Le manuscrit donne la date : 19 octobre
2. À Constantinople ; voir plus loin, p. 190. 3. Entre les années 326 et 335.
mieux. Le monument n’est pas digne du tombeau, mais il est digne de cette race humaine qui a voulu honorer ce grand sépulcre ; et l’on entre dans le vestibule voûté et sombre de la nef sous le coup de cette première et grave impression.
À gauche, en entrant sous ce vestibule qui ouvre sur le parvis même de la nef, dans l’enfoncement d’une large et profonde niche qui portait jadis des statues, les Turcs ont établi leur divan! : ils sont les gardiens du Saint-Sépulcre, qu'eux seuls ont le droit de fermer ou d'ouvrir. Quand je passai, cinq ou six figures vénérables de Turcs, à longues barbes blanches, étaient accroupis sur ce divan recouvert de riches tapis d’Alep ; des tasses à café et des pipes étaient autour d’eux sur ces tapis ; ils nous saluèrent avec dignité et grâce, et donnèrent ordre à un des surveillants de nous accompagner dans toutes les parties de l’église. Je ne vis rien sur leurs visages, dans leurs propos ou dans leurs gestes, de cette irrévérence dont on les accuse. Hs n’entrent pas dans l’église, ils sont à la porte ; ils parlent aux chrétiens avec la gravité et le respect que le lieu et l’objet de la visite comportent. Possesseurs par la guerre du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n’en jettent pas la cendre au vent ; ils le conservent, ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes, qui se le disputent, sont bien loin d’y garder ellesmêmes. Ils veillent à ce que la relique commune de tous ceux qui portent le nom de chrétiens soit préservée pour tous, afin que chaque communion jouisse à son tour du culte qu’elle veut rendre au saint tombeau. Sans les Turcs, ce tombeau, que se disputent les Grecs et les catholiques, et les innombrables ramifications de l’idée chrétienne, aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions haineuses et rivales, aurait tour à tour passé exclusivement de l’une à l’autre, et aurait été interdit sans doute aux ennemis de la communion triomphante. Je ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale dont les ignorants les accusent ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d’autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l’idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s’incline et il respecte. 11 pense que l’idée sanctifie la forme. C’est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu’ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba?. Les Turcs viendraient-
1. Divan : salle de réunion dont le tour est garni de coussins servant de sièges, 2. Kaaba : temple de la Mecque où se trouve le sépulcre de Mahomet,
ils de toutes les parties de l’Europe et de l'Asie y vénérer en paix les monuments conservés à l’islamisme ?
Au bout de ce vestibule, nous nous trouvâmes sous la large coupole de l’église. Le centre de cette coupole, que les traditions locales donnent pour le centre de la terre, est occupé par un petit monument renfermé dans le grand, comme une pierre précieuse enchâssée dans une autre. Ce monument intérieur est un carré long orné de quelques pilastres, d’une corniche et d’une coupole de marbre, le tout de mauvais goût et d'un dessin tourmenté et bizarre : il a été reconstruit, en 1817, par un architecte européen, aux frais de l’Église grecque, qui le possède maintenant. Tout autour de ce pavillon intérieur du sépulcre règne le vide de la grande coupole extérieure ; on y circule librement, et l’on trouve de pilier en pilier des chapelles vastes et profondes qui sont affectées chacune à un des mystères de la passion du Christ : elles renferment toutes quelques témoignages réels ou supposés des scènes de la Rédemption. La partie de l’église du Saint-Sépulcre qui n’est pas sous la coupole est exclusivement réservée aux Grecs schismatiques ; une séparation en bois peint, et couverte de tableaux de l’école grecque, divise cette nef de l’autre. Malgré la bizarre profusion de mauvaises peintures et d'ornements de tous genres dont les murs et l’autel sont surchargés, son ensemble est d'un effet grave et reli- gieux : on sent que la prière, sous toutes les formes, a envahi ce sanctuaire et accumulé tout ce que des générations superstitieuses, mais ferventes, ont cru avoir de précieux devant Dieu. Un escalier taillé dans le roc conduit de là au sommet du calvaire, où les trois croix furent plantées : le Calvaire, le tombeau et plusieurs autres sites du drame de la Rédemption se trouvent ainsi accumulés sous le toit d’un seul édifice d’une médiocre étendue ; cela semble peu conforme aux récits des Évangiles, et l’on est loin de s’attendre à trouver le tombeau de Joseph d’Arimathie, taillé dans le roc hors des murs de Sion, à cinquante pas du Calvaire, lieu des exécutions, renfermé dans l'enceinte des murailles modernes ; mais les traditions sont telles, et elles ont prévalu. L'esprit ne conteste pas sur une pareille scène, pour quelques pas de différence entre les vraisemblances historiques et les traditions ; que ce fut ici ou là, toujours est-il que ce ne fut pas loin des sites qu'on nous désigne.
