantine et ses décorations grecques, gothiques et arabesques, avec les déchirures même, stigmates du temps et des barbares, qui restent imprimées sur sa façade, elle ne fait point contraste avec la pensée qu’on y apporte, avec la pensée qu’elle exprime ; on n'éprouve pas à son aspect cette pénible impression d’une grande idée mal rendue, d’un grand souvenir profané par la main des hommes: au contraire, on se dit involontairement : « Voilà ce que j'attendais. » L'homme a fait ce qu'il a pu de

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