Après un moment de méditation profonde et silencieuse donné
dans chacun de ces lieux sacrés au souvenir qu’il retraçait, nous redescendimes dans l'enceinte de l'église et nous péné-
z. Voir l'Évangile selon saint Jean, XIX, 20 et 4%,
trâmes dans le monument intérieur qui sert de rideau de pierre ou d’enveloppe au tombeau même. Il est divisé en deux petits sanctuaires : dans le premier se trouve la pierre où les anges étaient assis quand ils répondirent aux saintes femmes : 17 m'est plus là, il est ressuscité ; le second et dernier sanctuaire renferme le Sépulcre, recouvert encore d'une espèce de sarcophage de marbre blanc qui entoure et cache entièrement à l'œil la substance même du rocher primitif dans lequel le Sépulcre était creusé. Des lampes d’or et d’argent, alimentées éternellement, éclairent cette chapelle, et des parfums y brûlent nuit et jour ; l'air qu'on y respire est tiède et embaumé. Nous y entrâmes un à un, séparément, sans permettre à aucun des desservants du temple d'y pénétrer avec nous, et séparés par un rideau de soie cramoisie du premier sanctuaire. Nous ne voulions pas qu'aucun regard troublât la solennité du lieu ni l'intimité des impressions qu'il pourrait inspirer à chacun, selon sa pensée et selon la mesure et la nature de sa foi dans le grand événement que ce tombeau rappelle ; chacun de nous y resta environ un quart d'heure et nul n’en sortit les yeux secs. Quelle que soit la forme que les méditations intérieures, la lecture de l'histoire, les années, les vicissitudes du cœur et de l'esprit de l’homme aient donnée au sentiment religieux dans son âme, soit qu'il ait gardé la lettre du christianisme, les dogmes de sa mère, soit qu’il n'ait qu'un christianisme philosophique et selon l'esprit, soit que le Christ pour lui soit un Dieu crucifié, soit qu’il ne voie en lui que le plus saint des hommes divinisé par la vertu, imspiré par la vérité suprême et mourant pour rendre témoignage à son Père ; que Jésus soit à ses yeux le fils de Dieu ou le fils de l’homme, la Divinité faite homme ou l'humanité divinisée, toujours est-il que le christianisme est la religion de ses souvenirs, de son cœur et de son imagination, qu’il ne s’est pas tellement évaporé au vent du siècle et de la vie, que l’âme où on le versa n’en conserve la première odeur, et que l’aspect des lieux et des monuments visibles de son premier culte ne rajeuaisse en lui ses impressions et ne l’ébranle d’un solennel frémissement. Pour le chrétien ou pour le philosophe, pour le moraliste ou pour l’historien, ce tombeau est la borne qui sépare deux mondes, le monde ancien et le monde nouveau ; c’est le point de départ d’une idée qui a renouvelé l’univers, d’une civilisation qui a tout transformé, d’une parole qui a retenti sur tout le globe : ce tombeau est le sépulcre du vieux monde et le berceau du monde nouveau ; aucune pierre ici-bas n’a été le fondement d’un si vaste édifice, aucune tombe n'a été si féconde, aucune doctrineensevelie trois jours ou troissiècles n’a brisé d’une
manière aussi victorieuse le rocher que l’homme avait scellé sur elle, et n’a donné un démenti à la mort par une si éclatante et si perpétuelle résurrection !
J'entrai à mon tour et le dernier dans le Saint-Sépulcre, l’esprit assiégé de ces idées immenses, le cœur ému d’impressions plus intimes, qui restent mystères entre l’homme et son âme, entre l’insecte pensant et le Créateur : ces impressions ne s’écrivent point ; elles s’exhalent avec la fumée des lampes pieuses, avec les parfums des encensoirs, avec le murmure vague et confus des soupirs ; elles tombent avec les larmes qui viennent aux yeux au souvenir des premiers noms que nous avons balbutiés dans notre enfance, du père et de la mère qui nous les ont enseignés, des frères, des sœurs, des amis avec lesquels nous les avons murmurés. Toutes les impressions pieuses qui ont remué notre âme à toutes les époques de la vie, toutes les prières qui sont sorties de notre cœur et de nos lèvres au nom de Celui qui nous apprit à prier son père et le nôtre, toutes les joies, toutes les tristesses de la pensée dont ces prières furent le langage, se réveillent au fond de l’âme et produisent, par leur retentissement, par leur confusion, cet éblouissement de l'intelligence, cet attendrissement du cœur qui ne cherchent point de paroles, mais qui se résolvent dans des yeux mouillés, dans une poitrine oppressée, dans un front qui s’incline et dans une bouche qui se colle silencieusement sur la pierre d’un sépulcre. Je restai longtemps assis, priant le ciel, le Père, là, dans ce lieu même où la plus belle des prières monta pour la première fois vers le ciel ; priant pour mon père ici-bas, pour ma mère dansunautre monde, pour tous ceux qui sont ou qui ne sont plus, mais avec qui le lien invisible n’est jamais rompu : la communion de l’amour existe toujours ; le nom de tous les êtres que j’ai connus, aimés, dont j'ai été aimé, passa de mes lèvres sur la pierre du Saint-Sépulcre. Je ne priai qu'après pour moi-même; ma prière fut ardente et forte ; je demandais de la vérité et du courage devant le tombeau de Celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde, et mourut avec le plus de dévouement à cette vérité dont Dieu l’avait fait le verbe ; je me souviendrai à jamais des paroles que je murmurai dans cette heure de crise pour ma vie morale. Peut-être fus-je exaucé : une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans mon intelligence et sépara plus clairement le jour des ténèbres, les erreurs des vérités ; il y a des moments dans la vie où les pensées de l’homme, longtemps vagues et douteuses, et flottantes comme des flots sans lit, finissent par toucher un rivage où elles se brisent et reviennent sur elles-mêmes avec des formes nouvelles et un courant contraire à celui qui les a pous-
sées jusque-là. Ce fut là pour moi un de ces moments : Celui qui sonde les pensées et les cœurs le sait, et je le comprendrai peut-être moi-même un jour. Ce fut un mystère dans ma vie, qui se révélera plus tard.
Le Cheval arabe.
Quittant Jérusalem le 30 octobre, Lamartine fit halte à Béthulie. Le lendemain le cheik de Jéricho, son fils et les notables, vinrent au-devant de la caravane.
If novembre.
Voicr UN RÉCIT que le fils du cheik nous raconta, chemin faisant : L
« Un Arabe et sa tribu avaient attaqué dans le désert la ca- ‘ ravane de Damas ; la victoire était complète et les Arabes étaient déjà occupés à charger leur riche butin, quand les cavaliers du pacha d’Acre, qui venaient à la rencontre de cette caravane, fondirent à l’improviste sur les Arabes victorieux, en tuèrent un grand nombre, firent les autres prisonniers, et, les ayant attachés avec des cordes, les emmenèrent à Acre pour en faire présent au pacha. Le chef arabe, Abou-el-Marsch, avait reçu une balle dans le bras pendant le combat : comme sa blessure n'était pas mortelle, les Turcs l’avaient attaché sur un chameau, et, s'étant emparés du cheval, emmenaient le cheval et le cavalier. Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre, ils campèrent avec leurs prisonniers dans les montagnes de Saphadt : l’Arabe blessé avait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir et était étendu près de la tente où couchaient les Turcs. Pendant la nuit, tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entendit hennir son cheval parmi les autres chevaux entravés autour des tentes, selon l’usage des Orientaux ; il reconnut sa voix, et, ne pouvant résister au désir d’aller parler encore une fois au compagnon de sa vie, il se traîna péniblement sur la terre à l’aide de ses mains et de ses genoux, et parvint jusqu’à son coursier. « Pauvre ami, lui dit-il, que feras-tu parmi les Turcs ? « tu seras emprisonné sous les voûtes d’un kan avec les chevaux « d’un aga ou d’un pacha ; les femmes et les enfants ne t’ap- « porteront plus le lait de chameau, l’orge ou le doura dans le « creux de la main ; tu ne courras plus libre dans le désert « comme le vent d'Égypte ; tu ne fendras plus du poitrail l’eau « du Jourdain, qui rafraîchissait ton poil aussi blanc que son
« écume : qu’au moins, si je suis esclave, tu restes libre! Tiens, « va, retourne à la tente que tu connais ; va dire à ma femme « qu'Abou-el-Marsch ne reviendra plus, et passe ta tête entre « les rideaux de la tente pour lécher la main de mes petits « enfants. » En parlant ainsi, Abou-el-Marsch avait rongé avec ses dents la corde de poil de chèvre qui sert d’entraves aux chevaux arabes, et l’animal était libre : mais, voyant son maître blessé et enchaîné à ses pieds, le fidèle et intelligent coursier comprit, avec son instinct, ce qu'aucune langue ne pouvait lui expliquer : il baissa la tête, flaira son maître, et l’empoignant avec les dents par la ceinture de cuir qu’il avait autour du corps, il partit au galop, et l’emporta jusqu’à ses tentes. En arrivant et en jetant son maître sur le sable aux pieds de sa femme et de ses enfants, le cheval expira de fatigue : toute la tribu l’a pleuré, les poètes l’ont chanté, et son nom est constamment dans la bouche des Arabes de Jéricho. »
Nous n’avons nous-mêmes aucune idée du degré d’intelligence et d’attachement auquel l'habitude de vivre avec la famille, d’être caressé par les enfants, nourri par les femmes, réprimandé ou encouragé par la voix du maître, peut élever l'instinct du cheval arabe. L'animal est, par sa race même, plus intelligent et plus apprivoisé que les races de nos climats ; il en est de même de tous les animaux en Arabie. La nature ou le ciel leur ont donné pius d’instinct, plus de fraternité pour l'homme que chez nous. Ils se souviennent mieux des jours d'Éden, où ils étaient encore soumis volontairement à la domination du roi de la nature. J'ai vu moi-même fréquemment, en Syrie, des oiseaux pris le matin par des enfants, et parfaitement apprivoisés le soir, n’ayant plus besoin ni de cage ni de filaux pattes pour les retenir avec la famille qui les adopte, mais volant libres sur les orangers et les mûriers du jardin, et revenant à la voix se percher d'eux-mêmes sur le doigt des enfants ou sur la tête des jeunes filles.
Le cheval du cheïik de Jéricho, que j’achetai et que je montai, mé connaissait, au bout de peu de jours, pour son maître : il ne voulait plus se laisser monter par un autre, et franchissait toute la caravane pour venir à ma voix, bien que ma langue lui fût une langue étrangère. Doux et caressant pour moi, et accoutumé aux soins de mes Arabes, il marchait paisible et sage à son rang dans la caravane, tant que nous ne rencontrions que des Turcs, des Arabes vêtus à la turque, ou des Syriens ; mais, s’il venait, même un an après, à apercevoir un Bédouin monté sur un cheval du désert, il devenait tout à coup un autre animal : son œil s’allumait, son cou se gonflait, sa queue s’élevait et bat-
tait ses flancs comme un fouet ; il se dressait sur ses jarrets et marchait ainsi longtemps sous le poids de sa selle et de son cavalier : il ne hennissait pas, mais il jetait un cri belliqueux comme celui d’une trompette d’airain, un cri tel que tous les chevaux en étaient effrayés, et s’arrêtaient, en dressant les oreilles, pour l'écouter.
La Mer Morte.
LE JOUR SUIVANT, 2 novembre, nous continuâmes notre route, tirant vers les plus hautes montagnes de l’Arabie Pétrée, quittant et retrouvant le Jourdain, selon les sinuosités de son cours, et nous rapprochant de la mer Morte. Il y a non loin du cours du fleuve, dans un endroit désert que je ne saurais comment désigner, les restes encore imposants d’un château dés croisés, bâti par eux apparemment pour garder cette route. Cette masure est inhabitée, et peut servir au contraire à abriter les Arabes en embuscade pour dépouiller les caravanes. Elle produit, au milieu de ces vagues de sable, l'effet d’une carcasse de vaisseau abandonnée sur l'horizon de la mer. En approchant de là mer Morte, les ondulations de terrain diminuent ; la pente incline insensiblement vers le rivage ; le sable devient spongieux, et les chevaux, enfonçant à chaque pas, avancent péniblement. Quand nous aperçûmes enfin la réverbération des flots, nous ne pûmes contenir notre impatience. Nous partimes au galop pour nous précipiter dans les premières vagues qui dormaient devant nous, brillantes comme du plomb fondu, sur le sable. Le cheik de Jéricho et ses Arabes, qui nous suivaient toujours, croyant que nous voulions courir le djérid!'avec eux, partirent alors én même temps en tous sens dans la plaine, et, revenant sur nous en poussant des cris, brandissaient leurs longues lances de roseaux comme s'ils eussent voulu nous percer ; puis, arrêtant court leurs chevaux et les renversant sur leurs jarrets, ils nous laissaient passer et repartaient de nouveau pour revenir encore. J'arrivai le premier, grâce à la vitesse de mon cheval turcoman ; mais, à trente ou quarante pas des flots, le lit de sable mêlé de terre est tellement humide et d’un fond si marécageux, que mon cheval enfonçait jusqu’au ventre, et que je craignis d'être englouti. Je revins sur mes pas ; et descendant de cheval, nous
1. Diérid : « Exercice équéstre avec des bâtons qui se lancent comme des javelots. Ces bâtons s’appellent djérids. » (LAMARTINE.)
nous approchâmes à pied du rivage. La mer Morte a été décrite par plusieurs voyageurs! Je n’ai noté ni son poids spécifique ni la quantité de sel relative que ses eaux contiennent. Ce n’était pas de la science ou de la critique que je venais y chercher. J'y venais simplement parce qu’elle était sur ma route, parce qu’elle était au milieu d’un désert fameux, fameuse elle-même par l’engloutissement des villes qui s’élevèrent jadis là où je voyais s'étendre ses flots immobiles?. Ses bords sont plats du côté du Levant et du Couchant ; au Nord et au Midi, les hautes montagnes de Judée et d'Arabie l'encadrent et descendent presque jusqu’à ses flots. Celle. d'Arabie cependant s’en éloignent un peu plus, surtout du côté de l'embouchure du Jourdain, où nous étions alors. Ces bords sont entièrement déserts; l'air y est infect et malsain. Nous en éprouvâmes nous-mêmes l'influence pendant plusieurs jours que nous passâmes dans ce désert.Une grande pesanteur de tête et un sentiment fébrile nous atteignirent tous et ne nous abandonnèrent qu’en quittant cette atmosphère. On n’y aperçoit pas d’île. Cependant, au coucher du soleil, du haut d’un monticule de sable, je crus en distinguer deux à l’extrémité de l'horizon, du côté de l’Iduméeÿ. Les Arabes n’en savent rien. La mer a, dans cette partie, au moins trente lieues de long, et ils ne s’aventurent jamais à suivre si loin son rivage. Aucun voyageur n’a jamais pu tenter une circumnavigation de la mer Morte : elle n’a même jamais été vue par son autre extrémité, ni par ses deux rivages de Judée et d'Arabie. Nous sommes, je crois, les premiers‘ qui ayons pu en toute liberté l’explorer sous les trois faces, et, si nous avions eu à nous un peu plus de temps à dépenser, rien ne nous eût empêchés de faire venir des planches de sapin du Liban, de Jérusalem ou de Jaffa, de faire construire sur les lieux une chaloupe, et de visiter en paix toutes les côtes de cette méditerranée merveilleuse. Les . Arabes, qui ne laissent pas ordinairement approcher les voyageurs, et dont les préjugés s'opposent à ce que personne tente de naviguer sur cette mer, étaient alors tellement dévoués à nos moindres volontés, qu'ils n’auraient mis nul obstacle à notre tentative. Je l'aurais certainement exécutée, si j'avais pu prévoir l'accueil que ces Arabes nous firent. Mais il était trop tard ;
r. Entre autres par Chateaubriand (Jtinéraire de Paris à Jérusalem, TII° partie).
2. La tradition d’après laquelle l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe serait recouvert par la mer Morte (Genèse, XIV, 3) est purement légendaire.
3. Idumée ou pays d’Edom : région comprenant le sud de la Judée et une partie du nord de l’Arabie Pétrée.
4. D'après le P. Nau, jésuite, auteur d’un Voyage de la Terre Sainte (1670) cité par Chateaubriand, un certain Daniel, abbé de Saint-Saba, avait déjà fait le tour de la mer Morte, (Re WALTZ:.)
LE PREMIER VOYAGE EN ORIENT — 165 il aurait fallu renvoyer à Jérusalem, faire venir des charpentiers pour construire la barque : tout cela nous eût pris, avec la navigation, au moins trois semaines, et nos jours étaient comptés. J’y renonçai donc, non sans peine. Un voyageur, dans les mêmes circonstances que moi, pourra facilement l’accomplir!, et jeter sur ce phénomène naturel et sur cette question géographique les lumières que la critique et la science sollicitent depuis si longtemps.
L'aspect de la mer Morte n'est ni triste ni funèbre, excepté à la pensée?. A l'œil, c’est un lac éblouissant, dont la nappe immense et argentée répercute la lumière et le ciel comme une glace de Venise ; des montagnes aux belles coupes jettent leur ombre jusque sur ses bords. On dit qu'il n’y a ni poissons dans son sein ni oiseaux sur ses rives$. Je n’en sais rien; je n’y vis ni porcellariasi, ni mouettes, ni ces beaux oiseaux blancs, semblables à des colombes marines, qui nagent tout le jour sur les vagues de la mer de Syrie et accompagnent les caïques sur le Bosphore ; mais, à quelques centaines de pas de la mer Morte, je tirai et tuai des oiseaux semblables à des canards sauvages, qui se levaient des bords marécageux du Jourdain. Si l’air de la mer était mortel pour eux, ils ne viendraient pas si près affronter ses vapeurs méphitiques. Je n’aperçus pas non plus ces ruines de villes englouties que l’on voit, dit-on, à peu de profondeur sous les vagues. Les Arabes qui m’accompagnaient prétendent qu’on les découvre quelquefois.
Je suivis longtemps les bords de cette mer, tantôt du côté de l'Arabie, où est l'embouchure du Jourdain (ce fleuve est là véritablement comme les voyageurs le décrivent’, une mare d’eau sale dans un lit de boue), tantôt du côté des montagnes de Judée,
1. L'expérience fut tentée par l'Irlandais Costignan qui, en 1835, navigua pendant quinze jours en barque sur la mer Morte (R. WALTz.)
2. Nouvelle critique à l’adresse de Chateaubriand, qui s’était efforcé de voir la mer Morte sous l’aspert lugubre que lui donnent la Bible et les superstitions traditionnelles : « El/e paraît brillante, maïs les villes coupables qu’elle cache dans son sein semblent avoir empoisonné ses flots. Ses abîmes solitaires ne peuvent nourrir aucun être vivant; ses grèves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure... » Et plus loin : « L’aurore parut sur la montagne d’Arabie en face de nous. La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d’une couleur adinirable ; mas une siriche apparence ne servaitqu'à mieux faire paraître la désolation du fond. » (R. WALTZ.)
3. L'absence de poissons dans la mer Morte tient à ce que la composition de ses eaux y rend la vie impossible, Mais l’air environnant n’a rien de méphitique.
4. Porcellaria ou mieux procellaria : nom scientifique du pétrel.
5. Par exemple, Chateaubriand : « Sans pouvoir dire ce que c’était, j’entrevoyais comme une espèce de sable en mouvement sur l’immobilité du sol. Je m’approchai de ce singulier objet et je vis un fleuve jaune que j'avais peine à distinguer de l’arène de ses deux rives. Il était profondément encaissé et roulait avec lenteur une onde épaissie : c'était le Jourdain, »
où les rivages s'élèvent et prennent quelquefois la forme des légères dunes de l'Océan. La nappe d’eau nous offrit partout le même aspect : éclat, azur et immobilité. Les hommes ont bien conservé la faculté que “Dieu leur donna, dans la Genèse!, d’appeler les choses par leur nom. Cette mer est belle; elle étincelle, elle inonde de la réflexion de ses eaux l'immense désert qu'elle couvre ; elle attire l'œil, elle émeut la pensée ; mais elle est morte : le mouvement et le bruit n’y sont plus ; ses ondes, trop lourdes pour le vent, ne se déroulent pas en vagues sonores, et jamais la blanche ceinture de son écume ne joue sur les cailloux de ses bords ; c'est une mer pétrifiée. Comment s’estelle formée ? Apparemment, comme dit la Bible et comme dit la vraisemblance, vaste centre de chaînes volcaniques qui s’étendent de Jérusalem en Mésopotamie et du Liban à l’Idumée, un cratère se sera ouvert dans son sein, au temps où sept villes? peuplaient sa plaine. Les villes auront été secouées par le tremblement de terre : le Jourdain, qui, selon toute probabilité, courait alors à travers ces plaines et allait se jeter dans la mer Rouge, arrêté tout à coup par les monticules volcaniques sortis de la terre, et s'engouffrant dans les cratères de Sodome et de Gomorrhe, aura formé cette mer corrompue par le sel, le soufre et le bitume, aliments ou produits ordinaires de volcans : voilà le fait et la vraisemblance. Cela n’ajoute ni ne retranche rien à l’action de cette souveraine et éternelle volonté que les uns appellent miracle et que les autres appellent nature ; nature et miracle, n’est-ce pas tout un ? et l'univers n'est-il autre chose que miracle éternel et de tous lés moments ?
Sous les Murs de Jérusalem‘.
3 novembre 1832.
Hier, j'avais planté ma tente dans un champ rocailleux, où croissaient quelques troncs d’oliviers noueux et rabougris, sous les murs de Jérusalem, à quelques centaines de pas de la tour de David, un peu au-dessus de la fontaine de Siloé, qui coule